Leur place dans l’évolution actuelle du champ religieux

Régis Dericquebourg

Dans la France des années 1960-1970, les médias et les hommes politiques se préoccupaient peu des sectes alors qu’elles étaient au moins aussi nombreuses qu’aujourd’hui et qu’elles attiraient plus de fidèles.
En une vingtaine d’années, les religions et les religiosités parallèles sont passées au-devant de l’actualité. Elles constituent un filon journalistique qui semble inépuisable1. Elles appartiennent au registre des indignations que le politicien normalement démagogue doit exprimer. Le discours médiatique devenu de plus en plus critique s’est ancré dans la représentation sociale des sectes2.
En effet, les problèmes sociaux ne tombent pas du ciel et ne sont pas des entités sui generis. Du point de vue épistémologique, on peut les considérer comme des fictions élaborées à partir d’une collection de faits choisis et reliés entre eux par des acteurs sociaux en fonction de leurs idéologies, de leurs intérêts, de leurs stratégies politiques ou économiques et de rapports de forces. Les problèmes doivent parfois plus à ceux qui les construisent qu’à la conduite des acteurs « problématisés » 3.

Avec le recul, en connaissant mieux les protagonistes de la controverse antisecte, nous commençons à comprendre comment, en s’appuyant sur des faits parfois dramatiques mais aussi sur des querelles de famille ou sur quelques infractions relevant d’un tribunal correctionnel4, la rhétorique antisecte5 s’est construite.
Cette dernière est passée, entre autres choses, par un processus de définition des sectes ou plutôt de la secte – dans des termes le plus souvent péjoratifs6 – comme si les non-conformismes religieux formaient un ensemble homogène et nécessairement négatif7. Ce mot étant devenu un outil polémique, des sociologues lui ont préféré l’expression : « Nouveaux Mouvements religieux » (NMR).
Ceci renvoie à deux questions : peut-on rassembler sous un même terme toutes les formes de religiosité parallèle ? et qu’est-ce qui est nouveau dans les mouvements religieux minoritaires actuels par rapport à leurs prédécesseurs historiques ?
Un autre élément du problème social des sectes est celui de l’expansion du phénomène. Si l’on en croit leurs opposants, les sectes s’accroîtraient sans cesse selon le modèle épidémiologique des maladies contagieuses. Elles pourraient même constituer la religiosité des siècles futurs. Ceci nous oblige à nous demander si cette thèse repose sur une réalité statistique.
Dans cet article, je me propose d’examiner ces questions.

1) La diversité du phénomène religieux

On constate aisément que la vie religieuse prend des formes variées et qu’il y a une différence entre une communauté de retour à la terre qui mélange l’écologie à toutes sortes de croyances et une organisation internationale comme l’Association cultuelle des Témoins de Jéhovah ou encore comme les ordres rosicruciens.
Confrontés à un domaine diversifié et buissonnant, les pionniers de la sociologie des religions ont tenté de classer les mouvements religieux en s’appuyant sur des critères tels que la taille du groupe, l’attitude des fidèles envers la société ou le contenu des croyances. La classification a été progressivement affinée et étendue pour prendre en compte de nouvelles formes de religiosité.
Cette opération taxonomique a abouti à un découpage du champ religieux qui va du mysticisme solitaire à l’Eglise établie en passant par la secte, la secte établie, la dénomination, le groupe métaphysique, le cult et al nébuleuse mystique ésotérique qui désigne les religiosités du Nouvel Age.
On le voit : pour les sociologues, la notion de secte, qui dans le public sert à désigner toutes sortes de phénomènes religieux minoritaires, n’est qu’un élément d’une classification. Nous ajouterons qu’elle n’a pas le caractère péjoratif que les associations antisectes et les médias lui ont donné.

Quelques définitions

Dans la perspective de Troeltsch et de Weber, reformulée par Bryan Wilson8, la secte peut être considérée comme l’opposé de l’Eglise. C’est un groupe auquel on adhère volontairement et qui se réserve le droit de refuser le postulant ; l’adepte doit mériter son appartenance au groupe et il peut être expulsé en cas de déviance ; la secte est exclusive car elle se considère comme un peuple à part qui possède la « vraie croyance » ; elle propose à ses adeptes un idéal de perfection personnelle ; elle comporte une forte proportion de laïcs ; elle affiche une animosité ou au moins une indifférence envers la société globale et l’Etat ; elle se considère comme une groupe élitiste et réclame de ses participants un engagement supérieur à celui exigé par les autres Eglises, elle n’admet donc pas les « tièdes » ; la secte exerce une forte emprise sur ses membres. Elle tend à maintenir ceux-ci hors du monde et leur dicte la conduite à adopter envers les profanes.
L’Association des Témoins de Jéhovah illustre le type secte. Elle accepte d’être considérée comme telle en référence aux premières sectes chrétiennes, mais elle refuse qu’on lui applique les définitions élaborées par les mouvements antisectes.
Quand la secte réussit à s’implanter et à devenir une religion familiale, elle s’assagit en perdant sa radicalité. Elle devient une « secte établie » ou une dénomination, c’est-à-dire une secte insérée dans le monde qui conserve l’essentiel de ses pratiques et de ses croyances. Les Mormons en sont un exemple.

