Régis Dericquebourg

Archives de Sciences sociales des religions, n°50/1 (juillet-septembre), 1980, p. 77-88

Les Témoins de Jéhovah refusent le principe de la « vie religieuse », au sens technique du catholicisme; ils considèrent que leur champ d’activité est le monde, et le retrait physique n’entre pas dans leur conception de la vie chrétienne, tout entière tournée vers le prosélytisme. Cependant l’observation des congrégations locales conduit à penser que, par sa pratique religieuse (non-participation à bon nombre d’activités sociales, non-fréquentation des gens « du monde », selon leur expression péjorative), le Témoin se coupe de la pratique sociale. Constatant ce fait, Czatt affirme : « Les adeptes de cette croyance constituent un exemple moderne de ces gens religieux qui doivent vivre par nécessité dans le monde mais qui ne veulent pas faire partie des institutions existantes » (1).

Ce retrait social des croyants de la Tour de Garde rappelle le retrait des membres des ordres religieux. Les sociologues ont déjà montré les analogies qui existent entre ces deux institutions. Ainsi pour Jean Séguy (2), elles ont en commun un élitisme religieux et une intensité religieuse particulière; pour le Père Congar rapportant Troeltsch « L’ordre est l’ecclésification de la secte (3). Michael Hill (4), quant à lui, après avoir comparé les caractères de son type idéal de l’ordre religieux et le type idéal de la secte construit par Bryan Wilson, conclut à leur analogie sauf sur trois points : 1) un ordre religieux n’existe qu’en tant que partie d’une Eglise; 2) dans les ordres religieux, à la différence des sectes, les membres doivent être célibataires; 3) les religieux travaillent en premier lieu à leur perfection individuelle alors que le sectaire agit uniquement à des fins apostoliques. Enfin, les sectes et les ordres religieux ont en commun, en plus de leur caractère volontaire, de leur élitisme et de leur intensité, l’ascétisme des membres, ascétisme dans le monde pour les uns, ascétisme hors du monde pour les autres, qui les distingue de l’ensemble des pratiquants ordinaires des Églises. D’autre part, on constate que la secte des Shakers a vécu sur le mode de l’ordre religieux (5).

Ce rapprochement entre la pratique du Témoin de Jéhovah et la  » vie religieuse  » constituerait un chapitre psychosociologique à lui seul. Mais une analogie bien plus flagrante retiendra ici notre attention celle qui existe entre le Béthel et l’ordre religieux. Dans la plupart des pays où leur militantisme les conduit, les Témoins de Jéhovah installent un Béthel (ou maison de Dieu) qui est à la fois le siège administratif autonome, le lieu d’impression de tracts et de brochures, ainsi qu’un relai de l’information entre le siège mondial de Brooklyn (lui-même un Béthel) et les congrégations indigènes. Ces Béthels ont la particularité de rassembler des gens, généralement à vie, le plus souvent des hommes célibataires (mais des femmes et des couples sans enfants à charge peuvent y être admis), qui y vivent en s’adonnant à des activités d’administration, d’imprimerie et de « manutention principalement (nous a dit un membre du Béthel parisien). Ces personnes sont, selon l’expression de l’organisation de la Tour de Garde, « vouées à Jéhovah Dieu ».

Nous n’avons pas pu nous rendre au Béthel parisien. Cependant, des descriptions de Béthel faites par le mouvement de la Tour de Garde lui-même (6), ou par d’autres auteurs (7), existent, et nous avons été frappés par l’analogie entre la vie dans ces Béthels et la vie religieuse. Nous avons voulu voir s’il y avait une identité entre ces deux modes de vie. Pour ce faire, nous nous sommes enquis des caractères des ordres religieux et nous les avons rapprochés des caractéristiques du Béthel. Notre comparaison contredit le refus de la « vie religieuse au sens catholique proclamé par les Témoins de Jéhovah eux- mêmes. Mais Léo Moulin (8) fait remarquer que « toutes les grandes religions du monde connaissent ou ont connu des manifestations de la vie monastique, le bouddhisme aussi bien que le judaïsme, le christianisme aussi bien que l’islam , et que « même le protestantisme qui, à bien des égards, est une réaction anti-monastique caractérisée, retrouve petit à petit, depuis un siècle, le chemin de la vie secrète », puisqu’il existe la communauté de Taizé, ou les communautés anglicanes apparues au xix’ siècle, et que l’on a vu naître, sous l’impulsion de W. Monod, la communauté des « protestants franciscains regroupant des réformés, des luthériens, des orthodoxes, des anglicans et des vieux-catholiques.

