Par Régis Dericquebourg

In Pour en finir avec les sectes, Paris, Dervy, 1996, pp. 255-260.

Et Quand j’ai étudié la Société de la tour de garde entre 1973 et 1979, celle-ci m’apparaissait comme le type même de la secte au sens sociologique, c’est-à-dire non péjoratif. Elle se calquait sur le type idéal troeltschien de la secte que Bryan Wilson développe dans la définition de ce type de groupement : 1) La secte est un groupe auquel on adhère volontairement, et qui se réserve le droit de refuser les postulants. 2) Ses adeptes doivent mériter par la qualité de leur conduite leur appartenance au mouvement et celui-ci se réserve le droit d’expulser le déviant. 3) La secte est exclusive car elle se considère comme un peuple à part. 4) Elle propose à ses fidèles un idéal de perfection personnelle. 5) Elle comporte toujours une forte proportion de laïcs. 6) Elle affiche une animosité ou du moins une indifférence envers le système social global et l’Etat. 7) Elle se considère comme un groupe élitiste et elle réclame de ses participants un engagement supérieur à celui exigé par les Eglises. 8) La secte exerce une emprise totalitaire sur ses membres. Elle tend à les maintenir « hors du monde » et leur dicte la conduite à adopter envers « le monde » 1..

Dans ma postface au livre de Bernard Blandre Les Témoins de Jéhovah un siècle d’histoire le regroupement des conclusions partielles d’une étude que nous avions conduite sur les Témoins de Jéhovah entre 1975 et 1978 faisait apparaître une construction qui s’apparentait au type secte. Dans d’autres travaux, nous avions mis en évidence le caractère protestataire du jéhovisme. Dans la classification que Bryan Wilson établit l’Association des Témoins de Jéhovah pouvait entrer dans la secte révolutionnaire. Le terme même de secte n’est pas réfuté par un auteur éduqué dans le jéhovisme et qui affiche une attitude bienveillante à son égard2..

N’ayant pas démarré l’enquête avec la volonté de fa ire une illustration du type secte, il ne s’agissait pas d’une tautologie. Simplement, en résumant les conclusions partielles de ma thèse, je retrouvais les traits composant le type idéal de la secte.

Or, ayant eu à traiter de la question des Témoins de Jéhovah en regard de la laïcité de l’Etat dans un cours de l’Ecole pratique des hautes études3., j’ai examiné les rapports que la Société de la tour de garde avait entretenu avec la société globale pendant ces dernières années. Cela m’a permis de faire une comparaison diachronique de ses pratiques sociales sur certains points et de réviser mon point de vue sur la radicalité jéhoviste.
Quelques indices me font croire que les Témoins de Jéhovah ont évolué sur plusieurs plans. Le rapport n’a pas tenu compte de cette évolution.

1. Au plan de l’action humanitaire

Les témoins de Jéhovah étaient autrefois indifférents à l’entraide pour deux raisons : 1) le malheur est la conséquence du péché d’Adam ; 2) les catastrophes font partie des vicissitudes de « la fin des temps » annoncées par les Ecritures. Celles-ci étant inéluctables, ce serait aller à l’encontre des desseins divins que d’y remédier, or les Témoins français ont à une date récente apporté une aide aux populations affligées par les inondations de Vaison-la-Romaine, Nîmes, Bollène pendant l’hiver 1994-1995. Des Témoins de Jéhovah apportent leur contribution au sein de structures laïques comme les Restaurants du cœur4.. Les Béthels5. sont intervenus lors du génocide du Rwanda. Ils ont installé un hôpital en moins de vingt-quatre heures grâce à un mouvement de solidarité dans leurs rangs. M° Paturel m’a signalé que des jeunes Témoins emprisonnés pour insoumission à l’armée avaient proposé au ministère de la Défense de partir en mission humanitaire au Rwanda. L’opération n’a pas pu être concrétisée.