Les sectes radicales et enthousiastes ou les sectes devenues « tièdes » ne recouvrent pas la totalité des non-conformismes religieux. Les sociologues ont distingué d’autres formes de religiosité : les groupes métaphysiques, les cults et la nébuleuse mystique ésotérique.
Les premiers sont illustrés par les rosicruciens ou par les mouvements issus de la Nouvelle Pensée9. Leur métaphysique diffère de celle des philosophes. Elle recouvre « les réalités profondes de l’univers qui se tiennent au-dessus et au-delà du domaine phénoménal extérieur » et que l’on peut mettre en pratique. D’une manière générale, ces mouvements n’ont pas de credo et s’opposent à toute doctrine orthodoxe. Ils prétendent que le moi profond ou le moi réel est divin et que chacun possède en soi une étincelle de divinité. Leur dieu n’est pas personnalisé. Il s’agit plutôt du principe divin dont les lois peuvent être découvertes et appliquées pour obtenir la santé et al prospérité. Dieu est le tout en tout. Ceci a pour corollaire que le mal n’existe pas, qu’il est une erreur de l’esprit que l’on peut corriger. Pour leurs adeptes, il n’y a pas de faute originelle ni de culpabilité. Dieu est amour et il n’y aura pas de jugement divin. En cela, ils sont résolument optimistes. Les groupes métaphysiques apparaissent pragmatiques : les vérités religieuses peuvent être expérimentées par chacun. Comme le bouddhisme auquel ils peuvent puiser des éléments doctrinaux, ils proposent une approche psychologique de la réalité. Ils privilégient la guérison par l’Esprit.
Ces mouvements sont rassurants (absence de culpabilité, immortalité d’une partie de soi), individualistes, pragmatiques, centrés sur des résultats tangibles (santé et richesse).
Le cul10t est proche du mysticisme. Il est formé de personnes qui se réunissent autour d’un personnage de type mage (en fait un mystagogue) 11 pour bénéficier de ses découvertes et de ses dons. Celui-ci privilégie l’expérience extatique comme les voyages dans l’astral, dans des vies antérieures ou sur d’autres planètes12. Les cultists prétendent pouvoir compter sur l’appui d’êtres surnaturels tels les « maîtres anciens » ou les « frères de l’espace ». Ils cherchent rarement à institutionnaliser leur mouvement qui de ce fait risque de ne pas survivre au chef spirituel. Du point de vue doctrinal, ils veulent être modernes et ils peuvent donner à leur doctrine une apparence scientifique, bien qu’ils rejettent le matérialisme de la science. Ils sont opposés aux dogmatismes et ils élaborent des croyances éclectiques et syncrétiques.
Ces cults ne sont pas des religions familiales. Ils attirent des individus. Ceux-ci ont, en général, atteint un bon niveau d’instruction. Ils croient en l’amélioration de l’humanité par la transformation des hommes, ils valorisent les pouvoirs psychiques et les résultats sensibles de leur expérience psychoreligieuse. Ils étudient une imposante littérature psychospirituelle et ils se réfèrent parfois à un centre sacré quelque part dans le monde (par ex., le Tibet). Le sociologue Collin Campbell a proposé l’expression cultic milieu pour décrire les populations attirées par ce genre de mouvement.
On en trouve un exemple récent dans la communauté Heaven’s Gate qui s’est suicidée l’an dernier.
La nébuleuse mystique ésotérique représente les courants nés dans les années 1970. Ceux-ci peuvent se rattacher aux grandes religions orientales. Ils peuvent correspondre à des syncrétismes psychoreligieux ou bien regrouper des personnes autour de la pratique d’un art divinatoire (astrologie, Yi-king). Ses frontières sont extrêmement floues car il n’y a pas de critères a priori en fonction desquels on pourrait lui rattacher tel ou tel groupe de spiritualité.
C’est l’existence de liens avec certaines revues, maisons d’édition, librairies, avec certaines manifestations (comme les salons de médecines parallèles), avec des lieux de stages, des centres de conférences, qui permet d’en décider.
Ce courant recouvre les mouvements liés au Nouvel Age, les ashrams de yoga, les groupes de guérison ésotérique… Ils se caractérisent d’abord par une hétérodoxie, c’est-à-dire un mélange de doctrines toujours ouvert à de nouveaux apports sans souci de cohérence doctrinale et surtout par une orientation psychologique.