Cette remarque montre l’universalité de la « vie religieuse » mais elle prouve également qu’il peut se produire un fait paradoxal : une Eglise peut refuser par principe la vie monastique et voir des tentatives de vie monastique se manifester en son sein. Moulin nous autorise également à transformer l’impression première, selon laquelle il y a quelque chose de commun entre le Béthel jéhoviste et l’ordre religieux, en une hypothèse. A la lumière de cet auteur, nous pouvons nous demander si les Témoins de Jéhovah ont réellement échappé à la fascination de l’ordre religieux, et s’ils n’ont pas recréé dans leurs sièges nationaux et mondial une vie proche de la « vie religieuse ».

L’origine des Béthels remonte au prophète Russeil. Celui-ci fit construire le premier aux Etats-Unis en 1889; il s’appelait « la maison de la Bible ». C’était un immeuble en briques de trois étages où logeaient Russeil et ses assistants, et qui servait de siège mondial au mouvement des « Etudiants de la Bible ». Après la scission de 1917 entre les partisans de Johnson (minoritaires) et ceux de Rutherford (majoritaires) à propos de la succession du «prophète Russell, ce bâtiment devint la propriété des Rutherfordistes, qui prirent en 1931 le nom de Témoins de Jéhovah. Sullivan Wakefield (9) décrit dans les termes suivants la vie qui s’y menait du temps de Russeil (1907) :

« N’étant qu’au nombre de trente, nous formions réellement une  « famille » (…). Nous mangions, dormions, travaillions et adorions Dieu tous dans cet immeuble. Sous l’estrade de la chapelle il y avait un bassin pour les baptêmes ».

Les béthéliens imprimaient et expédiaient des tracts et des brochures, faisaient un travail administratif, mais surtout ils avaient le privilège de partager leur existence avec le prophète Russell, le supérieur charismatique de la maison.

Actuellement les membres du Béthel de Brooklyn partagent leur existence avec celle du président et de l’équipe qui produit les écrits « inspirés par Dieu ; ils jouent donc un rôle dans la transmission de la littérature et des ordres. Cette proximité à la source sacrée d’émission doctrinale et pratique fait, selon l’expression des Témoins, « l’ambiance théocratique » du Béthel. A un degré moindre, elle se retrouve dans les assemblées nationales et internationales, où un représentant de Brooklyn prend la parole dans l’extra-quotidien du lieu, du temps, de la pratique, du rassemblement nombreux… Ainsi le Béthel apparaît comme un lieu par excellence où se vit au maximum le déjà du Royaume proclamé et attendu par les Témoins. Il représente, comme l’ordre religieux catholique, le lieu exemplaire de la dimension eschatologique d’une religion par ailleurs institutionalisée dans le pas encore.

Pour vérifier notre hypothèse d’une analogie entre le Béthel et les ordres religieux, il nous faut confronter leurs caractéristiques. Nous chercherons celles de l’ordre dans deux études : Asiles de Goffman (10) et The Religious Order (11) de Michael Hill.

Dans Asiles, Goffman range l’ordre religieux parmi les institutions totalitaires. Par conséquent, la description de ces dernières, qui constitue la visée de l’ouvrage, fournit des caractéristiques propres aux ordres religieux que nous pouvons utiliser pour comparer ceux-ci aux Béthels (12). Ces caractéristiques sont : le retrait, la programmation des activités, la contiguïté entre les membres, la mutilation de la personnalité, la prise en charge totale des individus, et le contrôle permanent exercé sur eux.

De son côté, Michael Hill, dans son livre The religious Order, propose un type idéal de l’ordre religieux qui présente les traits suivants : 1) les ordres religieux n’existent qu’en tant qu’éléments d’une Eglise, même s’il y a parfois des tensions entre eux; 2) bien qu’il fasse partie d’une Eglise, l’ordre religieux conserve un certain degré d’autonomie morale et organisationnelle; 3) sans se montrer pour autant dualiste et rejeter le monde comme totalement mauvais, l’ordre religieux refuse tout compromis sur sa conception de l’éthique évangélique, et prend ses distances avec les rapports sociaux ordinaires; 4) l’ordre religieux exige de ses membres un engagement total; 5) l’ordre religieux est constitué de communautés locales et forme toujours une sorte de communauté familiale et un groupe participant de façon permanente au rituel; 6) l’ordre religieux demande une obéissance bien plus grande de ses membres que l’Eglise dont il fait partie n’en demande à ses ouailles ou à son clergé séculier; 7) l’ordre religieux est l’origine un mouvement de laïcs, et conserve partiellement ce caractère par la suite, en dépit d’une cléricalisation croissante; celle-ci favorise le contrôle de la hiérarchie sur l’ordre; 8) l’ordre religieux est un groupe de « virtuoses) qui se tient à une interprétation sans compromis de l’éthique des Évangiles, interprétation que l’Eglise approuve mais qu’elle n’exige pas des croyants ordinaires; 9) le religieux recherche avant tout la perfection personnelle, que celle-ci soit définie en termes de but social ou individuel, ou de vie active ou contemplative; 10) la qualité de religieux peut être acquise ou maintenue en donnant des preuves d’un mérite particulier.

