Par Régis Dericquebourg

Dans le christianisme, le millenium est la période de mille ans qui suit la seconde venue du Christ sur la terre. À l’issue de ce temps, la résurrection générale aura lieu, le jugement dernier sera prononcé et les justes entreront dans le paradis éternel où il n’y aura ni famine, ni maladie, ni mort.

L’attitude millénariste correspond à une attente de l’établissement du Royaume de mille ans promis dans l’Apocalypse et s’achevant par le salut des « vrais croyants ». Généralement, cette attente s’accompagne d’hypothèses sur la date et la manière de sa venue. Actuellement, les Témoins de Jéhovah illustrent cette attitude.

Pour l’historien Norman Cohn, on peut « appeler millénarisme tout mouvement inspiré par la notion d’un salut :

a) collectif en ce sens qu’il serait l’apanage des fidèles en tant que groupe ;
b) terrestre, puisqu’il serait réalisé en ce monde et non pas dans un paradis extra-terrestre ;
c) imminent, devant se manifester à la fois bientôt et tout d’un coup ;
d) total car il doit transformer en son entier la vie sur terre et non pas simplement l’améliorer ;
e) surnaturel, puisqu’il ne se manifesterait pas par des moyens ordinaires ».(1)

L’Église Catholique a condamné l’attente du millenium (lors du concile d’Ephèse) après l’avoir attendu, considérant que la constitution de l’Église symbolise le millenium. Le temps de l’Église s’étend depuis la mort du Christ jusqu’à son retour et la résurrection des morts. Le Catholicisme a fourni une autre forme d’eschatologie : le salut individuel (jugement particulier) après la mort.

Considérations sur les millénarismes.

Toutes les religions possédant une vue linéaire du temps peuvent mobiliser des groupes et des foules autour d’une attente, d’une espérance de la fin des temps à la différence des religions qui ont une perspective cyclique du temps. La chrétienté a une attente, le judaïsme attend son messie, les Iraniens anciens ont eu cette attente également (dans le Chiisme, le Madhi doit revenir à la fin des temps et triompher de l’anti-Christ pour faire triompher un Islam rénové sur toutes les nations).
Les Écritures fournissent peu de détails sur la seconde venue du Christ. Il en a découlé des interprétations différentes qui proposent plusieurs formes de millénarisme.
Il y a un millénarisme catastrophiste et un millénarisme tranquille. Le premier revisite les calamités qui accompagnent la fin des temps dans le Nouveau Testament (famines, épidémies…). La prédication des fins dernières est alors traversée par une tension entre terreur et promesse de salut. Le second correspond à une entrée progressive et sans heurts dans le millenium.
Les fidèles peuvent attendre la fin des temps d’une manière passive en s’y préparant ou d’une manière agressive en hâtant le combat contre l’antichrist. Au Moyen Age, des petits groupes millénaristes tuaient les prêtres, brûlaient les églises, attaquaient les juifs et les musulmans (considérés comme les figures de  l’antichrist).
On trouve un millénarisme de la veine augustinienne (le Christ règne spirituellement sur l’Église jusqu’à la résurrection), un pré-millénarisme (le Christ revient personnellement, règne sur la terre pendant mille ans puis ressuscite tous les hommes), un post-millénarisme (où l’on assiste à une prédication intense accompagnée de la restauration de la paix entre les hommes pendant une période de mille ans qui s’achève par le retour du Christ). Enfin, le Jéhovisme s’illustre par l’alliance de ces deux millénarismes : le Christ revient sur la Terre, il ressuscite les morts et il règne pendant mille dans le Paradis terrestre. A l’issue du millénium les humains peuvent renier le Christ, ne pas souhaiter vivre dans le Paradis et disparaître définitivement à la différence de ceux qui entrent dans le paradis éternel.
Le millénarisme peut être dispensationaliste. Dans ce cas, la date de la seconde venue du Christ est fixée en référence à des périodes bibliques. On en trouve l’exemple chez Joachim de Flore (1135-1202) : après l’âge du Père (de la Loi, des Patriarches) et celui du Fils (le Christ et les prêtres) viendra l’âge de l’Esprit (illumination accordée à tous, conversion des juifs et des musulmans à la chrétienté). Le monde devient alors une Église spirituelle de Parfaits. Le Christ y règne spirituellement. On retrouve le dispensationalisme chez Charles Taze Russell (fondateur des Étudiants de la Bible dont une branche scissionniste est devenue le Jéhovisme).