Françoise Champion13 a décrit les caractéristiques de cette mouvance. Les adeptes recherchent un perfectionnement spirituel qui procure la réussite, le bonheur, la santé, le « rayonnement personnel ». Ils préfèrent l’expérience spirituelle à la fidélité aux textes. Dans leurs vues, toute vérité révélée doit être expérimentée. Cela conduit à la tolérance car on admet la pluralité des itinéraires spirituels à partir du moment où toutes les vérités universelles peuvent faire l’objet d’une expérimentation. Ils ont des conceptions unitaires du cosmos.
A travers les expériences comme le yoga, le rebirth…, les mystiques ésotériques tentent d’accéder à une réalité unique sous-jacente aux fragmentations des réalités corps-esprit, à la séparation des êtres, à la séparation de l’homme avec Dieu, à la division entre la féminité et la masculinité … Ils rejettent l’idée d’une grâce accordée à quelqu’un de même que les notions de sauveur, de jugement extérieur et de péché. Pour eux, il n’y a que des erreurs que l’on peut réparer. Cette perspective est rassurante, car l’homme étant d’essence divine a la capacité d’affronter toutes les situations. Une fois l’ascèse mise en acte, les effets doivent normalement se produire. On trouve ici le principe de la pensée magique.
Ils valorisent l’amour qui serait une compassion universelle, une ouverture totale aux hommes sans arrière-pensées de sacrifice. Pour l’adepte, l’amour commence par l’amour de soi, ce qui exclut tout sentiment d’indignité qui viendrait de la reconnaissance d’une faute originelle. Le défaut originel de l’homme serait plutôt la peur d’aimer, sentiment qu’il faut dépasser.
Les mystiques ésotériques retrouvent des valeurs qui furent discréditées dans les années 1970 par les « philosophies du soupçon » qui considéraient la conduite humaine comme l’aboutissement d’un faisceau de déterminations atténuant ainsi la responsabilité des individus. Ils réhabilitent l’honnêteté, le respect, l’égalité, la responsabilité personnelle.
Le mystique ésotérique croit en un homme potentiellement parfait capable de se transformer et de modifier les choses grâce à ses capacités. Tout en ayant conscience des aspects néfastes du monde, il demeure optimiste en l’avenir grâce à la pensée positive. Il vise l’expérience de réalités non ordinaires. Le travail spirituel passe par la rencontre avec des phénomènes hors du commun : voyage dans des vies antérieures, voyage dans l’astral, vision de l’aura et perceptions de signes. L’imaginaire est ici accepté comme une réalité.
Par certains aspects comme la minorisation des textes sacrés et l’absence de travail exégétique sur les sources au profit d’une appropriation immédiate, par une grande réserve envers les autorités ecclésiastiques au profit de maîtres et de guérisseurs librement choisis, par l’intrication de la religion et de la santé, par l’aspect de « religion diffuse », par le manque de visibilité qui ne provoque pas une forte opposition dans la société comme c’est parfois le cas pour d’autres groupes religieux, le courant du Nouvel Age a été apparenté par R.S. Ellwood au courant de la religion populaire.
Françoise Champion reconnaît ces ressemblances, mais elle trouve matière à les distinguer. Les fidèles sont différents. La nébuleuse mystique-ésotérique recrute dans les classes moyennes tandis que la religion populaire est ancré dans les couches sociales modestes. D’autre part, si le premier courant est autonome, la religion populaire se situe dans les marges d’une religion officielle avec laquelle elle entretient des rapports dialectiques.
Il existe d’autres types de mouvements comme ceux de l’Ordre du Temple solaire, sorte de franc-maçonnerie templière qu’on peut qualifier de groupes initiatiques14.
On le voit : les religions et les religiosités parallèles ne se limitent pas à la secte qui n’en est qu’un des éléments et non le terme générique. Pour couvrir l’ensemble décrit plus haut, j’ai proposé l’expression : groupes religieux minoritaires. J’ai voulu ainsi insister sur trois aspects : la dimension groupale (relevant d’une microsociologie et d’une psychologie collective), le religieux qui ne se définit pas forcément en référence aux Eglises chrétiennes (sinon le bouddhisme et les religions de l’Antiquité grecques et latines pourraient à peine être qualifiés de religions) et le caractère minoritaire qui désigne l’importance numérique mais aussi un style de vie et un état d’esprit15. D’autres les ont appelés « Nouveaux Mouvements religieux ».