Les traits spécifiques de l’ordre religieux que nous venons d’énumérer s’appliquent-ils au Béthel jéhoviste?

LE RETRAIT

Selon Goffman, les membres d’une institution totalitaire entretiennent ordinairement des rapports limités avec le système social. Cet isolement porte atteinte à la personnalité du membre. En ce qui concerne les ordres religieux, le retrait a déjà commencé avant l’entrée. En général, la « recrue» a déjà partiellement rompu avec son univers familial et « l’institution ne fait que trancher un lien qui avait déjà commencé à se relâcher » (13). Cette constatation s’applique aux Témoins de Jéhovah entrant au Béthel. En effet, la préférence est accordée aux pionniers. Or, ceux-ci ont déjà marqué une rupture avec la vie professionnelle (ils ont abandonné leur travail pour consacrer tout leur temps à la prédication), avec la famille également (car nommés sur un territoire parfois éloigné, ils se sont déjà distanciés d’elle). Ils se sont aussi déjà différenciés du style de vie de la société globale, obligés qu’ils sont de vivre avec les faibles indemnités qu’ils reçoivent du Mouvement.

L’entrée au Béthel, qui est le plus souvent définitive, ne fait que consacrer un retrait de fait déjà évident. Le peu de temps dont disposent les bétheliens pour entretenir des rapports avec « le monde » accentue encore, désormais, la distanciation à son égard. En général, les membres du Béthel sont célibataires. Ils travaillent chaque jour, sur place, du lundi au vendredi pendant huit heures et quarante minutes, et le samedi pendant quatre heures. Ils emploient leurs soirées à étudier des écrits de la Tour de Garde, ou à participer aux réunions de la congrégation. Ils vouent leur temps libre du samedi et leurs dimanches au prosélytisme de porte en porte et à l’administration des congrégations voisines. Par exemple, à Londres, la plupart des bétheliens « doivent servir dans quelques-unes des cinquante congrégations londoniennes ». Quelques-uns se rendent également pendant le week-end dans des congrégations éloignées. Ceux qui ne font pas ce service pratiquent leur ministère avec la congrégation de Paddington, dont la direction est rattachée au Béthel (14). L’emploi du temps du Béthel de Paris montre que, au cours de leur vie entièrement consacrée à la secte, les membres ne sortent que pendant de courts moments pendant lesquels ils se trouvent encore en compagnie de coreligionnaires, ce qui confirme le retrait. Ainsi, il est dit (15) que le « lundi soir, les membres étudient ensemble la leçon pour la semaine dans la Tour de Garde, qu’ils assistent à « ’école du ministère théocratique) » (16) organisée par la famille les autres soirs; le samedi après-midi et le dimanche, ils assistent au « ministère du champ » (17) et s’occupent de leurs affaires personnelles. Nombre de frères du Béthel servent en tant que surveillants de congrégation, ou serviteurs ministériels, et ceux d’entre eux qui sont orateurs qualifiés ont aussi le privilège de faire des discours publics dans des congrégations voisines. Leur emploi du temps est bien rempli mais il procure d’abondantes récompenses spirituelles ». Nous remarquons une autre forme de retrait dans la volonté des membres du Béthel de faire appel le moins possible e au monde» du point de vue économique. Ainsi le quartier général de Brooklyn tire sa nourriture d’une ferme qui lui appartient; récemment il a fait installer sur place des groupes électrogènes afin de dépendre au minimum de l’énergie fournie par l’Etat. Les bétheliens brooklynois pensent ainsi pouvoir continuer à fonctionner en cas de grèves ou de troubles. Par ailleurs, Czatt constate, en 1933, que le Béthel américain disposait de cordonniers et de coiffeurs. On peut voir dans ces faits une volonté de vivre en autarcie au moins partielle, comme dans les monastères. En ce qui concerne la dépersonalisation, conséquence du retrait selon Goffman, mentionnons que Schnell a insisté sur la robotisation des membres du Béthel, soumis à des cadences de travail intenses, qui doivent abandonner toute idée personnelle et répéter des bribes de la doctrine jéhoviste, sous peine d’être accusés de « pécher contre l’esprit» (18). Les Témoins de Jéhovah ordinaires se situent « hors du monde », mais les bétheliens le sont un peu plus en raison de l’absence d’obligation d’effectuer un travail profane « dans le monde».

