Régis DERICQUEBOURG

Paru dans Syzygy,
Center for Academic Publication, Standford University Branch, Hiver-printemps 1993. Vol 2, n°1-2. J. Lewis ed.

L’Antoinisme est une religion de guérison peu répandue, implantée essentiellement en France et en Belgique, fondée par Louis Antoine. Ce dernier est issu d’une famille très modeste de la région de Mons (Belgique). Il a été houilleur puis métallurgiste. À quarante deux ans, déçu par le catholicisme, il s’est initié au spiritisme et il a fondé un groupe spirite : les vignerons du Seigneur, d’obédience Kardéciste dont il est devenu la figure de proue. En pratiquant la médiumnité, il s’est découvert un don de guérison. Il a écrit quelques opuscules destinés à faire connaître le spiritisme autour de lui. Peu à peu, il s’est démarqué de ce dernier et il a produit sa propre doctrine appelée l’enseignement moral puis le nouveau spiritualisme. Cette théodicée est contenue dans trois ouvrages : La révélation d’Antoine le généreux (1909), Le couronnement de l’œuvre révélée (1909) et Le développement de l’enseignement du Père (1910). C’est en 1910 que Louis Antoine a donné à son mouvement une forme religieuse. Le culte consiste en une « opération générale1 destinée répandre sur l’auditoire un « fluide d’amour et de guérison ». Elle est donnée chaque jour sauf le samedi, à dix heures, dans le temple. Des guérisseurs reçoivent en privé les personnes souffrantes dans les cabinets de consultation situés à l’intérieur de l’édifice religieux. La visée de l’antoinisme n’est pas seulement exorciste, elle est aussi adorciste puisque les fidèles sont invités à dépasser la quête de la guérison par la foi et à s’engager dans un « travail moral ». Louis Antoine est décédé le 24 juin 1912, après avoir désigné sa compagne appelée « la Mère » 2 comme héritière spirituelle. À sa mort le « Père » avait un peu moins d’un milliers de disciples et beaucoup de sympathisants (cent mille personnes ont salué sa dépouille). Il a laissé deux temples en Belgique et cinquante cinq salles de lecture (lieu où on lit « l’Enseignement » sans donner « l’opération générale ») en France, en Belgique et au Brésil. Le Mouvement a continué à s’étendre lentement en France. Il a régressé en Belgique. Dans sa pratique, l’antoinisme accorde une place essentielle au traitement spirituel3. En cela, il est conforme à la définition des religions de guérison qui à la cure des âmes, mission traditionnelle des religions, ajoute la cure des corps et du psychisme. La thérapie religieuse est pratiquée par le responsable du temple4 ainsi que par des fidèles dont il s’entoure. Dans l’étude des religions de guérison la cure des maux et les guérisseurs sont les aspects les plus difficiles à comprendre. Cela tient à la complexité des mécanismes psychologiques en jeu chez le patient comme chez le thérapeute, le traitement spirituel ne se réduisant pas à l’application d’une technique -mais aussi à la résistance de toutes les parties concernées. Le thérapeute et le patient ne peuvent pas toujours s’expliquer et le chercheur s’empêche par souci éthique de faire intrusion dans ce que l’autre considère comme une dimension sacrée. La thérapie religieuse n’est donc pas transparente et l’on peut, à défaut d’en donner l’ultime explication, en faire une description. Le processus de la cure met en scène une personne et sa maladie qui demande la fin de l’épreuve, un thérapeute qui répond à la demande, quelque chose qui se passe entre les deux, la communauté et la société. Nous examinerons ces éléments. Nous nous appuierons sur les entretiens que nous avons eus avec des guérisseurs et sur les actes d’une rencontre (Entretiens de Montegnée, 1976) de personnes se préparant à exercer cette fonction.