2) Des nouveaux mouvements religieux ?

L’expression « Nouveaux Mouvements religieux » a été adoptée par des sociologues qui ont voulu éviter le mot « secte » à cause de la connotation péjorative qu’il a prise.
Je ne m’inscris pas dans cette perspective pour plusieurs raisons : 1/ je considère que les catégories élaborées par les pionniers sont des outils utiles pour faire un repérage dans le champ religieux ; 2/ je ne veux pas céder aux modes et aux craintes qui cesseront quand la polémique sur les sectes n’intéressera plus le public et se déplacera sur d’autres phénomènes sociaux ; et enfin 3/ je ne trouve pas beaucoup de nouveautés dans les dits nouveaux mouvements religieux.
Un historique nécessairement sommaire dans cet article nous le montrera.
En Occident, on constate qu’il y a une permanence des non-conformismes religieux et que ces derniers contiennent bien souvent les mêmes ingrédients : le millénarisme lui-même accompagné d’une protestation socio-religieuse et d’une utopie ainsi que l’insistance sur l’expérience spirituelle directe.
Entre l’an 700 et l’an 1200, de petits messies rassemblant des dizaines et même parfois des milliers de disciples annoncèrent la fin du monde en Europe en s’attaquant aux figures de l’Antéchrist et en participant aux insurrections.
Au XIII° siècle, ces mouvements s’enrichirent de la pensée de Joachim de Fiore (1145-1202) selon laquelle les Ecritures sont prophétiques. L’idée millénariste traversa également le mouvement dit des « flagellants » à cause de leur pratique de l’auto flagellation. Ces croyants se mirent alors à chasser les juifs et les prêtres qui figuraient l’antichrist. Ils furent poursuivis et brûlés. Le millénarisme eut sa tendance anarcho-communiste. On en trouve un exemple ches les frères du Libre-Esprit et les Taborites. Les premiers qui avaient assimilé toutes sortes de doctrines considérées comme hérétiques se constituèrent en groupes de « surhommes » agissant sans souci de moralité puisque tout ce qu’ils faisaient était divin. Les Taborites apparurent dans la Bohême florissante du XIV° siècle à partir de l’enseignement de Jean Huss. En attendant le millenium, ils installèrent des communautés sur les collines de Béchyme qu’ils appelèrent mont Tabor. Ils voulaient vivre dans l’égalité, cultiver la terre sans payer le fermage, sans payer d’impôts, et se soustraire à la domination des seigneurs. Mais peu à peu, avec les nécessités de s’organiser pour survivre, ils établirent une structure hiérocratique. Le mouvement taborite fut écrasé en 1421.
Enfin, la forme la plus révolutionnaire du millénarisme fut sans doute celle qui fit de la ville de Münster la Nouvelle Jérusalem occupée par les anabaptistes en 1534. Ceux-ci y établirent un gouvernement théocratique qui bouleversa l’ordre existant. Ils autorisèrent le divorce, la polygamie, la propriété commune des denrées. Affamée par le blocus des mercenaires de l’évêque, la ville soumise à la terreur du messie Bockelson fut vaincue16.
Au XVII° siècle, le millénarisme fut relayé en Angleterre17 par un foisonnement de mouvements aux limites floues puisque les croyants passaient de l’un à l’autre en fonction de leur itinéraire religieux. Là aussi l’attente de la Parousie fut associée à une protestation socio-religieuse : ceux-ci ont imprimé dans les couches sociales les plus défavorisées de la population des idées radicales. Comme les anabaptistes, ils prêchèrent le refus du baptême des enfants et l’adhésion volontaire à l’Eglise. Ils refusèrent de payer la dîme, de prêter serment et de servir l’armée. Ces groupes millénaristes remirent en question toutes les valeurs, toutes les croyances et toutes les normes établies. Ils revendiquèrent la propriété collective des terres (les bêcheurs), le communisme agraire (les niveleurs), certains voulurent la liberté sexuelle (les divagateurs). On réfuta l’idée de l’Enfer. On réclama le droit de jurer et de blasphémer. Les ancêtres des Quakers actuels ne furent pas les plus modérés dans la propagation de ces idées radicales. Le non-conformisme religieux du XVII° siècle anglais fut enrayé par des mesures administratives (par exemple : la loi sur le serment).
Au XVIII° siècle, les Shakers reprirent le flambeau millénariste sous l’impulsion de leur prophétesse Ann Lee18. Le shakérisme a créé des communautés qui par leur mode d’organisation s’inscrivent dans le présocialisme utopique. Il est porteur d’un millénarisme original : l’avènement du Royaume sera lent et progressif puisqu’il montera de la terre à partir des conversions au shakérisme. Il est inauguré par une femme et il situe le point de départ du millenium a posteriori (il commence avec la prédication de Ann Lee).