LA PROGRAMMATION DES ACTIVITÉS

Au Béthel comme dans la communauté religieuse, la vie se déroule selon un emploi du temps répétitif et précis.
Goffman écrit, à propos des institutions totalitaires — parmi lesquelles il range les « maisons religieuses » — que «toutes les périodes d’activité sont réglées selon un programme strict, en sorte que toute tâche s’enchaîne avec la suivante à un moment déterminé à l’avance, conformément à un plan imposé d’en-haut, par un système explicite de règlement dont l’application est assurée par une équipe administrative. Les différentes activités ainsi imposées sont enfin regroupées selon un plan unique et rationnel, consciemment conçu pour répondre au but officiel de l’institution » (19). Nous trouvons au Béthel une programmation des activités conforme à celles indiquées par Goffman. Nous apprenons ainsi que chaque jour les membres du Béthel commencent de bonne heure (à 6 heures 30) leurs activités quotidiennes; que, réunis à table le matin, ils examinent un texte biblique et son commentaire, et qu’après le petit déjeuner ils travaillent huit heures quarante par jour et quatre heures le samedi. Les frères sont appelés par une sonnerie à se lever, à prendre un bain, à assister au petit déjeuner avec action de grâce, et à la pause du repas de midi accompagné d’une lecture biblique (20). Les activités journalières ne sont pas seules à être programmées puisque le rythme des activités religieuses en soirée est aussi fixé. Les Témoins de Jéhovah justifient la programmation des activités de cette façon : Il est nécessaire que la vie au Béthel soit bien ordonnée. Aucune autre façon de faire les choses ne saurait plaire au Seigneur. C’est la raison pour laquelle un règlement a été établi qui régit la marche de toute la maison. Une liste imprimée de ces règles est remise à tout chrétien qui s’engage dans le service du Béthel et il lui est demandé d’étudier ce règlement et de l’observer» (21).

LES VŒUX

Les religieux prononcent des vœux qui constituent une déclaration d’engagement dans la vie conventuelle après une période de noviciat. Au Béthel, il n’existe pas de noviciat, mais les pionniers (donc ceux qui ont montré leur engagement dans le mouvement en pratiquant une vie religieuse de qualité dans le monde), y sont admis en priorité et donc, bien souvent, il s’agit d’un engagement qui prolonge un engagement au service de la secte. En un sens, la vie de pionnier est donc le lieu où le futur et éventuel béthelien fait ses preuves et démontre sa capacité à une consécration plus entière au service de l’organisation théocratique. C’est un noviciat sur le tas, en certains points semblable à celui que l’on observe dans certains instituts séculiers récents. D’autre part, au moment de d’admission, les membres du Béthel remplissent un questionnaire et signent une déclaration selon laquelle « ils sont pleinement voués au Seigneur et en complet accord avec la Société . Nous pouvons rapprocher cette déclaration des voeux monastiques, car le novice décide de s’engager vis-à-vis de Dieu mais aussi vis-à-vis d’une communauté d’accueil.

Il est curieux de constater que cette démarche est parallèle à celle du baptême (profession de foi et consécration au service de la Société). L’entrée au Béthel ressemble à un baptême sans eau; elle est naissance à une vie nouvelle, comme dans le cas de l’entrée au monastère où la profession religieuse est qualifiée de « second baptême par de nombreux théologiens.

LA COMMUNAUTÉ DES BÉTHELIENS

Les membres du Béthel se trouvent toujours ensemble. Une description du Béthel américain, datant de 1929, donne une idée de la proximité des membres. Nous apprenons qu’il y a 120 chambres avec le confort moderne adapté à une famille de 180 personnes, dont la plupart sont des jeunes frères. Le but de ceci est de maintenir une bonne équipe de travailleurs. Parfois, deux personnes partagent une chambre à deux lits. On trouve aussi une grande salle de réunion où « les frères peuvent se retrouver pour jouer de la musique ou bavarder ». La communauté dispose d’une bibliothèque « où l’on peut étudier le soir dans la tranquillité », ainsi que de salles de musique « pour enseigner et pratiquer le chant ainsi que divers instruments pour la préparation des programmes radiophoniques ». Il y a « d’autres pièces où des machines à écrire sont mises à la disposition des frères, ce qui leur permet de composer des discours qu’ils doivent prononcer à la radio ou ailleurs » (22). Nous voyons donc que l’agencement des lieux oblige à la contiguïté dans un grand nombre d’activités. Les repas, le travail, les cultes rassemblent toujours tous les membres et les soumettent au regard des uns et des autres. La plupart des occupations se faisant sur place , l’individu ne se sépare jamais des autres pour aller chez le coiffeur ou aller porter ses chaussures à réparer hors du Béthel (23). Or, Goffman considère que dans toute institution totalitaire « chaque phase de l’activité quotidienne se déroule, pour chaque participant, en relation de promiscuité totale avec un grand nombre d’autres personnes soumises aux mêmes traitements et aux mêmes obligations . Ce qu’il formule ainsi « en règle générale, le reclus n’est (…) jamais (…) isolé, il y a toujours une personne susceptible de le voir ou de l’entendre, ne serait-ce que ses compagnons de réclusion (24).