2. Au plan de l’insoumission à l’armée

Les Témoins refusent le service militaire en vertu d’une interprétation pacifiste de l’Evangile. Pendant la guerre d’Algérie, les peines d’emprisonnement pour insoumission ont été lourdes. Toutefois, quand le statut d’objecteur a été accordé par le général de Gaulle, les Témoins n’ont pas voulu en bénéficier et ont préféré l’insoumission car le statut ne garantissait pas une rupture définitive avec l’armée. Dans mes publications précédentes, j’interprétais ce refus par une volonté de maintenir une tension avec les systèmes sociaux et par une volonté chez les Témoins de jouer le rôle d’analyseurs sociaux, c’est-à-dire des personnes qui par leur déviance poussent les systèmes sociaux à montrer ce qu’ils occultent, en l’occurrence le militarisme puisque le service civil n’était qu’une formule de remplacement du service militaire. Je considérais ce refus comme l’expression d’une attitude protestataire. En février 1995, les choses ont changé. Un service civil conforme aux dispositions religieuses des Témoins de Jéhovah a été accordé par François Léotard, alors ministre de la Défense. Selon les termes d’une circulaire, les Témoins de Jéhovah qui en font la demande, huit jours avant la date d’incorporation peuvent être affectés dans les associations ou des hôpitaux. Ils sont assurés de ne pas être rappelés dans des unités qui participeraient aux combats, même indirectement, en cas de guerre. Il est intéressant de constater que des Témoins ont accepté de négocier avec le ministère de la Défense alors que, autrefois, ils auraient affiché une indifférence à l’égard du « monstre étatique ». Nous sommes curieux de savoir s’ils seront candidats à un service civil volontaire au cas où il remplacerait le service militaire dont la suppression est annoncée en France. Certains Témoins sont déjà pompiers volontaires.

3. Au plan de refus des transfusions sanguines

Cette pratique fondée sur une interprétation des Ecritures a toujours été un point de discorde entre les Témoins et la société. En principe, les Témoins refusent le recours aux transfusions à l’exception de quelques cas (principalement d’hémophiles) examinés par le Collège de direction de Brooklyn. Or, de ce point de vue, depuis une dizaine d’années les Témoins ont accepté d’en discuter officiellement avec les médecins. Une instance de dialogue a été créée en 1982. Une autre lui a succédé en 1988. Un bureau d’information des hospitaliers est actif en France depuis 1990. Il se compose de sept membres plus un médecin. Il est établi à Boulogne-Billancourt. Le siège international de l’association se trouve au Quartier général de Brooklyn. Il s’appelle le Service d’information hospitalier. Il rayonne sur les bureaux d’information présents dans 64 pays. Les bureaux hospitaliers nationaux ont des prolongements sur 864 comités de liaison des hospitaliers situés dans les grandes métropoles.
Chaque comité comporte des ministres du culte et quand cela est possible un médecin. Il se charge de trouver des équipes médicales disposées à soigner les Témoins qui doivent être opérés en respectant leurs convictions. En 1993, 27 000 médecins dans le monde avaient accepté de collaborer. Le Bureau des informations hospitalières gérait, au premier octobre 1993, un fond de 1 400 documents. Il organise des séminaires, à l’intention des membres des comités de liaison, aux nouvelles techniques non sanguines. En 1996, une rencontre avec des anesthésistes a été organisée. Il peut recevoir des appels sur une ligne ouverte 24 heures sur 24. Il dispose d’un réseau de télécopie qui peut diffuser rapidement les documents indispensables aux médecins qui souhaitent s’informer. D’autre part, en 1992, un contrat de groupe a été signé avec un assureur pour faciliter le transfert d’un patient d’un hôpital vers un autre établissement hospitalier qui utilise les procédés non sanguins6..

Le Bureau français signale qu’il rencontre peu de difficultés de traitement en raison de cette politique de prévention mais que le seul problème, considéré comme résiduel, est celui des urgences.
Il m’a aussi été rapporté que certains Témoins acceptent d’être déchus de l’autorité parentale le temps de l’opération d’un enfant. De cette façon, ils contourneraient la responsabilité d’un refus de transfuser l’enfant. L’information reste à vérifier. Pour M°Paturel, Témoins de Jéhovah lui-même, cette modalité est certainement exceptionnelle, puisque les parents se battent jusqu’au bout et se résignent à la transfusion forcée administrée en vertu de l’article 28 du décret de 1974 régissant les établissements hospitaliers. 7.

Il y a près de vingt ans, je considérais ce refus comme une volonté de maintenir un conflit avec la société et de mettre en cause peut-être indirectement le monopole de la médecine officielle. Au fond, le problème était celui de mourir comme on le souhaite. Le même problème est posé aujourd’hui avec l’euthanasie. L’attitude des Témoins a changé depuis.
4. La discussion avec l’Etat

Les Témoins de Jéhovah acceptent maintenant de demander le statut d’association cultuelle (loi de 1905). En faisant cette démarche, ils négocient avec le ministère de l’Intérieur et avec des représentants des Eglises établies (pour adhérer à al Caisse des cultes).