Le XIX° siècle fut fécond en courants religieux et il vit renaître les millénarismes. W. Miller annonça la fin du monde et la restauration du Royaume en 1830. Le courant millérite s’éteignit en 1844. Les Adventistes prirent le relais en annonçant le retour imminent du Christ puis renoncèrent à une attente datée, mais Charles Taze Russell qui les fréquentait fonda son propre mouvement (les Etudiants de la Bible) et réitéra les annonces de la fin du monde à plusieurs reprises. Les Témoins de Jéhovah actuels issus d’une scission à l’intérieur de ce mouvement (1917) proposèrent jusqu’à une date récente plusieurs dates successives de l’avènement du Royaume19.
Le XIX° siècle vit naître des mouvements qui persistent actuellement, tels les Mormons ou l’Eglise de la Science chrétienne.
En dehors des groupes chrétiens millénaristes, les Rose-Croix s’organisent au XIX° siècle, les Spirites apparaissent dans le XIX° siècle américain à partir de deux fillettes qui entendaient des coups frappés aux murs de leur habitation. Il toucha des savants français comme Flammarion et des socialistes comme Léon Denis. On aperçoit la synthèse théosophique et la fondation de la Société théosophique en 1875. A cette époque des intellectuels redécouvrent le bouddhisme, des mouvements hindouistes atteignent l’Occident.
Au XX° siècle, les groupes religieux minoritaires les mieux représentés trouvent leur origine dans les non-conformismes religieux du XIX° siècle. Peu sont réellement nouveaux. Je ne puis passer sous silence les millénarismes qui ont accompagné la décolonisation20 du Tiers Monde.
Les causes du foisonnement millénariste ont fait l’objet de nombreuses spéculations. En simplifiant à l’extrême, on l’explique par les bouleversements sociaux et économiques du monde occidental, par l’inadaptation des religions traditionnelles aux nouvelles conditions de vie, par l’évolution de la manière de penser le monde sous l’influence des philosophies qui conduisent à renouveler les questions sur le sens de la vie.
La seconde composante de la religiosité minoritaire est l’expérience de la possession par l’Esprit divin. On la trouve dans le passé chez les Trembleurs. Mais le mouvement qui la représente actuellement le mieux est le Pentecôtisme qui tire son origine dans la référence à la Pentecôte de l’an 34 à Jérusalem où « des langues qu’on eût dites de feu » se posèrent sur les apôtres afin qu’ils poursuivent leur mission (Actes des apôtres 2, 1-3).
Les cultes sont marqués par des prières de louanges, des mouvements corporels (balancement et battement des mains), des témoignages personnels, des guérisons et surtout la glossolalie. Le millénarisme y est en filigrane car ces charismes sont des signes de la fin des temps.
Toutefois, le Pentecôtisme actuel apparaît en 1906 dans un quartier délabré de Los Angeles sous l’impulsion de W. Seymour (1870-1900), un Afro-Américain, fils d’anciens esclaves nés à Centreville (Louisiane). Le mouvement a eu un succès immédiat puisque dans les six mois qui ont suivi le début de la prédication de W. Seymour, 38 prédicateurs partirent évangéliser le monde et son bulletin était distribué à 50 000 abonnés.
C’est probablement le mouvement religieux qui a la plus forte expansion dans le monde. Par exemple en Angleterre, entre 1985 et 1990, les effectifs des Eglises pentecôtistes se sont accrus de 30% alors que les Eglises historiques perdaient 10% de fidèles. Ils seraient 500 millions dans le monde21.
Le Pentecôtisme a subi les attaques des théologiens conservateurs. Citons celle-ci (Ironside 1912) : « Le Pentecôtisme est un foyer de superstition et de fanatisme les plus grossiers. » On constate donc que la rhétorique antisecte n’est pas neuve non plus. On s’en aperçoit en lisant le livre de Guy Canonici, Les Témoins de Jéhovah face à Hitler22.
Parmi les mouvements considérés comme des « Nouveaux Mouvements religieux », on trouve aussi des millénarismes. J’évoquerai les Raëliens.
Il s’agit d’un mouvement soucoupiste fondé en 1975 par Claude Vorilhon qui annonce que des extra-terrestres (les élohims de la Bible) viendront donner les clés scientifiques du bonheur et de l’abondance quand les hommes le mériteront. L’attente a commencé. Les Raëliens se proposent de construire une ambassade en Israël pour accueillir les élohims. Nous trouvons donc dans cette théodicée contemporaine un millénarisme peu formalisé et une version du cargo-cult revisitée par la science-fiction.

