Social Compass, XXIV, 1977/1, 71-82
Régis Dericquebourg

Le Nord de la France1 a vu s’installer de nombreux mouvements religieux dissidents qui ont eu des audiences très diverses comme le montre ce tableau : 2

A.U.C.M 3 10 membres
Quakers 12 membres
Science chrétienne 15 membres
Eglises du Christ 40 membres
Amis de l’Homme 50 membres
Eglise catholique libérale 50 membres
Alliance des Eglises évangéliques Indépendantes 80 membres
Adventistes 100 membres
Mouvement missionnaire intérieur laïque 210 membres
Assemblées évangéliques 250 membres
Armée du Salut 300 membres
Mormons 585 membres
Baptistes 785 membres
Antoinistes 3 000 membres
Témoins de Jéhovah 15 000 membres

Ces effectifs sont à rapporter aux 3.859.921 habitants des deux départements4, aux 350.000 pascalisants catholiques soit 12 à 15 % des catholiques5, et aux 7.515 protestants6.
D’après les chiffres de ce tableau nous pouvons constater que les Témoins de Jéhovah forment, de loin, le groupe religieux minoritaire le plus important du Nord de la France. Pourtant leur installation dans le Nord de la France est aussi ancienne que celle des Antoinistes, des baptistes, de l’Armée du Salut, de l’Alliance des Eglises évangéliques et des Mormons. Actuellement, la Société de la Tour de Garde 7 rassemble sur cette région 15.000 des 60.000 Témoins de la France. Avec une centaine de congrégations, elle réunit environ 1/10 des congrégations de France. En 19478 l’importance du Nord dans la répartition des Témoins de Jéhovah était encore plus manifeste puisque sur les 7.000 Témoins de France, 4.000 habitaient dans le Nord et le Pas-de-Calais, plus particulièrement dans le bassin minier.

Cet article tente de retracer l’histoire de l’installation des Témoins de Jéhovah dans le Nord de la France, dans la limite de nos sources d’information, et de faire quelques hypothèses concernant la forte expansion qu’ils y ont connue.

A. Aperçu historique

Le mouvement de la Tour de Garde actuel est issu d’une scission opérée au sein du groupe des Etudiants de la Bible fondé par Charles T. Russell. L’autre mouvement issu de la scission s’appelle aujourd’hui le mouvement missionnaire intérieur laïque ; ses membres sont connus sous le nom de « Russellistes >, ou « Johnsonistes », du nom du concurrent de Rutherford dans la lutte pour la succession de Russell. Les Témoins de Jéhovah furent, un temps, appelés Rutherfordistes.

En France le mouvement des Etudiants de la Bible débute vers 1904 sous l’impulsion du Suisse Adolf Weber. Celui-ci a entendu le message de Russell lors d’un voyage aux Etats-Unis et, de retour en Suisse, il commence à le diffuser. Pour ce faire, il traduit le premier volume de l’œuvre de Russell : Etudes dans les Ecritures, et imprime en français le premier numéro du périodique des Etudiants de la Bible : Le Phare de la Tour de Sion (octobre 1903). Weber prospecte le canton de Vaud puis, en 1904, il prêche en France dans la région du Doubs. Ensuite, il se rend en Belgique, à Charleroi et Ampsin, où il fonde les premiers groupes d’Etudiants de la Bible de Belgique. Avec quelques proclamateurs belges, il rejoint le bassin minier du Nord de la France et là, distribue des tracts à la sortie des temples baptistes. Sa prédication donne des résultats, puisqu’en 1906 quelques baptistes quittent le temple et forment à Denain un petit groupe avec les familles Larvent, Vaucamps, Jerville, Lequime. Ils se réunissent chez l’un ou chez l’autre pour étudier la doctrine de Russell. De 1906 à 1909, le mouvement se propage sur tout le bassin minier : un groupe important se constitue à Lens, puis d’autres à Hénin-Liétard, Auchel, Flines-les-Râches, Sin-le-Noble. Un groupe se forme également à Roubaix. Le mouvement recrute essentiellement des mineurs et des ouvriers. En 1904, le siège de la branche française du mouvement Russelliste est établi à Yverdon (Suisse).Le premier mariage consacré par les Etudiants de la Bible eut lieu en France en 1907 dans le Nord. En 1905, les Etudiants de la Bible disposaient des deux premiers volumes de Etudes dans les Ecritures et de trois brochures en français : L’Enfer, L’Evolution, La Parousie. Cette année-là, des colporteurs (prédicateurs-vendeurs de livres et brochures de Russell) parcourent la France. Ils provoquent un accroissement des effectifs. Cela vaut à la branche française d’être mentionnée dans les rapports de la Société pour l’année 1906 9.