Le  millénarisme et la protestation

Le millénarisme comporte des éléments protestataires à l’égard de la culture et de la société globale. En général, les millénaristes dénoncent l’état de perdition du monde pour lui opposer un contre-modèle : le paradis restauré qui fait figure d’utopie réalisant les aspirations des hommes.
La vision du millénarisme est politique. Dans « les nouveaux cieux et la nouvelle terre » de nouveaux rapports sociaux s’établissent (par exemple : l’exploitation de l’homme par l’homme, l’accumulation des richesses disparaissent ; l’égalité entre les hommes et les peuples apparaît).

Permanence du millénarisme

Les millénarismes naissent en Occident quand le catholicisme s’impose et marginalise la croyance au millenium. Divers groupes d’hérétiques reprennent le flambeau de l’attente du retour imminent du Christ.

Le Moyen Age vit naître en Europe de multiples mouvements annonçant la fin du monde sous la houlette de petits messies. Le point culminant du mouvement fut la prise de Münster par le messie Bockelson pour y installer la Nouvelle Jérusalem (1534), ville libérée de nombreuses contraintes. Pendant le dix septième siècle anglais on assista à une prolifération de groupes millénaristes aux idées sociales radicales (revendication de l’égalité, de la suppression de la propriété privée…). Au XVIIIe siècle, Ann Lee proclama qu’elle était le Christ revenu sous une forme féminine et fonda le shakerisme, un mouvement communautaire qualifié de pré-socialiste. Au XIXe siècle, les groupes-sectes du terrain protestant furent très souvent porteurs du millénarisme : Millérites, Adventistes, Étudiants de Bible. Beaucoup de ces mouvements ont survécu en ce vingtième siècle, tels quels ou par scission (les Témoins de Jéhovah, Amis de l’homme). Les Églises pentecôtistes et les Églises indépendantes africaines en pleine expansion adhèrent elles aussi à des croyances millénaristes. Des millénarismes des pays du Tiers-monde sont inscrits dans le courant de la décolonisation. De nouveaux mouvements religieux comme le Raëlisme proposent une version réactualisée du millénarisme marquée par l’attente d’extra-terrestres qui donneront « la clef » de la « Nouvelle terre ». Celle-ci devenant une utopie scientifique (les hommes maîtriseront la génétique et pourront se recréer, les machines fonctionnant seules produiront des biens en abondance accessibles à tous, l’argent ayant disparu).

Les explications

Les historiens et les sociologues ont tenté d’expliquer les résurgences du millénarisme par les conditions socio-économiques : pauvreté, urbanisation, changement économique rapide… Ce type d’explication est favorisé par le fait que les mouvements millénaristes recrutent parmi les émigrés. Toutefois, l’explication de l’attrait du millenium par des frustrations économiques ne semble pas s’appliquer aux millénarismes du XIXe siècle. Les fidèles n’étaient pas pauvres. Ils ne désiraient pas la révolution. Aussi a-t-on poussé, comme Sandeen, la recherche des causes vers la psychologie des convertis. On a parlé de frustration relative. Cette expression renvoie au fait que des gens sont peu satisfaits de leur condition et qu’ils nourrissent des espoirs sans être pour autant pauvres. Cela explique peut-être que le millénarisme soit apparu dans les classes moyennes et dans les classes aisées. Pour Sandeen, les millénarismes du Moyen Age et du Tiers Monde se distinguent de ceux des sociétés industrielles. Le millénarisme des sociétés traditionnelles se développe autour d’un leader. Dans les sociétés industrielles, il passe par des messages écrits. Ce millénarisme ne conduit plus à la révolte. Il s’institutionnalise sous forme de sectes. Les fidèles vivent comme si le Christ pouvait revenir mais, en général, ils n’en continuent pas moins à prévoir l’avenir en économisant pour l’avenir et en cotisant à des organismes de retraite.

L’idée millénariste est un élément permanent des recompositions religieuses. Elle est reprise sous diverses formes par des mouvements qui se succèdent selon un processus de rupture et de continuité. Elle semble correspondre à une espérance qui naît de l’insatisfaction, pas seulement économique, des hommes à toutes les époques.

(1) Les fanatiques de l’Apocalypse, Paris, Payot, 1983, 1ère édition, 1962

Pour une étude du millénarisme, je renvoie à la contribution de Jean Séguy : Sociologie de l’attente, in Le retour du Christ, Bruxelles, Publication des Facultés universitaires Saint Louis, 1983.

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