LA CONCEPTION DE LA MALADIE CHEZ LOUIS ANTOINE

Envisager le traitement des maladies dans un groupe religieux oblige à s’interroger sur la définition que ce dernier en donne. Le « guérisseur de Jemeppe » parle peu de la maladie et de son traitement spirituel. Une telle réserve semble paradoxale quand on sait qu’il a consacré une partie de sa vie à recevoir des malades et qu’il a authentifié son prophétisme grâce au charisme de guérison. Toutefois, une conception de l’épreuve physique, psychologique ou existentielle ainsi qu’une théorie de la cure par la foi apparaissent en filigrane de son discours.
La définition antoiniste de la maladie peut être envisagée à partir de quelques idées-maîtresses. La maladie est le produit de notre imagination. Elle est une vicissitude de la matière. Celle-ci n’est pas réelle mais imaginée. Ensuite, l’homme est essentiellement un « animal malade ». En effet, dans la théodicée du « Père », l’homme se réincarne pour réparer les erreurs des vies antérieures. S’il avait atteint une perfection absolue, il serait entré dans la « conscience divine » et il serait sorti de la lignée des incarnations.
Chaque vie terrestre porte le sceau de l’imperfection et comporte donc des épreuves physiques ou autres, dettes des vies antérieures. La maladie est également initiatique car les troubles du corps et les afflictions diverses fournissent à l’homme l’occasion d’accomplir un ‘travail moral’ et de trouver une voie spirituelle. « C’est d’avoir passé par quelques bonnes épreuves que des adeptes ont le bonheur aujourd’hui de saisir parfaitement L’Enseignement »5. Ainsi la souffrance peut être salvatrice. Enfin, la maladie marque le clivage de la personne.
S’il ne faisait qu’un avec la maladie, l’homme n’en souffrirait pas moralement puisqu’il ne pourrait envisager une autre condition. Or, il souffre d’être malade. Une partie de lui-même se plaint qu’une autre partie est lésée. Il est à la fois le malade et le plaignant, le malade et son observateur, le malade et son juge. Pour Louis Antoine, ceci témoigne d’un doute sur le bien-fondé de la maladie. L’idée qu’il puisse être malade est étrange à l’homme. Cette perplexité l’entraîne à chercher la signification de ses épreuves et à s’ouvrir à la spiritualité. Quelles sont les causes des troubles physiques ?
Nous venons d’évoquer les causes internes d’ordre métaphysique (« les plaies de l’âme ») mais il existe aussi des causes exogènes. En effet, Louis Antoine pense que nous détériorons notre santé parce que nous falsifions la nature. Les besoins factices et le goût du raffinement conduisent l’homme à dénaturer les aliments. Ces derniers nuisent alors à la santé au lieu de la maintenir. Aussi la longévité diminue-t-elle.
Cette idée appartient aux représentations sociales de la maladie mises en relief par Claudine Herzlich6 qui nous rappelle qu’on la trouve aussi chez Rousseau. Louis Antoine lui ajoute une dose d’originalité en la ramenant aux couples ‘intelligence-falsification’ et ‘conscience-naturel’. Nous devons ajouter que dans l’antoinisme comme dans la plupart des religions de guérison, le mot : maladie ne recouvre pas uniquement les maux physiques. Il recouvre les problèmes psychologiques ainsi que toutes sortes d’infortunes. C’est pourquoi Louis Antoine préfère parler d’épreuve.

LE GUÉRISSEUR

Pièce maîtresse du dispositif religio-thérapeutique antoiniste, la fonction de thérapeute nécessite une vocation légitimée par le mouvement. La vocation et l’accréditation.
La pratique du traitement religieux trouve son origine dans le for intérieur de l’adepte. Le thérapeute antoiniste est un adepte costumé7 qui ressent l’ »inspiration »(2) de soulager les souffrances des hommes en ayant comme visée ultime de favoriser leur évolution spirituelle. Le postulant doit être convaincu que la prière et l’observation de la ‘Loi morale’ constituent les vrais remèdes à ‘l’épreuve’. Il est convié à analyser sa vocation avec le ‘desservant’ qui en raison de son haut ‘degré d’avancement moral’ peut discerner les aptitudes du postulant. Après s’être recueilli dans la prière, le « desservant » donne son agrément.
Dans cette reconnaissance, il agit en tant qu’héritier du charisme du fondateur et comme représentant de l’Association cultuelle au plan local. Il arrive qu’un « desservant » sollicite un fidèle costumé qu’il juge capable de recevoir des consultants et qui ne manifeste pas ce désir. Une fois accepté, le thérapeute antoiniste entre dans le cercle de la foi et de la maladie. Le desservant du temple l’épaule dans son travail moral en se basant sur son expérience. Dans les vues antoinistes, celui qui est autorisé à recevoir des patients possède une foi qui se fortifie par la pratique de la cure. A une personne qui demandait à la compagne de Louis Antoine comment elle pourrait acquérir plus vite la foi, « Mère » répondit : » Vous avez bonne mémoire, eh bien allez recevoir quelques malades et vous observerez le secret complet sur ce qu’ils vous diront; quand ils s’en rendront compte, ils vous diront tout si vous les recevez avec amour. Ce que le mari ne dit pas à sa femme, vous le saurez, ce que l’enfant n’ose pas avouer à sa mère, vous le saurez. Vous saurez tout et vous vous souviendrez de tout. Quand un des consultants revient vous voir, vous lui demandez :  » Qu’avez-vous fait ? » (la cause) et « qu’est-ce qu’il est arrivé ? » (l’effet). À force d’observation, vous verrez que lorsque ce consultant touche tel fluide, il arrive ceci, et lorsqu’il touche tel autre fluide, il arrive cela; c’est ainsi que vous découvrirez les lois morales dont la certitude mène à la foi. » On notera au passage la perspicacité avec laquelle cette femme illettrée a perçu les conséquences de l’écoute. Au commencement il y a donc la foi puis vient le désir de guérir et enfin la pratique qui renforce la foi en fournissant les preuves de l’efficacité de la ‘vérité’. La formation du guérisseur se résume à cela. C’est ce qu’on pourrait appeler un apprentissage sur le tas. Toutefois, quand l’épouse de Louis Antoine dirigeait le mouvement, les futurs desservants suivaient un stage à Jemeppe8 mais celui-ci a disparu. Y donnait-on quelques informations sur la manière d’aborder la thérapie spirituelle ou s’agissait-il d’une retraite dans un lieu où est censé régner le bon fluide ?
Actuellement, une formation est jugée incompatible avec la voie spirituelle antoiniste.