Entre 1914 et 1918, d’autres groupes se forment à Paris, Le Havre, Sainte Suzanne (Mayenne), Oyonnax, Rodez. Montceau-les-Mines, Bruay-en-Artois (Pas-de-Calais), En dépit de cette implantation de groupes locaux, le mouvement des Etudiants de la Bible démarre lentement en France, en regard des pays anglophones et Scandinaves. Dans ses rapports annuels. Russell ne manque pas de signaler ce fait. Il l’attribue à l’influence néfaste de l’Eglise Catholique 10 et ne pense pas que son message puisse avoir une grande audience. C’est pourquoi la France s’est toujours trouvée aux derniers rangs des investissements que Russell consacrait à l’extension de son œuvre. Il n’en demeure pas moins qu’en France le mouvement se développe surtout dans le Nord et plus particulièrement sur le bassin minier. Et ce, au point que sur les cinq périples qui amenèrent Russell en France, il passa deux lois dans ce bassin minier en s’arrêtant dans des petites villes telles que Denain et Lens 11. La commémoration de la Cène de 1914 réunit 48 personnes à Valenciennes (Nord) ; Russell la trouve suffisamment importante pour la mentionner dans le périodique du mouvement. En juillet 1914, des Etudiants de la Bible du Nord vont s’initier à Londres à la projection du « Photodrame de la création » 12. A cause de la guerre, ce film ne put être utilisé, en France, qu’à partir de 1921.

Durant la première guerre mondiale, la région minière du Nord de la France fut bouleversée par les combats. En 1914, un Etudiant de la Bible suisse écrit à Russell qu’il lui est impossible de communiquer avec ses coreligionnaires du Nord de la France. Certains d’entre eux s’étaient repliés vers l’ouest du bassin minier (Auchel). Ils continuèrent néanmoins d’envoyer à Russell des rapports d’activité dont certains furent publiés dans le périodique du mouvement.

En 1917, année qui suivit la mort de Russell, il se produisit une lutte pour la succession qui opposa les partisans de Rutherford aux partisans de Johnson. Il devait en résulter une scission, immédiate aux Etats-Unis, plus tardive en France où de 1917 à 1922, des discussions éclatèrent dans les ecclésias 13 à propos du livre de Rutherford : Le mystère accompli. La scission effective n’eut lieu que le 16 septembre 1922.

Ce jour-là, les Russellistes furent chassés des ecclésias par les Rutherfordistes. Dans les villes où les Etudiants de la Bible étaient implantés il y eut deux lieux de culte. En 1931, les Rutherfordistes prirent le nom de Témoins de Jéhovah, et les Johnsonistes l’appellation légale de mouvement missionnaire intérieur laïque.

Les deux groupes rivalisèrent sur le terrain, mais les Rutherfordistes utilisaient des procédés de propagande et de recrutement qui leur permirent de supplanter les Johnsonistes, plus axés sur l’étude. En 1921, peu avant la séparation, le mouvement avait fait projeté dans le Nord le film : « Photodrame de la création ». A Roubaix et Denain, la projection était accompagnée par un chœur de huit personnes.

Cette année-là, les Etudiants de la Bible du Nord virent s’ouvrir un champ de prédication nouveau qui s’avéra être très fructueux : les émigrés polonais 14. La scission ne s’étant pas encore produite dans le mouvement français, on trouva par la suite, des Polonais dans les deux groupes.

Le recrutement des Témoins de Jéhovah en milieu polonais fut si important que pour la plupart des Français du bassin minier cette secte passe pour « la religion des polonais ». Le phénomène a été remarqué par des enquêteurs de l’Institut d’Etudes Démographiques qui faisaient une étude sur les immigrés en France 15. Actuellement, lors des réunions de district des Témoins de Jéhovah, il y a toujours un programme en langue polonaise. Le prosélytisme qui aboutit aux premières adhésions de Polonais aux Témoins de Jéhovah se fit dans les cités minières et dans les camps de main-d’œuvre déplacée 16. Certains de ces émigrants venus d’Allemagne (Polono-Westphaliens) avaient déjà été contactés par les Etudiants de la Bible en Westphalie.

