Une étude de Régis Dericquebourg.
Parue sur le site du Cesnur (Cesnur.org)

La France compte trois millions de chômeurs, cinq cent mille sans abri ou sans domicile fixe ; en décembre, une dizaine de personnes sont mortes de froid dans la rue. Le nombre de repas distribués par les restaurants du cœur augmente sans cesse. Un français sur quatre n’a pas accès aux soins médicaux.

La France a le taux de violence au travail le plus élevé, elle compte beaucoup de zones d’ombre sur le travail des enfants (Le Monde du 22/23 novembre 1998). Les lycéens viennent de nous apprendre que leurs conditions de vies sont « paradisiaques « . Le niveau des collégiens est tel qu’un nombre croissant d’enseignants demandent que leur établissement soit classé en zone d’éducation prioritaire (ZEP). Si leurs demandes et leurs revendications ne sont pas entendues, ils pourront toujours ronger l’os sectaire en faisant un projet éducatif aussi inutile que les précédents. Les banlieues flambent. La corruption politico-financière touche beaucoup de partis y compris les plus moralisateurs et ceux qui se donnent une image de chevalier blanc prêt à nettoyer la France. Le capitalisme a généralisé la précarité de l’emploi. Le politique s’efface devant l’économique.

Mais pour une grande partie de la classe politique qui est au degré zéro de l’innovation intellectuelle et pour certains journalistes qui ne volent pas plus haut, le problème le plus urgent à régler est celui des sectes.

Conformément à une des recommandations du rapport d’enquête parlementaire un Observatoire Interministériel des sectes a été créé. Il était dirigé par Monsieur Guerrier de Dumast. Messieurs Abgrall, Guyard, Gest, Brard et Groscolas y siégeaient. En 1998, après avoir remis son rapport, il a été dissout à la suite de pressions internes exercées par les plus radicaux qui trouvaient ses propositions insuffisantes.

Une Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes (M.I.L.S.) l’a remplacé, dirigée par Alain Vivien. Peu avant sa nomination, la presse a donné un large écho au cambriolage de son domicile et à un acte de « vandalisme » commis sur l’automobile de son amie. Nous attendons ses premières propositions.

Quelques faits saillants du combat « antisecte » français

1) La liste des ligues antisectes s’allonge. Gérard Dagon a installé en France une antenne de l’association Vigi-secte présentée dans La Croix comme l’émanation d’une secte qui veut contrer les autres sectes (1997).

De nouvelles associations antisectes ont été déclarées : Info-sectes, spécial universités et écoles-Paris (28 juillet 1998), Le bénévole (28 septembre 1998), l’Association pour la prévention du phénomène sectaire pour l’information et l’assistance (même date). Des conférences ont été organisées par des comités rationalistes antisectes (La Grange), par des comités anarchistes, par les mouvements antisectes, par le Grand Orient de France à Douai et, à Paris, dans le temple maçonnique de la rue Cadet avec le Père Trouslard, J.-M. Abgrall et A. Vivien. Ironie du sort : cette obédience, qui cherche le salut par le symbolisme et l’impératif de fraternité, se plaint, en appelant au souvenir de Vichy, des mesures discriminatoires que le ministre de l’Intérieur anglais veut appliquer aux Francs-maçons alors qu’en France ceux-ci veulent les appliquer aux fidèles des sectes. C’est le gag de l’arroseur arrosé.

L’agitation antisecte laisse perplexe sur la dangerosité des « secte « . En principe quand un groupe est vraiment dangereux, ses ennemis se font discrets. A-t-on vu une association anti-mafieuse, antigang, antitrafiquant, antiproxénète faire des conférences sur ces milieux et dresser la liste des criminels de la ville ? Le sort des adhérents serait vite réglé. La mort d’une militante antisecte du Nord montre qu’on peut s’attaquer à des groupes dits dangereux et mourir de maladie dans son lit.

2) L’arme fiscale considérée comme le meilleur secticide a été largement utilisée contre les Témoins de Jéhovah, contre le Mandarom, contre une Église évangélique. Les écoles liées aux groupes religieux minoritaires sont passées au crible et fermées les unes après les autres. Frappes chirurgicales ?

3) La délation (citoyenne ?) est devenue une pratique courante. Selon le Figaro du 30/06/1998, dans l’éducation nationale deux cent cinquante cas d’appartenance religieuse minoritaire ont été rapportés et dix ont été sanctionnés. Elles passent souvent par les associations locales de parents d’élèves. Des lettres type de protestation ont été envoyées aux directeurs de stations de radio privées qui diffusaient de la publicité pour un magazine de la Scientologie (par ex. celle de Mme M. de Bouc Bel Air, 13 mai 1998). La coordination des victimes des Témoins de Jéhovah continue à protester auprès des maires qui prêtent des stades aux Jéhovistes.
Le gouvernement français a mis l’accent sur la scolarisation des enfants dont les parents sont membres de groupes religieux minoritaires.