Le charisme du thérapeute antoiniste.

Les Entretiens de Montegnée définissent le guérisseur antoiniste comme un homme de Dieu, un être de spiritualité qui contribue à restaurer « la santé de l’âme » par le seul effet de son amour et non par les pouvoirs de l’esprit ou du corps.
Ces derniers termes indiquent qu’il ne se situe pas du côté de la suggestion, ni du côté du magnétisme. La maladie étant la conséquence d’une dysharmonie, d’un déséquilibre au sein de l’âme, le thérapeute antoiniste se représente comme un générateur d’harmonie et d’équilibre. Il se considère comme un catalyseur de la foi qui s’attaque à la cause de la souffrance et comme un médiateur qui ne fait que « transmettre du divin qui seul sait et « -peut » sans commander à Dieu ». Son rôle n’est donc pas, dans ses vues, d’influencer les dieux.
Le thérapeute religieux antoiniste exerce en fonction d’une vocation, d’une conviction intime de type non-rationnelle et non-rituelle qui ne tarde pas à se manifester sous la forme d’un don de guérison. Dans les faits, il ne reçoit pas de formation au traitement par la foi. Il ne suit pas non plus une ascèse méthodique destinée à éveiller un don sommeillant en chacun. Cela ne démontre pas l’absence d’éducation charismatique. Le charisme de guérison, latent en chaque homme est réveillé par le « travail moral » qui n’est pas une méthode mais une expérience spécifique aboutissant normalement à une régénération de la personnalité tout entière. Il semble qu’on puisse parler à ce propos d’une rencontre mystique qui produit un habitus de sentiment. Ceci nous éclaire sur la légitimité du guérisseur antoiniste. Ce dernier possède un charisme de fonction au sens où il est dépositaire d’une qualité exceptionnelle reconnue par une institution qui fait de lui l’héritier du charisme du fondateur. À ce titre, il doit se soumettre aux obligations du mouvement. Mais, il doit ajouter à ce charisme de fonction une qualification personnelle, un supplément de charisme acquis par une expérience de type mystique. Finalement, c’est en vertu de sa charge attribuée à laquelle s’ajoute une qualité personnelle baptisée « degré d’avancement moral » ou « fluide élevé »9 que le disciple du ‘Père’ est admis à recevoir les personnes souffrantes, qu’il les guérit et qu’il attire à lui les hommes.

LE PROCESSUS DE LA CURE PHYSIQUE ET PSYCHOLOGIQUE

Les consultants.
Dans Les Entretiens de Montegnée, les antoinistes définissent leurs consultants comme des êtres « souvent angoissés par l’inquiétude du lendemain, de leur devenir, habités par une souffrance qui les empêche de voir clair en eux et de considérer les choses à leur juste valeur » (p 1). Les patients sont perçus comme des êtres aveuglés, incapables de donner un sens à ce qui leur arrive et de remettre l’événement qui les touche à sa juste place. Ceux qui sollicitent une aide se divisent en deux catégories : les familiers du temple et ceux qui consultent pour la première ou la seconde fois. Si les premiers sont probablement guidés dans leur démarche par la foi, parmi les seconds, certains viennent « pour essayer » ou pour être agréable à un proche qui leur a conseillé de s’adresser aux Antoinistes. Il y a aussi les personnes qui croient être victimes d’un ensorcellement. Il y a peut-être ceux qui craignent le médecin et ceux qui ont en tête un mobile moins avouable comme celui d’envoyer un maléfice à quelqu’un.
Cette dernière demande doit être déclarée inacceptable car l’antoinisme ne pratique pas la magie. Le texte nuance la conduite du praticien en fonction de la position du consultant par rapport au mouvement antoiniste. La relation avec les habitués s’établit sur une base fraternelle dans le but de parfaire leur formation morale. En revanche, les nouveaux venus doivent recevoir un secours moral immédiat. Il faut les mettre à l’aise car ils cachent parfois leur démarche à leur entourage et ils n’osent pas confesser le « fond de leur pensée » par pudeur, par crainte et même par « calcul ». Les guérisseurs tombent d’accord pour les laisser « se libérer progressivement » et pour dire qu’ils vont « prier pour tout ce qui les préoccupe « ou « pour tout ce qu’ils ont à la pensée » si le guérisseur suppute qu’ils n’ont pas « tout dit ». La préparation du guérisseur. L’absence de formation des guérisseurs n’implique pas une forme de préparation ou d’ascèse religieuse. Le thérapeute antoiniste se prépare à recevoir des personnes souffrantes par la méditation et par la réflexion. Il médite de préférence au temple avant « l’opération générale » et avant la lecture du soir. Quand on ne peut se rendre au temple, il doit s’accorder des instants de recueillement pendant la journée et commencer par offrir celle-ci à Dieu. Le recueillement exige le silence, il est un moment où l’adepte se sent entouré de la présence du « Père » sans rien lui demander, sans rien lui dire pour le seul plaisir d’être avec lui, dans sa paix, son silence, son amour. Imprégné de ces vertus, il pourra les transmettre sereinement aux autres. Après un bon recueillement, l’adepte se sent « comme allégé », tout lui paraît plus simple, plus facile, les difficultés s’estompent parce qu’il voit « plus juste et plus loin ». Cela n’est pas sans rappeler la prière des Quakers. La réflexion porte sur la vie, sur soi-même (elle est en quelque sorte un examen de conscience), sur l’Enseignement, sur les causes de nos malentendus avec les autres. Le « travail moral » accompli procure une force pour agir puisée dans la « conscience » (Dieu en nous) que l’adepte serait obligé de trouver dans « l’intelligence » (le psychisme), source d’erreurs.