En 1922, à Denain, fut construite la plus ancienne «Salle du Royaume » 17 de France. Cette même année, à Sin-le-Noble (près de Douai), une assemblée 18 des Etudiants de la Bible du Nord réunit 300 personnes. En 1939, ils furent 700; mais cette année-là, le mouvement de la Tour de Garde fut interdit en France. Dès la levée de l’interdiction en 1947, les Témoins de Jéhovah furent 4.000 à l’assemblée de district de Douai alors qu’à l’« assemblée nationale » de Paris en 1950 il y eut 10.500 Témoins.

Pendant toute la période 1922-1975, les Témoins de Jéhovah ont consolidé leurs positions : ils se sont installés dans les petites villes du bassin minier, ils ont réussi une implantation importante sur la métropole Lille-Roubaix-Tourcoing et sa banlieue, puis récemment sur les nouvelles zones industrielles du littoral (Dunkerque, Outreau) où ils recrutent parmi les immigrants. Cependant, le mouvement de la Tour de Garde ne se propage pas dans les régions rurales avoisinant les concentrations industrielles. En 1975, ils sont 15.000 dans le Nord-Pas-de-Calais et ils continuent une prédication active.

B. Discussion

D’après ce qui précède, nous voyons que c’est dans le Nord que les Témoins de Jéhovah ont eu, en France, la plus grande expansion. Nous avons également vu que les Témoins avaient trouvé un terrain particulièrement fertile chez les émigrés polonais du bassin minier bien que le recrutement ne se soit pas limité exclusivement à cette population puisque certains ouvriers français sont également devenus Témoins de Jéhovah.

Ce phénomène fait problème et mérite qu’on en recherche les causes. Il semble qu’elles tiennent essentiellement aux conditions de vie dans le bassin minier et à des caractéristiques spécifiques aux émigrés polonais puisque nous avons constaté dans nos recherches que dans certains couples mixtes français-polonais le conjoint polonais était devenu Témoin de Jéhovah et l’autre non ; alors que nous n’avons pas constaté l’inverse.

Etant donné la dualité d’origine des adeptes de la Tour de Garde (minorité d’ouvriers français et majorité d’ouvriers polonais), il fallait, dans une recherche sur les causes de leur conversion, les dissocier. De plus, vu l’importance de l’effectif polonais parmi ceux-ci, il semble opportun de s’intéresser en premier aux conditions qui les prédestinaient à être attirés par le mouvement de la Tour de Garde et à discuter ensuite du cas des ouvriers français Témoins de Jéhovah.

Cependant cette étude a une portée limitée. En effet, les archives manquent et il faut avoir recours à la mémoire d’informateurs ; chez les Témoins de Jéhovah « de la première heure », nous nous heurtons au silence et il est impossible d’obtenir qu’ils se prêtent à un entretien non-directif ou qu’ils remplissent un questionnaire. Quant à la méthode (observation participante) que nous avons employée dans la thèse dont cet article est issu, elle ne nous donne pas une vue rétrospective de l’expansion du mouvement, ni du milieu dans lequel cette expansion prend place. Seuls, quelques écrits d’historiens donnent une description du bassin minier et de la population d’émigrés polonais au moment où le mouvement de la Tour de Garde s’y propage Mais généralement ces historiens omettent de mentionner l’existence des Témoins de Jéhovah. Nous avons cependant utilisé leurs travaux. D’autre part, notre étude étant circonscrite à une région : la seule qui ait connu le phénomène d’expansion qui nous préoccupe, aucune comparaison ou contre-épreuve n’a donc été possible. C’est pourquoi, plutôt que de prétendre décrire les causes exactes du fait étudié, il semble plus juste de s’en tenir à des hypothèses.