4) La prévention s’est accentuée : divers corps professionnels ont reçu une formation sur les sectes depuis 1996 : les gendarmes, la police, ainsi que 500 inspecteurs d’académie, des enseignants, des magistrats. Qui ne sera pas informé ? Il faudra sans doute un corps d’enseignants spécialisés composé de gens mis à disposition par l’éducation nationale alors que l’école produit 40 % d’illettrés et 62 % de personnes incapables de lire un texte « simple et court » (rapport OCDE).

5) Une commission d’enquête parlementaire sur « les exigences pécuniaires des sectes envers leurs membres, leurs relations internationales, leur situation patrimoniale et fiscale ainsi que sur les éventuelles réponses qu’elles appellent de la part de pouvoirs publics » a été mise en place le 15 décembre 1998.

6) Des salles de réunion ont été refusées à des mouvements listés dans le rapport d’enquête parlementaire, bien que le ministère de l’Intérieur ait affirmé dans une lettre à X. le 10 mars 1998 que « Le rapport d’enquête parlementaire de MM. Alain Gest et Guyard n’a pas d’effet juridique sur l’action administrative de l’État en matière de ce que le langage courant, dénomme « sectes », celles-ci étant, comme toutes religions soumises au droit commun « . Plusieurs groupes hôteliers refusent systématiquement de louer des salles aux groupes listés.

7) Du point de vue juridique les mouvements religieux ne sont pas restés inactifs. La Thébaïde (communauté de neuf personnes et deux enfants se disant axée « sur un projet subversif, non-violent, rejetant le capitalisme et vivant d’une petite activité agricole ») a assigné M. Toubon en justice pour avoir été citée comme secte dans une circulaire du garde des sceaux parue au journal officiel du 21 avril 1996. Les Témoins de Jéhovah ont obtenu auprès des tribunaux l’exonération des taxes foncières sur la partie cultuelle de leurs édifices. Récemment, ils ont distribué un tract de protestation à 12 millions d’exemplaires.

Invitation à la Vie a obtenu l’annulation de la diffusion d’un reportage de France 2 pour non respect de l’accord préalable. (Cour d’appel de Paris, 1re chambre, section A, 27 janvier 1998).

La procédure judiciaire engagée contre « La Famille  » (ex Enfants de Dieu), vient de se terminer par un non-lieu.
Après deux ans de combat, le psychothérapeute Bernard Lempert a été lavé de tout soupçon de sectarisme. A cette occasion, M. Guyard a reconnu qu’il y avait eu quelques erreurs dans le rapport. Ce ne sont pas les erreurs qui comptent mais le fait que l’État ait renoué avec la pratique des listes. Le quotidien Libération a relaté l’affaire avec exactitude : B. Lempert a été victime de la vengeance d’un pédophile et de la mère d’une patiente membre de l’ADFI locale qui l’a dénoncé aux Renseignements Généraux.

De plus en plus de personnes en instance de divorce ou divorcées utilisent l’arme religieuse pour obtenir du juge le retrait de la garde des enfants à l’ex-conjoint. Le dernier cas en date est celui de T. B. dont l’épouse invoque sa sympathie pour le mouvement « Bonne volonté Mondiale » auquel il serait fait le reproche de déstabiliser mentalement les gens et de les avoir emmenés visiter la communauté Horus. Elle-même, jusqu’au divorce, a secondé son mari dans le groupe spiritualiste qu’il avait fondé.

Lors d’une séance de questions au gouvernement le 13 janvier 1998, en réponse à Martine David (député socialiste), le Ministre de la justice (Mme Guigou) a répondu que « la lutte contre les sectes exige en effet la plus grande détermination et face aux agissements qui menacent des individus, des familles et des enfants « , et elle a rappelé  » qu’une loi permet de dissoudre des associations qui seraient constituées pour des objets illicites et qu’il est indispensable de lutter encore beaucoup plus efficacement contre les sectes qui exploitent honteusement la crédulité et la fragilité des victimes et des enfants « . La réponse fut approuvée de façon assez unanime dans l’hémicycle. La lutte « antisecte » réalise un consensus total qui va de l’extrême droite à l’extrême gauche. Sur une salle de culte Jéhoviste, on a pu lire l’inscription :  » Jéhovah = juif = même combat « .

Madame Guigou a tenu des propos inquiétants. Parlant de l’indépendance des magistrats, elle a souhaité que le Parquet puisse continuer à intervenir auprès des juges quand ceux-ci rendront une décision favorable aux « sectes ». Ceci rappelle l’esprit du décret promulgué à la suite du concile de Latran IV (1215),  » Sont frappés d’anathème ceux qui « reçoivent des hérétiques » et ceux qui, faisant fonction de juge ne prennent pas de mesure contre eux « .

Il semble donc que les mouvements religieux minoritaires n’aient plus droit à une justice indépendante. Elle prévoit un Monsieur secte dans chaque Parquet. Il y a déjà des Monsieur sectes un peu partout et peut être bientôt derrière chaque français.