3) Une expansion illimitée ?

Dans les années 1970-1980, on a cru voir dans les sectes un phénomène en expansion illimitée selon une courbe épidémiologique. L’examen des effectifs actuels nous conduit à réviser cette prospective.
Signalons d’abord que le rapport d’enquête parlementaire français23 (1995) évalue à 300 000 le nombre des adhérents aux groupes religieux minoritaires en France. Dans ce chiffre, on compte déjà 130 000 Témoins de Jéhovah. Le rapport recense 172 groupes dont on s’est aperçu par la suite qu’ils n’ont parfois rien de religieux24. En 1985, le rapport Vivien (1985) évaluait le nombre de croyants non conformistes à 60 000.
J’ai fait un coup de sonde pour la France en 1995. Il n’est pas exhaustif mais il donnera au lecteur une idée de l’importance de chacun d’eux. Certains chiffres ont été réactualisés en 1997.
Dans la veine chrétienne, les Témoins de jéhovah ont 130 000 membres baptisés et 200 000 avec des sympathisants, c’est-à-dire ceux qui ont assisté au Mémorial (Pâque jéhoviste). Le Mouvement missionnaire intérieur laïque (russelliste) est évalué à 340 membres. Les Adventistes du 7° jour annoncent 8 153 fidèles répartis dans 108 Eglises. Les chiffres de 1995 sont probablement dépassés. La Famille (ex-Enfants de Dieu) annonçait en juillet 1995 une dizaine de membres actifs et 30 à 50 sympathisants. Les Quakers sont en nombre infime.
La Science chrétienne ne totalise pas ses fidèles par principe. On peut les évaluer à quelques centaines de membres. La France comptait 25 000 Mormons en 1993. Les Moonistes estiment être 500 en 1993. Les assemblées de Dieu ont 712 groupes locaux qui accueillent entre 40 et 50 000 fidèles. Invitation à la Vie se maintient autour de 1 700 adhérents.
Parmi les groupes non chrétiens, les Raëliens comptent 600 membres français dont 400 cotisants. La Sakka Gakkaï revendique 5 000 membres. Le mouvement Mahikari compterait le même nombre d’adeptes. Le Reyuki compte 500 membres.
L’association pour la Conscience internationale de Krishna fait état de 500 cotisants, 3 000 sympathisants pour 200 religieux. Leur bulletin Bhakti est tiré à 1 000 exemplaires. Il y aurait un peu moins de 100 disciples de Sri Chimoy (néo-hindouiste) en France (3 000 dans le monde), Sahaja Yoga aurait fait 800 adeptes en France25.
L’Eglise de Scientologie a livré ses statistiques pour la France en 1997 ; 4 000 personnes avaient réglé leur cotisation à l’Association internationale des scientologues, 250 fidèles étaient des permanents ; 60 d’entre eux suivaient une formation à l’audition considérée comme un Conseil pastoral. Toutefois ces chiffres ne donnent pas une idée de l’influence du mouvement. L’Eglise de Scientologie a un fichier de 60 000 noms de personnes ayant acheté au moins un livre et s’étant manifestées auprès de l’Eglise ; 2 500 personnes ont suivi un cours majeur nécessitant la présence de douze heures par semaine pendant un mois dans les locaux de l’Eglise. Un autre indicateur est l’exposition au message de la Scientologie : l’Eglise de Paris envoie sa revue bimestrielle à 25 000 lecteurs. La revue Ethique et liberté a un tirage se situant entre 15 000 et 35 000 exemplaires mais la diffusion payante ne se situe qu’entre 1 500 et 2 000 exemplaires.
Parmi les Eglises importées, le bouddhisme compte selon Odon Vallet entre 10 et 15 000 Français convertis. Les 400 000 bouddhistes français sont arrivés avec l’immigration asiatique. Pour Bruno Etienne, c’est la religion qui recrute le plus actuellement26 mais en chiffres bruts, ce n’est pas très important.
Les hindouistes sont évalués à 7 500 personnes. On compte parmi elles une large majorité d’émigrés provenant du continent indien.
Ce coup de sonde ajouté aux évaluations du rapport Gest-Guyard montre que le phénomène sectaire en France est relativement peu important.
A eux seuls les groupes chrétiens : Témoins de Jéhovah, Mormons, Assemblées de Dieu fournissent les principaux effectifs des groupes religieux minoritaires.
Pour Massimo Introvigne, en Europe, les adhérents aux groupes religieux minoritaires forment de 1 à 1,5% de la population.