Mais avant d’exposer les causes présumées il convient de préciser deux choses.

a) II faut noter qu’aux débuts du mouvement en France, les Etudiants de la Bible se sont implantés dans un milieu baptiste, et on peut qualifier ces débuts de « Phénomène interne à la vie protestante » selon l’expression de Jean Séguy 19. Ici nous avons affaire à des ouvriers baptistes français qui fondent des petits groupes d’Etudiants de la Bible sous l’influence d’Alfred Weber, et qui se mettent à prêcher dans la région du Nord.

b) II nous semble que l’explication commune souvent avancée dans la région et selon laquelle les émigrants polonais seraient entrés massivement chez les Témoins pour se retrouver entre eux n’est pas satisfaisante. En effet, les intéressés disposaient de beaucoup d’associations pour répondre à « leur besoin de sociabilité », car en arrivant en France, les ouvriers polonais fondèrent de nombreuses associations culturelles, artistiques et sportives, ainsi que des sociétés d’anciens combattants. Ils tentèrent également, mais sans succès de créer une banque coopérative 20. Le but de ces associations était de résister à l’assimilation 21. Par ailleurs, ils pouvaient, s’ils le souhaitaient, se rencontrer au sein de la mission catholique polonaise qui prenait en charge les Polonais catholiques. Il ne leur était donc pas nécessaire d’entrer dans les congrégations locales de Témoins de Jéhovah pour se regrouper entre eux.

Ces précisions étant apportées, quatre facteurs psychosociologiques peuvent constituer des hypothèses susceptibles d’expliquer l’expansion des Témoins de Jéhovah dans le Nord de la France.

Tout d’abord, en ce qui concerne la population d’émigrants polonais du bassin minier, un premier élément retient l’attention : chez ceux-ci, deux attentes furent déçues.

La première déception vient des circonstances de leur immigration.
Les Polonais arrivèrent en France à partir de 1920. Les patrons des houillères faisaient appel à eux pour remplacer les ouvriers disparus lors de la première guerre mondiale et remettre en état le bassin minier dévasté par la guerre 22. Ils viennent de la Pologne mais aussi de la Westphalie où ils travaillaient après une première émigration. Au 1er janvier 1926, on en recensait 105.024 dans le pays minier et 41.947 dans l’industrie du Nord et du Pas-de-Calais23. De 1933 à 1936, 18,000 d’entre eux furent rapatriés 24.

Avant leur départ, les recruteurs leur avaient présenté la France comme un eldorado où ils pouvaient gagner beaucoup d’argent 25. En fait, en arrivant sur place, ils n’obtinrent pas l’enrichissement promis bien qu’ils aient beaucoup travaillé (les ouvriers français les disaient volontiers «candidats à l’esclavage ». En effet, après l’armistice de 1918, les compagnies minières du Nord de la France se trouvaient dans une situation désastreuse : les puits de mines étaient inondés. Ses cités d’habitation détruites et le matériel inutilisable. Les ouvriers s’occupèrent d’abord à réparer les puits de mines. Dans ces conditions, la production de charbon en 1925 n’avait pas encore rejoint celle de 1913, et les salaires furent peu élevés. De 1927 à 1930 la production des houillères atteint son maximum pour l’entre-deux-guerres, les salaires s’élevèrent mais la promesse d’enrichissement ne se réalisa pas. On peut donc parler de déception. De surcroît dès 1931 la crise économique rendit nécessaire une réduction d’activité dans les mines, le chômage s’installa, évoquant chez les émigrés le risque d’expulsion, créant donc une insécurité parmi eux.

Pendant le séjour en France une seconde attente fut déçue : celle du retour au pays d’origine. Au départ les Polonais vivaient dans l’espoir de retourner au pays natal avec un capital suffisant pour y vivre bien. Mais peu à peu l’assimilation se faisant, les chances de retour s’amenuisèrent 26. De plus, après la seconde guerre mondiale l’instauration d’un régime communiste en Pologne ôte chez la plupart le désir même du rapatriement 27 Nous faisons l’hypothèse que ces émigrés, deux fois déçus dans leurs attentes, ont pu être sensibles, à un niveau compensatoire, à l’utopie du « Royaume » prêchée par les Témoins de Jéhovah28 et dans une certaine mesure, pratiquée dans leurs congrégation,

Un second facteur paraît pertinent : la crise de confiance envers l’Eglise catholique. Dans le pays minier, entre les deux guerres mondiales, la majorité des mineurs français n’était pas hostile à la religion mais elle en était distante 2930. M.Yves-Marie Hilaire31 cite un taux de pratique de 4 a 5 % chez les hommes comme chez les femmes. Ce faible taux date de 1890 environ. Il est donc antérieur à l’action du socialisme. Pendant la seconde guerre mondiale la pratique religieuse se renforça mais ensuite elle redevint faible. 32

Les compagnies minières prenaient en charge l’entretien de leur personnel qui étaient dévoué Elles confiaient aux prêtres la direction de l’école en vue de l’instruction des fils de mineurs qui deviendraient souvent mineurs à leur tour. Dans ces conditions les syndicats dénoncèrent la collusion clergé-patrons.