Notons que l’expression « la famille du Béthel » apparaît dans la description de 1929, à juste titre, semble-t-il, car le Béthel est une famille élargie de remplacement : pour le béthelien, ce groupe de « frères selon l’esprit » prend la place de la fraternité charnelle et le responsable a l’autorité et le pouvoir d’un père. Or, selon la formule précitée de Michael Hill, l’ordre est une sorte de « communauté familiale »; M. Weber fait la même constatation (25). Sur ce point encore, nous découvrons une analogie entre le Béthel et l’ordre religieux.

LA PRISE EN CHARGE FINANCIÈRE DES MEMBRES

Dans les « maisons religieuses » l’individu est libéré du souci de financer son existence. Il n’a pas non plus à entretenir des rapports économiques avec l’extérieur. Le «monastère» pourvoit aux besoins de l’individu, mais ne lui accorde aucun salaire en retour de son activité ou de son engagement. L’argent est banni des échanges inter-individuels de groupe. Au Béthel, il en va de même (26). Les entrants sont en général des pionniers. Ceux-ci ont pris l’habitude de vivre dans le monde avec le peu d’argent accordé par la Société de la Tour de Garde, et un petit pourcentage perçu sur leurs ventes de livres et brochures. Au Béthel, ils ne reçoivent presque plus d’argent : sauf une petite allocation mensuelle pour couvrir leurs frais personnels ainsi qu’une aide annuelle pour acheter quelques vêtements. On leur donne aussi des choses matérielles nécessaires grâce aux contributions que les Témoins de Jéhovah du monde entier envoient au Béthel. En revanche, comme nous l’avons déjà vu, ils sont logés, nourris et blanchis. Ce sort est également partagé par le président de la secte qui, par exemple, ne perçoit pas les droits d’auteurs qui devraient provenir de ses écrits. Czatt affirme que chacun au Béthel ressent une égalité financière (27. Schnell écrit (28), à propos du Béthel allemand, en 1926 «rappelez-vous que tous les frères travaillaient pour si peu d’argent qu’ils étaient presque incapables de s’acheter des chaussettes ». Nous pouvons appliquer à ce que nous venons de décrire la constatation de Goffman selon laquelle les institutions totalitaires sont incompatibles avec la structure de base de notre société qu’est le travail salarié (29).

LA MUTILATION DE LA PERSONNALITÉ

En entrant dans la « vie religieuse» le novice est censé naître à une vie nouvelle et perdre son ancienne personnalité. Il se dépouille des attributs de son identité, tels que ses objets personnels, ses vêtements profanes… Dans la pratique ordinaire, les Témoins de Jéhovah présentent cette caractéristique. Le Témoin doit renoncer à fumer, il doit parfois renoncer à ses cheveux longs. On attend de lui certaines modifications de son cadre de vie : qu’il enlève de son domicile des ornements qui pourraient être des symboles païens, par exemple des photographies de parents, car il ne faut pas vouer un culte à un homme. Au Béthel, il n’y a plus aucune place pour les attributs de l’identité. Une anecdote rapportée par Schnell (30) apparaît significative à cet égard: en 1925, au Béthel de Magdebourg, le président de la filiale allemande portait une longue barbe comme celle de Russell, fondateur et prophète du mouvement. Il avait sollicité une presse à imprimer du bureau de Brooklyn. Lors de son passage en Allemagne, Rutherford lui dit publiquement qu’il aurait cette presse à condition de se couper la barbe. Cette barbe était le signe de son identification à Russell et un élément de sa personnalité. Il se coupa la barbe. Autres exemples de blessures narcissiques : Schnell raconte qu’un jour le responsable des achats se trouva « sur la sellette» en présence de toute la « famille parce qu’il avait oublié d’acheter un ventilateur. « Qu’il était mal à l’aise pendant que le juge faisait de lui la cible de son brûlant sarcasme!» s’exclame cet ex-Témoin (31). Ces pratiques ressemblent à la mortification des religieux au chapitre des coulpes. Cette anecdote montre aussi l’exigence d’une obéissance sans faille. Un Témoin n’appartenant pas au Béthel n’aurait pas subi un tel affront pour cet oubli. On lui aurait montré son erreur « avec tact». La mutilation de la personnalité apparaît donc liée avec une attente de « virtuosité exemplaire de la part des bétheliens; on peut considérer ceux-ci comme un groupe de virtuoses à l’intérieur d’une organisation plus vaste, ce qui est la définition que Weber donne du « monachisme» (32).