L’accueil.
Dans les faits, le rôle du thérapeute antoiniste consiste d’abord à accueillir, à redonner confiance, à éclairer les personnes qui viennent à lui. Si une personne s’attache à un guérisseur particulier, il faut, en un premier temps, accepter cet attachement. L’accueil est défini par l’écoute des consultants, par l’indulgence que le guérisseur leur témoigne et par la compréhension dont il fait preuve. Pour répondre à la demande du visiteur, le thérapeute antoiniste veut transmettre l’espérance, la paix, la joie, l’amour divin « qui rassure en tout et sur tout ». Ces vertus sont transmises à l’insu du guérisseur car elles sont un habitus résultant de son ‘ascèse.
Autrement dit, le guérisseur ne peut donner que ce qu’il possède. Il est « un instrument », un « agent de la puissance divine ». Il doit travailler pour rencontrer Dieu par le ‘Père’ et le faire rencontrer aux autres. Écouter l’autre, l’aider est considéré comme un acte de solidarité. Le guérisseur prend « en charge » le problème qu’on lui expose pour le remettre ensuite à Dieu. Pour ce faire, il doit éviter des conduites négatives comme celles qui consisteraient à dire qu’on ne s’occupe pas du problème que le consultant expose, ou à dire qu’il subit l’épreuve qu’il mérite (ce qui dans l’absolu est vrai, mais qui ne peut être énoncé de manière aussi tranchée). Ce n’est que progressivement que le thérapeute doit éclairer les personnes sur la cause de leur souffrance; « mais il importe d’abord et avant tout » de leur donner l’assurance immédiate du mieux et du meilleur qui attend toujours celui qui s’en remet à Dieu »10. Il est également conseillé de ne pas annoncer d’emblée « que le mal n’existe pas, et qu’il est le fruit de notre imagination ». Une leçon de doctrine ne s’impose pas. En somme, il s’agit de remettre le consultant dans l’amour divin qui est conçu comme la véritable source de guérison. On estime qu’à partir de là, il trouvera lui-même la voie spirituelle sur laquelle on se bornera à l’accompagner.
Les participants de la rencontre de Montegnée ont constaté que les patients en arrivent très souvent à citer une personne qu’ils accusent d’être à l’origine de leur maux. En ce cas, ils préconisent de les assurer que l’amour de leurs ennemis et la prière sont les vrais remèdes et il faut les engager à être serviables, aimables avec l’adversité. Le patient doit être conduit à comprendre qu’il ne doit pas livrer un combat pour se délivrer du mal mais qu’il faut aimer. Il en va de même lorsque les gens se croient victimes des Esprits. Le guérisseur prétend qu’avec un peu de sensibilité et d’expérience, il sent le résultat de la foi dans la prière. Il a alors envie de dire spontanément que « tout ira bien ». Parfois, il ressent « qu’il ne peut rien »; dans ce cas, il assure au patient qu’il a fait une « bonne prière ».
Le guérisseur inscrit sa démarche dans une visée plus lointaine : orienter le consultant vers « l’opération générale » et vers l’Enseignement de Louis Antoine en lui expliquant ce qu’est le « travail moral » dont il a obtenu des bienfaits. Toutefois, les premières consultations ne peuvent pas être des leçons de doctrine. Avant de parler de l’Enseignement, il faut attendre que la souffrance diminue et que la conscience soit rassérénée. La foi et le fluide.
Une lecture attentive des écrits du « Père » permet de déceler quelques principes du traitement spirituel antoiniste. En premier lieu, il apparaît que la cure est quelque chose qui se passe entre le patient et le guérisseur. Le prophète belge insiste sur le rôle moteur de la foi du malade. Freud appelait cela « l’attente croyante ». Elle est l’ancrage du traitement spirituel. C’est parce que la personne souffrante investit le thérapeute que ce dernier peut agir. S’il est expérimenté, il perçoit la foi du patient et il peut prévoir une issue positive. Dans le cours de la vie, Louis Antoine a découvert, comme la fondatrice de la Science Chrétienne, que le médicament n’est que le support de la foi. Le premier symbolise la seconde dans un échange social. En second lieu, le patient doit désirer guérir. Il le manifeste en faisant une démarche personnelle auprès d’un thérapeute antoiniste et en persévérant c’est-à-dire en gardant à la pensée l’action du guérisseur et en effectuant un ‘travail moral’ que des consultations répétées favorisent. Celles-ci entretiennent la foi. En troisième lieu, le fluide est un agent thérapeutique. Transmis par le ‘Père’ ou un de ses disciples, le fluide « éthéré » répare le corps, remédie aux épreuves et donne une impulsion au progrès moral.
En quoi cette cure est-elle divine? Le guérisseur antoiniste ne souhaite pas que l’on considère sa pratique comme une manipulation psychologique. Il se proclame ‘homme de Dieu’ dans la mesure où il agit en fonction d’une expérience mystique et où il est un médiateur entre la conscience divine universelle et le consultant. Il ne revendique pas la guérison quand elle advient. Il l’attribue à Dieu ou au ‘Père’ quasiment divinisé.
D’autre part, il fait du traitement une étape du ‘travail moral’. Toutefois, le patient ne devient pas nécessairement un fidèle. L’antoinisme fonctionne alors comme un « client-cult ».