Quant aux émigrants polonais, ils étaient catholiques 33 ; d’un catholicisme aux couleurs nationales qui célèbre la vierge de Czestochova ; Ils aimaient les messes clinquantes. La mission catholique polonaise les prenait en charge. Selon elle, leur taux de pratique était élevé à l’arrivée en France puis il déclinait peu à peu jusqu’à l’indifférence. Cette mission a relaté que certains Polonais se mettaient à fréquenter des « sectes » 34. Elle s’inquiétait aussi de ce que les Polonais s’éloignent de l’Eglise catholique. Or, les conditions de prise en charge étaient loin d’être idéales : la mission catholique polonaise de prêtres et ses aumôniers permanents étaient mal acceptés par le clergé français. Celui-ci souhaitait l’intégration des Polonais dans sa paroisse et voyait d un très mauvais œil l’installation des paroissiens fidèles. De temps à autres des conflits surgissaient entre les clergés ; Des Polonais s’écartaient alors de l’Eglise avec « hostilité parfois ». Et « II arrive écrit un enquêteur, que cette « déchristianisation » prenne une forme agressive et l’on signale quelques moqueries dont eurent à souffrir des catholiques fervents de la part de compatriotes » 35. Les aumôniers polonais devinrent également la cible du syndicat C G T qui ne manquait pas de dénoncer la collusion entre la mission catholique polonaise et le patronat. Or n’oublions pas que les Polonais étaient déçus par leurs conditions de vie en France. Par ailleurs la graduelle acculturation d une partie des immigrants contribuait à affaiblir les paroisses polonaises.

On peut faire l’hypothèse que les ouvriers français comme les immigrants polonais ont pu être irrités par la collaboration entre leur Eglise et le patronat et que par conséquent ils ont été particulièrement sensibilisables au message violemment anticatholique des Témoins de Jéhovah. Chez les Polonais plus spécialement, les aumôniers de la mission catholique en effectif insuffisant, obligés de négocier avec la paroisse française pour disposer du lieu de culte à certaines heures, parfois en conflit avec le clergé français, n’apparaissaient plus comme une figure forte à laquelle ils pouvaient s’identifier Cela a sans doute contribué à affaiblir le sens de l’identité religieuse chez les ouvriers polonais et à les écarter de la mission catholique polonaise Mais à cause du conflit qui opposait leurs aumôniers aux paroisses françaises et du reproche fait par les syndicats d’une collusion entre le catholicisme et le patronat les mineurs polonais se détournèrent de leur mission et paroisses françaises On peut donc imaginer que ces gens demeurés croyants déçus par les conditions de vie proposées à leur arrivée, se distanciant peu à peu de leur Eglise se soient tournés vers une secte qui dénonce le système actuel et les Eglises établies et qui de surcroît prêchait la non-compromission avec ceux-ci.

De plus la mission catholique polonaise vantait des valeurs traditionnelles et nationalistes qui convenaient bien au projet du retour au pays d’origine, mais d’une part ces valeurs s’avéraient inadaptées à la société industrielle et d’autre part, elles perdaient leur intérêt au fur et à mesure que la perspective de retour au pays s’estompait. Il s’établissait donc une distance psychologique de plus en plus grande entre l’émigré polonais et son Église Mais pour les raisons déjà évoquées ils ne se rallièrent pas à la paroisse catholique française Le croyant avait donc pour issue de rejoindre la secte des Témoins de Jéhovah qui faisait du prosélytisme sur place. Le recrutement de leurs concitoyens a pu être favorisé dans la mesure où les premiers adeptes polonais sont allés prêcher auprès d’eux dans leur langue maternelle On a donné à ces premiers prédicateurs jéhovistes le nom de «Zloty Wiek » (Age d’Or) 37