5. Révision de la notion de radicalité

La radicalité de la Société de la tour de garde est parfois relevée. Or, celle-ci apparaît relative. Par exemple, les Témoins refusent le concubinage. Le couple doit se marier civilement. Il s’agit là d’un compromis avec la société. On pourrait imaginer que les Témoins, par hostilité envers l’Etat, organisent des mariages religieux et évitent de passer devant un représentant local de la République. Sur ce pont la comparaison avec des radicaux politiques, les libertaires, s’impose. Les anarchistes n’officialisent pas leur union devant le maire, car ils refusent de soumettre leurs affaires privées à l’Etat. On le voit, les Témoins se situent en retrait par rapport aux plus radicaux.
De la même façon, les Témoins ont toujours recouru à la justice humaine pour régler leurs différends avec la société alors que, dans leurs vues, seule la justice divine est légitime. Les procès qui jalonnement leur histoire montent qu’ils sont même passé maîtres dans l’art de la procédure judicaire. Un avocat qui a acquis une notoriété dans la défense des groupes religieux minoritaires « au nom de la liberté de pensée, de conscience et de culte » est Témoin de Jéhovah. Il est le seul à avoir choisi la voie d’une défense non exclusive mais il nous a affirmé que de nombreux Témoins partagent ses vues libérales. Gary Botting a été autorisé par la Société de la tour de garde à faire des études juridiques en vue d’exercer la profession d’avocat. Une défiance totale et radiale les obligerait à s’abstenir de l’action juridique.
Les Témoins de Jéhovah n’ont pas créé leurs écoles confessionnelles. Aux Etats-Unis, il y a eu une école mais l’expérience a pris fin. En France, ils s’accommodent donc de l’école de la République alors que dans les régions où ils sont nombreux comme dans le Nord et le Pas-de-Calais, ils pourraient créer des écoles confessionnelles afin d’éviter que leurs enfants ne subissent de « mauvaises influences ».
Je crois avoir montré que la radicalité jéhoviste n’est pas aussi radicale qu’on peut l’imaginer à première vue.
Dans les négociations sur leur service civil et sur le refus des transfusions, ils ont accepté de faire un pas en direction de l’Etat et de la médecine officielle. Ces derniers de leur côté ont fait un pas en direction des t2moins. Pour le service civil, la République a modifié l’application d’une loi qui a plus de trente ans. Autrefois très contraignant, le service civil avait été adouci pour les objecteurs et, en 1995, l’Etat a accepté de reconnaître la « petite différence » des Témoins. De leur côté, les médecins ne se drapent plus dans leurs certitudes scientifiques. Ils acceptent de reconsidérer la rationalité médicale à la lumière d’une croyance, de faire des recherches sur les thérapies non sanguines et pour un certain nombre d’entre eux d’adapter leur pratique aux convictions des croyants.
L’attitude des Témoins évolue. Ils font des « concessions » aux instances politiques et aux systèmes sociaux. Un délégué syndical m’a confié que les Témoins travaillant dans une fabrique d’automobiles se syndiquent. Le fait est aussi nouveau car, attendant une nouvelle dispensation, les Témoins n’accordent pas, en principe, de valeur à l’action réformiste. Le jéhovisme dans son ensemble évolue. Le niveau de recrutement s’élève.
Assiste-t-on à une évolution vers une dénomination qui s’installe dans la société pour durer ?

1.. On les trouvera dans nos articles :
« Les Témoins de Jéhovah dans le Nord de la France : implantation et expansion », Social Compass, XXIV, 1, 1977, n°3, p. 71-82.
« Naissance d’un prophétisme en société industrielle ; rationalité de marché et économie du charisme. A propos de Charles Taze Russell », Mélanges de science religieuse, XXXVI, n°3, septembre 1979.
« Le Béthel, un ordre religieux jéhoviste ? », Archives de sciences sociales des religions, n°50/1, 1980, p. 77-88.
« La place des Témoins de Jéhovah dans les groupes sectaires d’après leurs écrits officiels », Mélanges de science religieuse, XXXVIII, 1981, n°2, P. 127-132.
« Le jéhovisme : une conception comportementaliste de la vie religieuse », Archives de sciences sociales des religions, n° 62/3, 1986.
« Quelques caractéristiques du mouvement jéhoviste, conclusions d’une enquête psychosociologique sur les Témoins de Jéhovah », Conscience et Liberté, n°33, 1er semestre 1987.
« Le jéhovisme, contre-emprise à la modernité ? », Archives de sciences sociales des religions, n°68/1, 1989, p. 93-112.

2. Gary Botting, Fundamental Freedoms and Jehovah’s Witnesses, Calgary, University of Calgary Press, 1993.

3. Séminaire de Jean Baubérot.

4. Créés en France par l’acteur Coluche pour distribuer des repas gratuits aux sans-abris et aux autres personnes démunies.

5. Siège des filiales nationales.

6. Delmas et Garay, « Le bureau d’information des hospitaliers », La Gazette des transfusions, n° 88, juillet 1993.

7. Contesté au niveau de Conseil d’Etat en 1992 au vu de l’affaire du sang contaminé. Aucune décision n’a été prise depuis.

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