Les voies de la guérison

Plusieurs exemples de cures sont fournis dans les actes du colloque de Montegnée. Citons celui de la femme abandonnée par son mari. Elle demandera que l’adepte prie pour qu’il revienne.
On ne peut lui en refuser la certitude. Par la suite, au fur et à mesure des entretiens, le guérisseur pourra l’amener à réfléchir sur la cause de cette épreuve, sur ses responsabilités personnelles dans la situation… Quand elle connaîtra mieux la cause de l’épreuve, elle trouvera la paix et pourra commencer une nouvelle vie avec ou sans son mari. « Ce n’est pas nous qui en décidons, c’est Dieu », dit le texte. Dans le cas de la maladie, même si elle est jugée incurable, il faut s’appuyer sur la certitude et laisser entendre que « quiconque s’en remet à Dieu n’a rien à craindre. » L’évolution vers la guérison -quand celle-ci n’est pas instantanée – suit ces phases : elle commence au stade du soulagement, une personne qui souffre ne pense qu’à sa souffrance. On ne peut la raisonner « à chaud »; puis vient le stade de l’acceptation : « une épreuve acceptée est une épreuve passée », c’est l’importance qu’on y attache qui provoque la souffrance; enfin, elle parvient au stade de la paix de l’âme qui découle de l’acceptation.

Les différents types de cure.