Avec l’inadaptation de l’Eglise catholique polonaise aux conditions de vie réelles de l’émigrant nous abordons un autre élément, le changement social. Ce facteur semble avoir joué en tant que cause déterminante de la conversion. En effet, les Polonais constituent un groupe pris dans un processus de changement social et tous pensons que cette variable proposée par Bryan Wilson 38 pour expliquer l’émergence des phénomènes sectaires est ici opératoire. La population dont nous nous occupons a connu une ou deux émigrations (dans le cas des Polono-Westphaliens). Par conséquent elle a affronté de multiples changements : passage d’un type de société rurale à un type de société industrielle amélioration du niveau de vie par rapport à celui qu’elle avait en Pologne (il continue à s’améliorer et à créer de nouvelles aspirations qui seront insatisfaites), changement culturel également bien que les émigrés tentent de préserver leur identité culturelle. Et si les conditions de vie sont meilleures pour eux, il faut néanmoins considérer qu’elles sont variables parce que liées à la conjoncture économique. Notons que les ouvriers français ont également connu, mais à un degré moindre le changement. En effet la plupart sont originaires de Flandre et de Picardie ; ce sont des ruraux pauvres venus trouver du travail dans les mines. Or les Témoins de Jéhovah enserrent fortement l’individu dans un dogme idéologique et dans une régulation de la vie qu’ils prétendent invariables, et qui protègent l’individu contre l’anxiété causée par le changement 39. De là est née une possibilité de recrutement chez les ouvriers français aussi.

L’absence de pouvoir politique est le quatrième facteur dont il faut tenir compte pour expliquer l’adhésion des émigrés polonais au mouvement de la Tour de Garde. En effet les Polonais ne sont pas naturalisés. On sait que de 1926 à 1946 le pourcentage de naturalisation d’émigrés est passé de 0,15 % à 7,4 %, ce qui est faible. Par conséquent la plupart d’entre eux n’accomplissent pas leur service militaire, ne votent pas et ne sont pas éligibles. Par ailleurs, rares sont ceux qui adhèrent au syndicat de gauche C.G.T. persuadés qu’en cas de grève les syndiqués cégétistes seraient les premiers expulsés. Ils ne peuvent qu’entendre les délégués exposer les revendications des mineurs mais ils ne peuvent pas militer pour l’amélioration de leurs conditions de travail40. Leur protestation ne peut pas non plus être prise en compte par les mouvements du catholicisme social inexistant dans ce milieu. Leurs revendications ne peuvent pas non plus être prises en compte par les mouvements d’Action Catholique de faible importance à cette époque et dans ce milieu. Il se créa bien une société des ouvriers polonais qui regroupa jusqu’à 20.000 ouvriers en 1936, mais celle-ci nationaliste menait surtout des actions contre les syndicats. Elle visait plutôt à étouffer les revendications des émigrés et à les soustraire de l’influence des partis politiques de gauche.

Le fait de ne pas pouvoir participer à la vie politique, de poser leurs revendications, la prise de conscience qu’on voulait entretenir chez eux un esprit nationaliste et traditionaliste inadapté à leur nouvelle existence, ont pu entraîner les Polonais à accepter le discours anti-politicien et anti-nationaliste des Témoins de Jéhovah . La doctrine anti-nationaliste, anti-patriotique et anti-politicienne du mouvement de la Tour de Garde pouvait servir de support à une réaction contre l’assimilation à une nouvelle patrie (la France), contre la volonté du gouvernement polonais d’entretenir chez eux des valeurs nationalistes et traditionnelles et contre leur impuissance politique. Par ailleurs, en devenant Témoin de Jéhovah l’émigré devenait détenteur d’un savoir qui lui donnait une autorité, il pouvait même acquérir dans la congrégation une responsabilité. Autorité et responsabilité dans le groupe religieux compensaient le pouvoir qu’il n’avait pas dans la société. Notons que l’illusion de participer au pouvoir dans les « congrégations » est forte chez les Témoins de Jéhovah. Ainsi nous avons entendu dire par des jeunes Témoins que dans la congrégation il y avait « un genre d’autogestion » alors que tout est commandé « d’en-haut ».