LIEU D’INTENSITÉ RELIGIEUSE

Le Béthel, comme l’ordre, est un lieu d’intensité religieuse. Le travail pour l’accomplissement de l’oeuvre divine qu’est l’expansion de la secte y est plus intense (imprimerie, administration), mais aussi l’activité religieuse y est plus émotionnelle que dans le reste de la secte. Les Témoins de Jéhovah proclament, du reste, que le Béthel est un endroit merveilleux pour servir Dieu, et que « l’ambiance théocratique qui règne au sein de ces communautés fournit à ceux qui en sont membres une occasion excellente de croître spirituellement ». Ils affirment que c’est une expérience enrichissante que de travailler toute la journée en compagnie d’autres chrétiens qui aiment Jéhovah, et de savoir que le travail que l’on fait est utile pour un si grand nombre de serviteurs de Jéhovah (33).

Les sectes se caractérisent en général par une intensité plus forte du sentiment et de l’expression religieux. Or, le jéhovisme se démarque des autres groupes religieux minoritaires à cause d’une conception différente de l’intensité religieuse. Nous avons — ailleurs — qualifié cette conception de behavioriste car la pratique religieuse jéhoviste est peu émotionnelle, les relations entre adeptes sont froides et orientées vers l’utile, l’appel à la conscience est réduit au minimum; être Témoin de Jéhovah consiste à être un porte-parole standardisé des doctrinaires du mouvement; être un bon Témoin consiste à diffuser le discours officiel le plus possible en vue de l’expansion du mouvement; ceci se reflétera ensuite, dans des bilans périodiques, sous forme de records en heures de prédication ou en nouvelles recrues. On le voit donc, le Béthel entièrement voué au service de l’expansion porte aux extrêmes l’intensité apostolique en permettant, toutefois, une plus grande qualité des relations interpersonnelles grâce à une vie de groupe plus intense que dans le reste de l’organisation. On se trouve bien en présence d’un lieu d’intensité religieuse, jusqu’à un certain point.

UN LIEU ÉLITISTE

Certaines conditions sont requises pour entrer au Béthel. Il faut, en principe, être célibataire — bien que cela ne soit pas indispensable — pour être plus disponible. Les pionniers y sont admis de préférence. Or, les pionniers forment déjà une élite dans le mouvement. De plus, les Témoins ordinaires les admirent parce qu’ils sont voués entièrement à la prédication. Ils aiment à les inviter à leur table. La société de la Tour de Garde encourage cette admiration. Une pré- sélection a lieu, car la demande d’entrée au Béthel est soumise à l’avis du surveillant de circonscription. Les conditions d’admission sont : être capable de travailler dur, avoir été un bon prédicateur (le pionnier a été préparé à cela), et être capable de diriger une congrégation (les pionniers sont souvent surveillants de congrégation). Le béthelien doit être capable de dépasser les normes de travail appliquées ordinairement : iI doit travailler sans compter son temps, plus de huit heures par jour si on le lui demande. Sa pratique religieuse est considérée par les Témoins ordinaires comme un modèle idéal et ceux-ci se montrent admiratifs envers les membres du Béthel. Ils se montrent fiers de dire qu’à l’occasion d’un passage au Béthel ils ont pu donner « un coup de main ». Les Témoins ordinaires peuvent aller y travailler pendant de courtes périodes de quelques jours. Un Témoin de Lille disait, lors d’une réunion, après un court séjour au Béthel, qu’il y avait là une extraordinaire ambiance de spiritualité et qu’il n’avait pas ressenti la fatigue. En ce cas, son séjour au Béthel était assimilable à une retraite dans un couvent.