Selon la pratique, on peut distinguer avec B. Narinx11 trois sortes de guérisseur. Le premier est celui qui se contente d’écouter le visiteur et de faire une « élévation de pensée ». Il peut y ajouter des opérations de type magique comme celle qui consiste à inscrire le nom de la personne sur un papier déposé à la tribune afin que le fluide de « l’opération » atteigne la personne à distance ou encore comme celle qui consiste à conseiller de porter sur soi la photographie du ‘Père’. Le second apporte un réconfort, il rassure la personne. Enfin le troisième joue le rôle de conseiller conjugal ou de psychologue. Il prend en charge le consultant et l’invite à réfléchir sur sa vie à la lumière de l’Enseignement. – L’antoinisme et la médecine.
Dans la Révélation, Louis Antoine se montre intransigeant sur le choix entre le traitement médical et la cure spirituelle. Une phrase résume parfaitement son attitude : »Certains malades peuvent avoir eu la pensée d’aller chez le médecin avant de me consulter. Si je sens qu’ils ont plus confiance dans le médecin, il est de mon devoir de les y envoyer. S’ils n’y trouvent pas la guérison, c’est que leur pensée de venir chez moi a porté obstacle dans le travail du médecin, comme celle d’aller chez le médecin a pu porter obstacle dans le mien. D’autres malades me demandent encore si tel remède ne pourrait les aider. Cette pensée falsifie en un clin d’oeil toute mon opération, elle est la preuve qu’ils n’ont pas la foi suffisante, la certitude que, sans médicament, je peux leur donner ce qu’ils réclament »(p. 71). Pour la psychanalyse, le lien qui unit le patient au thérapeute religieux est un transfert. Louis Antoine compte sur celui-ci pour opérer et il n’admet pas de transferts latéraux. Dans la théodicée du « Père », la médecine et la cure spirituelle renvoient à deux systèmes de pensée totalement opposés. La médecine est fondée sur les sciences de la matière, elle relève donc de « l’intelligence », la cure par la foi repose sur la « conscience divine ». Les causes de la maladie et le modus operandi du traitement sont dans les deux cas radicalement différents. Un médecin qui prierait pour ses malades ferait un compromis inadéquat. Ou bien, il a suffisamment confiance en la prière et il renonce aux posologies. Ou bien, il a foi en la vertu des médications et sa prière est mal venue puisqu’elle porte l’empreinte d’un doute. On trouve dans les Tomes12 de multiples exemples d’échecs de la guérison spirituelle dus au fait que le patient a joint à sa démarche auprès du ‘Père’ une consultation médicale ou l’usage de médicaments. Ou encore parce qu’il a douté comme cet homme qui réclame au ‘guérisseur de Jemeppe’ ses béquilles à la fin de la consultation !
Actuellement, les « desservants » n’expriment plus une position aussi radicale vis-à-vis de la médecine. Ils n’obligent pas à choisir entre la cure spirituelle et les soins médicaux. Ils ne refusent pas de prier pour ceux qui recourent à ces derniers. Dans un relevé des motifs de consultation qu’un « desservant » a accepté de faire, la mention « est suivi par un médecin » apparaît souvent. Quand la rémission est rapide ou inattendue, il a mentionné : « les médecins ne comprennent pas ». Les responsables des temples que nous avons rencontrés ont avoué qu’ils faisaient eux-mêmes des visites de routine chez des spécialistes. Il leur arrive de consulter un médecin en cas de maladie grave. Pour les antoinistes13, déconseiller à quelqu’un de recourir à la médecine relève du « fanatisme aveugle » car il s’agit avant tout de libérer un être de la souffrance. Il serait déplacé de l’obliger à choisir entre la médecine et la foi, ou de lui laisser entendre qu’un recours à la première nuit à la guérison spirituelle. Quand un malade demande s’il doit consulter un médecin, il est avisé de répondre positivement et de prier « pour que le médecin soit éclairé pour le soigner » ou pour qu’il ait « l’inspiration de trouver un bon médecin ». Prier pour éclairer le médecin ou pour trouver un bon praticien revient à soumettre la médecine à la spiritualité. De cette façon, la consultation médicale est englobée dans la démarche spirituelle. Cette attitude manifeste probablement aussi une prudence vis-à-vis des médecins. Probablement par précaution, les ‘Considérations générales’ affichées dans l’entrée des temples précisent que l’antoinisme n’empiète pas sur le terrain de la médecine. D’autre part, elle est rendue nécessaire par la couverture sociale mise en place pour la protection de la santé qui n’existait pas au début du siècle et qui implique l’obligation aux salariés souffrants de consulter un médecin quand ils ne peuvent momentanément assurer leur travail. On peut aussi considérer que la suppression de la coupure radicale avec la médecine traduit un compromis avec la société. Nature de la guérison. Les guérisons spontanées ou progressives qui sont rapportées dans les Tomes, dans les Unitifs (1) et dans les ouvrages sur le ‘Père’ sont-elles des miracles ? L’Eglise catholique définit le miracle comme « un prodige religieux, exprimant l’ordre cosmique (l’homme et son univers), une intervention spéciale et gratuite du Dieu de puissance et d’amour, qui adresse aux hommes un signe de la présence dans le monde de sa parole et de son salut ». A Lourdes, Elle a imposé des critères draconiens pour reconnaître qu’une guérison est miraculeuse14. Le bureau des constatations médicales donne un avis, ce qui signifie que l’Eglise s’est soumise à la rationalité bio-médicale. Pour le Catholique, le miracle est un fait extraordinaire, une exception imprévisible aux lois de la nature. Ceci la distingue de la guérison antoiniste qui n’est pas exceptionnelle puisqu’elle doit nécessairement se produire dès lors que le praticien est bien préparé et que le patient a la foi. Elle ne peut être, selon le prophète de Jemeppe, un « caprice» divin accordé à l’un et pas à l’autre. Elle résulte de la mise en œuvre de lois cosmiques. Dans cette perspective, la cure antoiniste ressemble plus à l’intercession des mouvements charismatiques. À ceci près : la dimension groupale est absente dans l’antoinisme. La participation à « l’opération générale » publique demeure une démarche individuelle dans laquelle, le fidèle vient recevoir le « fluide régénérateur » du Père par l’intermédiaire du desservant. Elle se rapproche aussi de la cure par la foi dans la Science Chrétienne. Dans les deux cas, la consultation est privée. Elle met en jeu deux individus mais elle est ramenée à un troisième terme qui est le ‘principe divin’ et la cure repose sur une conception idéaliste du cosmos. Toutefois, deux éléments les distinguent : pour les Scientistes Chrétiens la référence au fluide serait considérée comme « mesmérisme » et dans l’antoinisme, à une exception près (l’appel du 15 juin 197O aux professions de foi parmi les guéris), il n’existe pas de réunions de témoignage de guérison comme chez les disciples de Mary Baker Eddy. Les Unitifs15 publiaient des témoignages de guérison mais ceux-ci ont disparu avec le bulletin. Ils n’ont jamais été réintroduits dans la vie religieuse. Dans la forme, ils étaient agencés comme tous les témoignages religieux : la détresse, l’intervention et le triomphe16.