Toutes les présomptions que nous venons d’énumérer peuvent entrer dans le cadre d’une hypothèse globale.

Nous savons que le mouvement de la Tour de Garde est apparu comme un lieu institutionnel en retrait de la société. Et puisqu’il procure à ses membres une sécurité, une autorité, une compensation aux attentes déçues, une identité nouvelle à ceux qui perdent une patrie, un mode de vie, un avenir dans le « Royaume », on peut faire l’hypothèse que le mouvement de la Tour de Garde soit apparu aux Polonais comme une « patrie de remplacement ».

Quant aux Témoins de Jéhovah d’origine française, nous savons qu’ils ont partagé partiellement le destin des Polonais : venus des campagnes avoisinantes, plus lointaines parfois, ils abordaient dans le dénuement la société industrielle. Le travail était pénible mais leurs conditions s’amélioraient. Ils prenaient leurs distances avec l’Eglise catholique. On voit ici certaines analogies avec le Polonais. Néanmoins les Français pouvaient militer politiquement et syndicalement et ils n’avaient pas besoin d’une patrie de remplacement. Cependant il se peut que certains n’aient pas cru à l’efficacité de l’action politique ou que, croyants, ils aient été gênés par l’athéisme des partis de gauche. La secte des Témoins de Jéhovah leur offrait alors la possibilité de condamner « le système » tout en demeurant croyants. Il existe sans doute aussi des particularités individuelles qui ont joué dans la conversion.

Conclusion

Cet article ne prétend pas donner les causes véritables de l’expansion des Témoins de Jéhovah dans le Nord de la France Nous avons fait part d’un faisceau de présomptions qui se rejoignent dans une hypothèse plus globale selon laquelle le mouvement de la Tour de Garde avait attiré essentiellement des émigrés polonais parce qu’il constituait pour eux une patrie de remplacement. Cela semble paradoxal quant on sait que les Témoins de Jéhovah sont anti-patriotes. Mais néanmoins, on peut se demander si le même phénomène n’est pas en train de se reproduire dans le Nord, car actuellement, les Témoins de Jéhovah font des adeptes sur les nouvelles concentrations industrielles du littoral (Dunkerque, Outreau). Or nous savons qu’ils y recrutent des émigrés espagnols et portugais. Le phénomène se produit également depuis quelques temps sur les banlieues de Lille-Roubaix-Tourcoing où habitent de nombreux émigrés. Malheureusement, ce phénomène n’a pas encore atteint l’importance de celui que nous venons d’envisager. Il ne peut donc pas nous servir de base comparative, et il n’est pas possible de faire de généralisation. Néanmoins, il se pourrait que notre hypothèse se révèle aussi intéressante pour l’étude de ces cas récents.