4) Les groupes religieux minoritaires forment-ils la religiosité du XXI° siècle ?

On peut répondre à cette question par une projection jusqu’en 2025 publiée dans l’International Bulletin of Missionary Research. Naturellement, il s’agit d’une hypothèse et l’avenir n’est inscrit nulle part.
Dans cette projection, les effectifs des grandes religions s’accroissent ou se stabilisent : Islam (15,26 à 23,6% de la population mondiale), le christianisme s’accroîtrait (33.68% à 36.97%) sous l’influence des autres christianismes (les Eglises indépendantes africaines) alors que le catholicisme et l’orthodoxie baisseraient, et que la proportion de protestants et d’anglicans resterait stable. Les bouddhistes, les juifs et les hindouistes seraient sur une courbe descendante, les athées déclarés également.
Les sectes passeraient de 2,1% à 1,78% de la population mondiale avec des effectifs qui évolueraient de 78 à 148 millions d’adeptes. Autrement dit, elles seraient en progression numérique mais elles régresseraient relativement à l’accroissement de la population mondiale (8 milliards d’habitants en 2025).
Naturellement cette projection est faite à partir de paramètres comme le taux de croissance actuelle des groupes et l’estimation de la croissance démographique dans chaque continent. Mais ils nous incitent à penser qu’en dépit d’aspects spectaculaires comme le Jéhovisme, devenu la troisième religion en Pologne et la seconde en Italie, ou comme les 500 millions de Pentecôtistes, le phénomène est minoritaire, statistiquement marginal et que l’indifférence religieuse augmente. On sait aussi que le Nouvel Age considéré par certains comme la spiritualité du XXI° siècle marque le pas.

5) Conclusion

Les groupes religieux minoritaires font sans doute partie d’une recomposition religieuse dans certains continents mais on peut se ranger à l’opinion de Max Weber selon laquelle le temps des sectes est définitivement clos.
On peut suivre Durkheim27 et Freud qui prévoyaient un transfert à la société des questions de sens et des symboliques autrefois prises en charge par les religions, le ciel étant abandonné « aux anges et aux moineaux » 28. Cette prévision est confirmée par les études empiriques actuelles. Par exemple dans l’enquête de Sutter, Michelat et Potel29 sur un échantillon représentatif de Français, 23% des personnes se qualifiaient de « sans religion » en 1994 contre 15,5% en 1986 et, ce qui est plus important, le recours à la conscience pour guider sa conduite (83%) supplante la référence aux recommandations de l’Eglise (1%).

Le nombre des « sans-religion » augmente, les axiologies religieuses ne sont plus des boussoles pour s’orienter parmi les hommes. On le constate au plan social puisque les questions jugées importantes (à propos des manipulations génétiques, des nouvelles formes de vie commune, de l’interruption volontaire de grossesse) ne sont plus réglées en se référant aux préceptes des Eglises dominantes. Elles sont discutées dans des comités d’éthique qui réunissent des experts scientifiques et des représentants de diverses familles de pensée. Les axiologies religieuses ne servant plus de support à la réflexion sur les problèmes de la civilisation et servant de moins en moins de bases aux conduites personnelles, la question d’une nouvelle morale laïque a été posée30.
Est-ce le début de l’accomplissement de la thèse freudienne selon laquelle les morales guidées par la raison remplaceront celles qui sont fondées sur les dogmes religieux31 ?