LE CONTRÔLE DU COMPORTEMENT

Au Béthel, comme dans la machine panoptique de Jérémy Bentham (34), la vie est transparente. La transparence, c’est-à-dire le fait que chacun puisse toujours être vu par quelqu’un, éloigne la défaillance, donc le péché. A Brooklyn et de son temps, Rutherford adressait publiquement des remontrances aux Bétheliens pendant les repas. Ceux-ci apprenaient ainsi la faute que leur « frère » avait commise, et comprenaient qu’il valait mieux ne pas en faire autant. Le maître-mot de la morale benthamienne, le « no dark spot, est appliqué en pratique. Schnell (35) rapporte qu’en 1926, au Béthel allemand, «tout ce que l’on disait et faisait était rapporté au directeur qui répétait souvent : je suis au courant dès que vous ouvrez la bouche. Alors attention ». Le contrôle se fait aussi par la soumission des activités au jugement de l’autorité, ce qui apparaît déjà dans la vie du Témoin ordinaire. Ainsi quand ceux-ci se rencontrent, hors de chez eux ou de la congrégation, ils commencent par justifier l’un à l’autre pourquoi ils se trouvent là où ils se rencontrent. On peut voir dans tout cela une analogie avec les ordres religieux dans lesquels le supérieur doit tout savoir et tout approuver, avec cette réserve qu’au monastère la délation serait — en principe — mal vue. Ce contrôle du comportement vient évidemment renforcer l’exigence d’une obéissance que Schnell, en rapportant son expérience du Béthel de Magdebourg, qualifie d’obéissance « perinde ac cadaver ».

CONCLUSION

Dans ce qui précède nous avons constaté certaines analogies entre les ordres religieux et le Béthel. Cependant, il ne serait pas légitime de parler d’une ressemblance totale; des différences se manifestent aussi.

Tout d’abord, contrairement à l’ordre, le quartier général des Témoins de Jéhovah n’a pas été créé pour permettre à quelques individus d’atteindre à une perfection individuelle, même s’il se peut que certains d’entre eux utilisent cette organisation intra-sectaire pour y poursuivre un tel but privé. Mais l’objectif officiel du Béthel est clair : travailler au service de la secte pour le salut du plus grand nombre.

Ensuite, on ne peut affirmer que le Béthel dispose d’une certaine autonomie morale et organisationnelle par rapport à la secte globale. A l’inverse, il est le siège de l’organisation pour un pays et un des rouages de l’organisation internationale. Il doit transmettre les principes de la secte et veiller à leur application. Seul le Béthel de Brooklyn, dont l’équipe dirigeante est censée être inspirée par Dieu, peut adopter une conduite novatrice. Sauf dans le cas des Etats-Unis, il n’y a donc pas d’autonomie — à aucun degré — dans les Béthels.

Autre différence bien que les Bétheliens soient, dans une certaine mesure, retirés du monde, il n’en demeure pas moins qu’ils ont la charge de régler un certain nombre de problèmes administratifs concernant les rapports entre la secte et la société (procès, interviews aux journaux). En réalité, pour saisir précisément le degré du retrait il faudrait envisager les modalités de ces rapports avec le monde mais sur ce point l’information manque. Le Béthel ressemble plus à une maison d’un ordre actif ou à une congrégation moderne qu’à un monastère au sens strict. Il semble donc qu’on puisse parler d’une analogie partielle entre la communauté du Béthel et l’ordre religieux. Elle trahit une contradiction du système des Témoins de Jéhovah : tout membre est saint, mais les Bétheiens le sont plus que les autres. Ceci rejoint — d’ailleurs — une des difficultés du concept catholique de perfection, et la distinction entre la vertu et l’état (36). Mais dans le catholicisme, même si les ordres (actifs surtout) servent les fins de l’institution, c’est après une négociation dans laquelle l’ordre religieux s’est subordonné à l’institution tout en conservant une certaine autonomie. D’où la difficulté à situer ce dernier par rapport à la pyramide du pouvoir hiérarchique- sacramentel. Par contre, chez les Témoins, le Béthel fait partie de l’organisation même, en servant ses fins sans aucune autonomie, jouant ainsi à la fois le rôle de Curie (internationale et nationale) et d’ordre religieux. La situation est plus semblable à celle du bouddhisme thibétain, où les moines coiffent l’Eglise, qu’à celle qui prévaut dans les ordres et congrégations catholiques (37). Mais ici, l’aspect de main-d’oeuvre à bon marché, qui se retrouve aussi dans le catholicisme (38), apparaît plus appuyé : le Béthel est un ordre-curie fournissant à l’organisation des Témoins de Jéhovah un personnel travaillant à temps complet dans les conditions maximales d’efficacité pour un minimum de dépense. Ceci n’empêche pas le Béthel d’apparaître aux Témoins eux-mêmes comme le lieu de leur utopie et d’un perfectionnement plus intense. Mais cette fonction n’est pas officiellement recherchée en premier lieu.