1 Notre essai se limite aux départements du Nord et du Pas-de-Calais.
2 Recensement établi grâce à des entretiens avec les responsables des groupes ainsi que par observation.
3 A.U.C.M. : Association pour l’unification du christianisme mondial. Ses membres sont connus sons le nom de Pionniers du Nouvel Age ou « moonistes ».
4 Recensement I.N.S.E.E. 1974.
5 Chiffre communiqué par M, J.Verscheure, directeur du Centre de sociologie religieuse, 39, rue de la Monnaie, Lille (France).
6 Chiffre communiqué par le siège de l’Eglise réformée de France.
7 Appellation du Mouvement des Témoins de Jéhovah. En France sur les statuts déposés le 14 septembre 1947 à la préfecture de Paris le nom est: « Association dite « les Témoins de Jéhovah ». »
8 Date à laquelle les Témoins de Jéhovah furent de nouveau autorisés en France, après avoir été interdits en 1939.
9 Reprints of the Original Watchtower and Herald of Christ’s Presence, édité par le mouvement missionnaire Intérieur laïque, Chicago, 1ère éd. 1919, 6 volumes. index p. 3909.
10 Reprints p. 1333. p. 4105.
11 Reprints pp. 4815-16, 5109.
12 Russell avait commandé un film retraçant l’histoire religieuse de l’humanité ainsi qu’il la concevait depuis la création jusqu’au dénouement final. Ce film, accompagné de disques, était destiné à la propagande dans le monde entier.
13 Les congrégations locales s’appelaient : ecclésias. Le mouvement de Russell n’était pas centralisé comme celui des Témoins de Jéhovah. C’était plutôt une confédération de groupes qui étudiaient et propageaient l’œuvre de Russell.
14 Voir ci-après les raisons de leur venue en France.
15 Cahiers de l’I.N.E.D. n° 19. Paris, P.U.F., 1953, p. 484.
16 Information de H.Verrier, auteur du livre Le vrai visage des sectes chez l’auteur, Ghissignies, Nord (France)
17 Nom donné à leurs lieux de culte par les Témoins de Jéhovah,
18 Assemblée est le terme qu’utilisent les Témoins de Jéhovah pour désigner leurs réunions. Ils distinguent les assemblées de circonscription, de district, et les assemblées nationales.
19 Jean Séguy : « Les sectes d’origine protestante et le monde ouvrier français au XIX » siècle », Archives de sociologie des religions, 1958, n° 6, p. 123.
20 Cahiers de l’I.N.E.D.. n° 19, Paris, P.U.P., 1953.
21 Un leader polonais déclarait : « Tous nos actes auront pour objectif le bien de l’émigration et le bien de la Pologne. La devise de notre travail sera : « Chaque ouvrier dans une organisation polonaise, chaque enfant polonais à un cours de langue polonaise. » Cahiers de l’I.N.E.D., n° 20, Paris, P U P., 1954, p. 201.
22.La convention d’immigration conclue le 8 septembre 1919 autorise le comité des houillères et la confédération agricole des régions dévastées à envoyer en Pologne des délégations pour recruter du personnel. En Westphalie, le recrutement se fait grâce aux journaux d’émigrants polonais : Wiarus Polski et Narodowiek.
23 Cahiers de l’I.N.E.D., n° 20, Paris. P.U.F, 1953.
24 Cahiers de l’IM.E.D.. n° 20, Paris, P.U.P., 1953.
25. KAZMAREK : L’immigration polonaise, Lille, faculté des lettres, thèse dactylographiée, 1929.
26 Miriana MOROKVASIC dans sa thèse sur le lien entre l’identité nationale et l’identité des yougoslaves en France, thèse dactylographiée du troisième cycle, Paris, Sorbonne, 1971, signale que le retour au pays natal est souvent un mythe chez les émigrés.
27 Le nombre de rapatriements volontaires après la seconde guerre mondiale reste faible.
28 Les Témoins de Jéhovah mettent l’accent sur l’harmonie et l’absence qui régnent dans leurs congrégations C’est pour eux un avant-goût du « Royaume » promis par Dieu
29 FAUVET, Vie quotidienne des mineurs dans l’arrondissement de Béthune d’Etudes Supérieures d histoire, dactylographie, Lille Lettres, 1971
30 S. LAURY, « Aspects de la pratique religieuse dans le diocèse d Arras. 1( Revue du Nord. Lille, 1951,53 208 pp 87-99.
31 Y.M. HILAIRE, « Les ouvriers de la région du Nord devant l’Eglise a Le mouvement social n° 57, oct.-déc. 1966, pp 181-201
32 J.COUDOUX, « La pratique religieuse dans le diocèse d’Arras entre 1962 Revue du Nord, 1971, Lille, 53, 208, pp 137-145
33 BARTON WLADISLAW Crise religieuse des ouvriers polonais en France les causes et les remèdes. Paris Institut catholique, thèse dactylographiée, 1947
34 Rapport du 18 septembre 1930 cité par Barton p 37
35 Cahiers de l’I N E D, n° 19, p 484
36. Selon SINICKI, Les Polonais en France, thèse de droit, Nancy, 1938, l’assimilation des jeunes Polonais est réalisée vers 1938.
37. SLOTY WIEK : titre du périodique en langue polonaise que les Témoins de Jéhovah vendaient de porte en porte à leurs compatriotes.
38. Bryan WILSON : « Apparition et persistance des sectes dans un milieu en évolution », Archives de sociologie, n° 5, 1958, janvier-juin, pp. 140-150.
39. Cf. Elliott JACQUES : « Des systèmes sociaux comme défenses contre l’anxiété dépressive et l’anxiété de persécution », in LEVI, Textes fondamentaux sociale, Paris, Dunod, 1968. pp. 546-565.
40. Il y eut environ 4.000 adhésions à la C.G.T. parmi les 100,000 Polonais

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