1 Mais qui s’épuisera comme tout phénomène qui passe au-devant de l’actualité à un moment donné.
2 Comme le montre l’enquête de Charlotte Plancke : La représentation sociale des sectes, mémoire de maîtrise, Université Charles-de-Gaulle, de Lille III, 1998.
3 Par exemple, une pauvreté extrême s’est installée en France, des personnes se sont retrouvées hors des circuits économiques et des dispositifs d’assistance et parfois sans abri mais ce n’est que grâce au travail de sensibilisation du public et des politiques que « le problème des exclus » est apparu. Il a fallu que des travailleurs sociaux et des associations humanitaires montrent son ampleur, fassent connaître les mécanismes d’exclusion et les dénoncent. Là où il n’y avait qu’une population de gens très pauvres, il y eut le problème de l’exclusion. Le XX° siècle a vu aussi des idéologues et des partis construire le « problème juif » en vue d’une solution finale.
4 Selon les calculs de M° Paturel, le taux de criminalité dans les sectes est très faible si on le compare aux taux de criminalité global.
5 Voir par exemple : Les « sectes » vues par les « religions », le discours médiatique des prêtres et des pasteurs en Argentine, par Alejandro Frigerio, Social Compass, vol. 45, n°3, 437-459, septembre 1998, où l’auteur adopte une perspective constructionniste. La dénonciation des sectes par des associations a commencé avant le suicide de la communauté de Jim Jones (Guyana). Elle portait sur le fait que des jeunes gens quittaient leur famille pour suivre des missions de l’Eglise de l’unification (Moon) ou des enfants de Dieu.
6 Par exemple : « La secte est un groupe pervers » ou « la secte est un mouvement qui pratique des manipulations mentales ». La pathologisation est un élément de la stigmatisation des groupes sociaux.
7 La chose n’est pas neuve, dans la littérature antimaçonnique du XIX° siècle, la franc-maçonnerie était LA SECTE.
8 B. Wilson, Les sectes religieuses, Paris, Hachette, 1971.
9 Stillson Judah, The history and the philosophy of the metaphysical movements in America, Philadelphia, The Westminster Press, 1967.
10 Impossible à traduire.
11 Régis Dericquebourg, Mystagogie et religions de guérison : Max Weber revisité, à paraître dans les Archives de sciences sociales de religions. Les passages de la sociologie de la religion de Max Weber sur la mystagogie sont mis en perspective et discutés.
12 Hélène Smith étudiée par Théodore Flournoy, in Des Indes à la planète Mars, Paris, Le Seuil, 1983 (1900), pourrait être un exemple.
13 Françoise Champion, La nébuleuse New Age, Etudes, février 1995, p. 233-242 ; du même auteur, La nébuleuse mystique ésotérique, orientations psycho religieuses et courants mystiques et ésotériques contemporains, in De l’émotion en religion (sous la direction de Françoise Champion et Danièle Hervieu-Léger), Paris, Le Centurion, 1990, p. 17-69.
14 Les obédiences maçonniques figurent dans certains inventaires de sectes tels que La France des sectes (Fanny Cornuault, Paris, Tchou, 1978) ou l’Encyclopédie des sectes dans le monde (C. Plume et X. Pasquini, Paris, Alain Lefeuvre, 1980). Voir aussi Max Weber, Economie et société, Paris, Plan, 1971, p. 533.
15 Voir Yves Bizeul, L’identité des groupes religieux minoritaires. L’exemple protestant, in Pluralisme et minorités religieuses, sous la direction de Jean Baubérot, Louvain, Paris, Peeters, 1991, p. 63-71.
16 Norman Cohn, Les fanatiques de l’apocalypse, Paris, Payot, 1983, 1957.
17 Voir Christopher Hill, Le monde à l’envers, Paris, Payot, 1977.
18 Voir Henri Desroche, Les Shakers américains, Paris, Minuit, 1955.
19 Régis Dericquebourg, En attendant le Royaume, in Les témoins de Jéhovah, un siècle d’histoire (B. Blandre), Paris, Desclée de Brouwer, 1987, 1992 ; Régis Dericquebourg, Les Témoins de Jéhovah, in La montée des phénomènes religieux dans les quartiers, Saint-Denis, Ed. Profession banlieue, 1998 ; Régis Dericquebourg, Les Témoins de Jéhovah, vers la sortie de la logique sectaire ?, in Sectes et démocratie, sous la direction de F. Champion et de M. Cohen, Paris, Le Seuil, 1999.
20 Vittorio Lanternari, Les mouvements religieux des peuples opprimés, Paris, Maspero, 1983. Voir aussi Peter Worsley, Elle sonnera la trompette, Paris, Payot, 1977.
21 Harvey Cox, Le retour de Dieu, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.
22 Paris, Albin Michel, 1998.
23 Alain Gest et Jacques Guyard, Rapport fait au nom de la Commission d’enquête parlementaire sur les sectes, n°2468.
24 Comme l’Association « L’Arbre au milieu » animée par un psychothérapeute qui s’y est trouvée à la suite de la dénonciation de la mère d’une de ses patientes.
25 Véronique Altglass, L’implantation des nouveaux mouvements religieux néo-orientaux en France, mémoire de maîtrise d’ethnologie, Université Paris X, Nanterre, 1997.
26. Bruno Etienne, Raphaël Logier, Etre bouddhiste en France aujourd’hui, Paris, Hachette, 1997.
27 Emile Durkheim, L’avenir de la religion sous-titré « De l’irréligion de l’avenir, étude sociologique », 1887.
28 Expression de H. Heine qui clôt le 9° chapitre de L’Avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1971.
29 Citée par Jacques Sutter, in Les jeunes Français et la dérive des religions, La cultura dei giovani alla fine del secondo millenario, Milan, Angeli, 1997
30 Voir Jean Baubérot, La morale laïque contre l’ordre moral, Paris, Le Seuil, 1997.
31 Cf. L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1971.

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