COMMENT EXPLIQUER LA THÉRAPIE ANTOINISTE ?

Pour qualifier la cure antoiniste, nous pouvons reprendre l’idée de B. Narinx selon laquelle elle oscille entre le pôle exorciste et le pôle adorciste. Le premier qualifiant une intercession destinée à débarrasser immédiatement la personne d’une difficulté, le second conduisant la personne souffrante à intégrer son problème, à le faire sien et à l’accepter et à y remédier en prenant éventuellement la voie spirituelle. Le deuxième aspect semble correspondre à ce que Pedinielli appelle le « travail de la maladie » ou ce que Gutton nomme « le travail de la souffrance »17. L’homme frappé par un trouble physique se sent diminué et ne comprend pas. Pourquoi cela lui arrive-t-il ?
Le rapport du colloque de Montegnée, cité plus haut mentionnait la perplexité du consultant en souffrance. L’antoinisme va lui permettre d’inscrire sa maladie dans une théorie, de prendre « le corps dans « les mailles de la parole et du fantasme », de s’approprier la maladie en élaborant un texte qui situe son trouble dans une histoire qui dépasse le cadre de sa vie terrestre. Sa maladie est expliquée par une métaphysique, un mythe qui convoquent le sujet à un rendez-vous avec son histoire. La théodicée du « Père » donne une signification à la maladie en réécrivant son histoire. Le patient devient le sujet de sa souffrance et il peut s’occuper à guérir comme le dit Claudine Herzlich pour définir la « maladie-métier ». Par rapport à la médecine, le malade obtient un plus. Si le médecin peut expliquer l’origine d’un cancer, le cancéreux ne sait pas pourquoi c’est lui qui en est atteint. L’antoinisme comme les religions de guérison peuvent lui dire. Sur un autre plan d’interprétation, le fluide réparateur peut être considéré d’un point de vue extérieur comme un placebo. Selon F. Martens18, ce dernier nécessite trois éléments : un individu que la souffrance place dans un état de « réceptivité anxieuse », un individu accrédité socialement, officiellement ou de façon marginale (guérisseur…) dont le savoir ou le savoir-faire est reconnu, un espace où se produit l’administration du placebo.
Le placebo faciliterait l’auto-guérison en levant les inhibitions qui s’opposent à la guérison. Les trois éléments indispensables à la cure par le placebo sont bien présentes dans l’antoinisme. Ceci nous ramène à l’efficacité symbolique décrite par Lévi-Strauss à propos de la cure shamanique. Celle-ci se joue aussi à trois : le sorcier, le malade et un public qui donne un crédit au traitement. Dans ce scénario, en livrant un récit qui retrace l’origine mythique de la maladie, le shaman permet au patient de traduire dans un discours un état informulable. Il le fait passer du mythe à l’univers physiologique. Il facilite une appropriation psychique de la maladie chez une personne qui se résigne à guérir. Nous retrouvons l’idée d’un « travail de la maladie » évoquée plus haut. Une dernière remarque s’impose : la thérapie spirituelle antoiniste oblige, ne serait-ce que par la diversité des troubles présentés aux praticiens à considérer avec l’anthropologie médicale la maladie comme « une réalité indépendante de sa définition bio-médicale » et à en faire un objet de représentation spécifique à chaque culture, voire à des groupes particuliers. Ce qui importe, ce n’est pas une définition objective de la maladie mais une conception personnelle de la maladie. Cette conception dépend de la façon de se représenter le monde, laquelle est fonction d’un ancrage social. La subjectivité du patient oriente le choix du thérapeute. Comme l’écrivent Delahousse et Pedinielli : « Aller déposer sa plainte chez le médecin ne va pas de soi. » Le choix d’un thérapeute est le fruit d’une « théorie de la maladie » même diffuse ou ignorée du consultant. Il faut donc se garder de considérer les praticiens antoinistes comme des « médecins des pauvres » et les fidèles comme des gens que l’angoisse conduit à frapper à n’importe quelle porte.