« Le Béthel, un ordre religieux jéhoviste ? » Archives de Sciences Sociales des Religions, n° 50/1, 1980, P. 77-88.

(1) M. Stacey CZATT, The International Bible Students : Jehovah’s Witnesses, Yale, Studies in Religion, n° 4 (pririted by the Mennonite Press, Scottdale, Pa.), 1933, p. 28 (se trouve au British Museum).
(2) Jean SÉGuY, « Une sociologie des sociétés imaginées », Annales. E.S.C., mars-avril 1971.
(3) Yves C0NGAR, Vraie et fausse réforme dans l’Eglise, Paris, Ed. du Cerf, 1950, p. 289.
(4) Michael HILL, The Religious Order, Londres, Heinemann, 1973.
(5) Henri DESROCHE, Les Shakers américains, Paris, Ed. de Minuit, 1955.
(6) WATCHTOWER TRACT AND BIBLE SOCIETY (WTBS), Ta parole est une lampe pour ton pied, 1968, pp. 205-206. Tous les ouvrages de la WTBS sont publiés à Brooklyn.
(7) Marley COLE, Jehovah’s Witnesses, Londres, Allan a. Unwin Ltd, 231 p.
(8) Léo MOULIN, Le Monde vivant des religieux, Paris, Calmann-Uvy, 1964, pp. 40-41.
(9) WTBS, Annuaire des Témoins de Jéhovah, 1975.
(10) S. GOFFMAN, Asiles, Paris, Ed. de Minuit, 1966.
(11) Op. cil.
(12) On retrouve ces traits : séparation de la vie profane et de la vie de sainteté, ascétisme pratiqué en vue d’obtenir une perfection individuelle, caractère volontaire, visée de sainteté personnelle, totalitarisme.
(13) E. GOFFMAN, op. cil., p. 58.
(14) WTBS, Les Témoins de Jéhovah dans les desseins divins, 1971, p. 23.
(15) WTBS, Ta Parole, p. 205.
(16) Cours de prédication qui a lieu pendant une heure chaque semaine. Les Témoins y apprennent l’art de se présenter de porte en porte, de faire de courts sermons afin de devenu de bons prédicateurs et de bons orateurs. Cette école est dirigée par un « serviteur à l’école théocratique » qui conseille les Témoins en vue de les améliorer dans ces deux domaines.
(17) Prédication systématique de porte en porte sur un territoire (partie d’une ville ou d’un village) attribué. Chaque Témoin de Jéhovah est un prédicateur.
(18) W.J. SCHNELL, Trente ans esclave des Témoins de Jéhovah (traduit par Barry CLARCE, édité par le Témoignage Evangélique auprès des Témoins de Jéhovah, cou. Viens et Vois »), 1974, p. 96 et p. 15.
(19) E. GOFFMAN, op. cil., p. 48.
(20) WTBS, Ta Parole, op. cii., p. 205.
(21) WTBS, Les Témoins de Jéhovah, op. cii., pp. 115-116.
(22) WTBS, Annuaire, 1973.
(23) M.S. Czkrr, vers 1930, donnait cette description: « Tous les membres de la communauté Béthel mangent à la table commune et dorment dans des chambres pareilles. Ils sont nourris, blanchis, logés. Il y a une cordonnerie où le travail est fait à bas prix. Dans l’usine il y a une échoppe de coiffeur où l’on peut se faire coiffer et raser sans perdre de temps ».
(24) E. GOFFMAN, op. cit., p. 68.
(25) Max WEBER, Economie et Société, Paris. Pion, 1972.
(26) WTBS, Ta Parole, p. 206.
(27) M.S. CZATT, op. ciL, p. 27.
(28) W.J. SCHNELL, op. ciL, p. 38.
(29) E. GOFFMAN, op. cit., p. 53.
(30) W.J. SCHNELL, op. cit., p. 26.
(31) ibid., p. 59.
(32) Max WEBER, op. ci!., p. 553.
(33) WTBS, Ta Parole, p. 206.
(34) J.A. MILLER, « Le Despotisme de l’utile : Jeremy Bentham , Ornicar, 1975, n° 3, pp. 3-36.
(35) Op. cii., p. 38. (37) Max WEBER, op. cit., p. 553. (38) ibid. 88
(36)TROMAS D’AQUIN, Summa theologiae, 2a-Zae, q. 189, art. 3, ad. 3.
(37) Max Weber, op, cit., p. 553.
(38) Ibid

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