CONCLUSION

Le thérapeute antoiniste présente plusieurs aspects. Son action présente d’abord une visée hédoniste puisqu’il veut donner « bonheur et longue vie » sur cette terre mais son but ultime est religieux puisqu’il prétend œuvrer à la régénération spirituelle de l’homme qui doit mettre fin à la succession des réincarnations. Il reçoit sa légitimité d’une communauté. Son rôle s’apparente parfois à celui d’un conseiller pastoral. Dans sa pratique, il doit montrer une certaine virtuosité religieuse qu’il a acquise au cours d’une expérience mystique. Grâce à celle-ci, il possède la certitude de Dieu et des lois divines telles qu’elles ont été révélées par le fondateur de l’antoinisme. Il manifeste un habitus de sentiment mystique entretenu par l’ascèse quotidienne. Il a éveillé en lui un charisme de guérison qui trouve sa source dans la possibilité d’être le médiateur d’une force divine. À sa façon, il est un prosélyte puisqu’il attire des personnes souffrantes qu’il tente d’engager dans la voie religieuse tracée par Louis Antoine. Le traitement antoiniste repose sur plusieurs éléments communs à toute forme de thérapie psychologique : une demande provoquée par une souffrance ou une détresse, une relation teintée d’espoir avec un thérapeute reconnu par un groupe, une théorie de la maladie et du traitement qui ne peut être mise en cause par l’échec éventuel de la thérapie, une valorisation du patient et la mise en place de nouvelles conduites et de nouvelles attitudes sociales. Plus spécifiquement, la thérapie antoiniste qui repose sur la prière apparaît comme une médiation avec une force surnaturelle. Celle-ci est symbolisée un fluide qui est un agent curatif et régénérateur.

1.Selon la terminologie antoiniste.
2.Ses disciples sont appelé Louis Antoine : « Le Père » et son épouse : « La Mère ». 3.Nous employons l’expression traitement spirituel ou cure des corps et du psychisme pour faire la différence avec la cure d’âme qui est un traitement spirituel.
4.Appelé « desservant » du temple.
5.Développement de l’Enseignement du Père, Edité par les Antoinistes, p. 395.
6.Claudine Herzlich : « Santé et maladie, analyse d’une représentation sociale, Paris, Mouton, 1969.<br /> 7.Adepte costumé : fidèle qui a choisi de porter l’Habit typique des antoinistes (une sorte de lévite noire, robe noire chez la femme). Le port du vêtement antoiniste manifeste un engagement réel dans le Mouvement.
8.Ville de Belgique où a été édifié le premier temple antoiniste, celui du fondateur de l’antoinisme, haut lieu de la spiritualité antoiniste.
9.Pour Louis Antoine, le « fluide éthéré » ou « fluide léger » est un fluide d’amour bienfaisant. Il se distingue du « fluide épais » imprégné de pensées agressives. La terminologie provient du spiritisme.
10.La Révélation du Père Publié par les Antoinistes, p. 89
11.Benoît Narinx : l’évolution du culte antoiniste en Belgique. Mémoire en vue de la maîtrise de sociologie. Faculté de droit, science économique et sociale. Liège, 1987.
12.Tomes : recueil de pensées de la compagne de Louis Antoine pendant la succession de ce dernier.
13.Entretiens de montégnée, polytypé de la rencontre de futur guérisseurs.
14.Ruth Scranton : The Mystery of Lourdes, Evans Brother, 1956.
15.Unitifs : Bulletins antoinistes publié pendant les dernières années de Louis Antoine et peu après sa mort.
16.Anne cécile Bégot : foi et guérison. Mémoire soutenu en vue de la maîtrise de sociologie. Nanterre, 1992.
17.Dans ce paragraphe nous nous référons aux articles de Delahousse et Pedinielli : « la médicalisation de la plainte » Psychologie médicale, 21/3, 1989, 325-328. ; Pedinielli : « Le travail de la maladie », Psychologie médicale, 19/7, 1987, 1049-1152 ; Roland A., Campoli c., Pedinielli J.L ; « La mise en scène de l’organe dans la plainte », Psychologie médicale, Psychologie médicale, 1989, 21/3, 388-391 ; C de la Genardière : « Entre « quelque chose » et « rien » : l’épreuve radiographique », Revue de médecine psychosomatique, 27/4, 1985, 37-50. ; J.L. Pedinielli : « Psychanalystes en terre médicale : temps de la maladie, à quel moment intervenir ? », Congrès de la Société de médecine psychosomatique », Paris, le 10 décembre 1998.
18.Francis Martens : « Effet Placebo et transfert », Psychoanalyse, 1, mars 1984 P. 38-62.

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