Lors des débats à l’Assemblée nationale du 10 novembre 1998, Madame Guigou a déclaré  » Je prépare donc à l’intention des Parquets une circulaire qui prévoit qu’un magistrat par cour d’appel sera spécialisé et chargé de coordonner la lutte contre les sectes  » (très bien ! sur les bancs du groupe socialiste et du groupe communiste, et Mme Boutin) ; que les associations de lutte contre les sectes seront plus consultées par les tribunaux, j’ai décidé de leur accorder la possibilité de se porter partie civile (mêmes mouvements, mêmes personnes) ». Après les défunts Tribunaux permanents des Forces Armées, verra-t-on apparaître les Tribunaux permanents des Forces « antisectes » ?

8) La discussion sur le Pacs a permis une nouvelle fois de stigmatiser les « sectes ». La presse et des personnalités politiques comme Mme Voynet ont imputé le vote hésitant et minoritaire du Parlement à l’action des « sectes ». Or, à notre connaissance, seuls deux mouvements ont pris position contre ce contrat. L’un en lançant une pétition et l’autre en organisant des conférences sur la famille. Or ces deux mouvements n’ont pas de représentants à l’Assemblée Nationale. Les socialistes, étant majoritaires, pouvaient faire voter le Pacs en utilisant des procédures rapides. Certains membres de la majorité, n’ayant pas voulu reconnaître les hésitations de leurs amis face au Pacs, ont attribué leur manque d’enthousiasme aux  » sectes « . Vieille technique du bouc émissaire. Les 98 000 personnes présentes à la manifestation anti-Pacs étaient pourtant, selon la presse, les fidèles des Églises établies.

9) Quelques voix se sont élevées pour dénoncer la lutte anti-secte, telle celle de Thierry Pfister dans sa Lettre ouvertes aux gardiens du mensonge (Albin Michel, 1998) :  » Il en va des sectes comme de la question juive selon Sartre : ce sont les autres qui créent le phénomène… Le groupe trotskiste Lutte ouvrière peut se comporter comme une secte, Arlette Laguillier continuera d’être accueillie avec une sympathie amusée… les menhirs sont en revanche suspects. Or, même les cultes ridicules ont le droit d’exister dès lors qu’aucun délit n’est commis « .

10) Les médias ont été très actifs dans l’opposition aux « sectes ». Certains journalistes ont tenté de faire un amalgame avec l’extrême droite, considérant dans la foulée que les universitaires qui n’adoptent pas le discours commun à propos des groupes religieux minoritaires ont des liens avec l’extrême droite. D’un point de vue psychologique, on peut s’interroger sur la fascination que ce courant politique provoque sur ces journalistes.
Le premier numéro d’un nouveau journal (le Quotidien de la République) fondé par Henri Emmanuelli comprenait un dossier antisecte et donnait un coup d’encensoir à A. Vivien. Ce journal a disparu après onze numéros.

Un des thèmes développé par des journalistes de la mouvance antisecte fut la lettre qu’un responsable (Balzereit) avait jointe à une motion adressée par les Témoins de Jéhovah à Hitler, et ce pour les qualifier de collaborateurs. Cet argument n’a aucune valeur car : a) à l’époque (1934), on ne savait pas encore ce qui allait se passer, b) Balzereit a rapidement quitté le mouvement, c) beaucoup d’organisations ont, à l’époque, tenté d’atténuer la pression qui commençait à s’exercer sur eux en feignant l’accord avec Hitler. La Grande Loge d’Allemagne aurait eu cette stratégie et aurait refusé d’initier des Juifs. L’Église luthérienne a été encore plus nette dans sa coopération avec le nazisme (cf. Les Bibelforscher et le nazisme, 1933-1945, Ed. Tiresias, 1991). Enfin, on lira avec intérêt la lettre du 7 août 1940 signée d’Arthur Groussier (Grand Orient de France), par laquelle il soumet son Ordre au gouvernement de Vichy (Pierre Chevallier, Histoire de la Franc-maçonnerie française, Paris, Fayard, 1975, T. 3 pp 316-321). Comme pour Balzereit, ce fut un coup d’épée dans l’eau.

Presque tous les hebdomadaires ont publié un dossier « antisecte ». La Mutuelle Générale de l’Éducation Nationale a financé une série d’émissions sur les sectes tueuses.

Au plan général, la lutte que l’État Français a engagée contre ces mouvements cautionne les procédés les plus sordides et les plus fascisants. Elle installe en France les conditions d’un ordre totalitaire. Elle habitue les français à la légitimité de la délation, à la publication de listes, au déni de justice. Elle reproduit les premiers temps de la solution finale pour les sectes du régime nazi (qui avait déjà établi une liste de sectes). On y retrouve les dénonciations, les licenciements pour cause d’appartenance religieuse (Scientologues). Les Témoins de Jéhovah ont obtenu du Conseil des prud’hommes de Blois l’ordonnance d’une mesure d’instruction auprès du Préfet et des Renseignements Généraux  » afin de rechercher s’il existe ou a existé à la suite du rapport interministériel sur les sectes une recommandation sous quelque forme que ce soit (circulaire, note interne) d’éviter le recrutement de personnes appartenant aux sectes précitées (dont les Témoins de Jéhovah) voir d’exclure des services publics ou para-publics les personnels en place appartenant aux sectes susvisées « . (Conseil des prud’hommes de Blois, minute n° 392 audience du 7/12/1998).

Comme à cette triste époque, n’importe quel pamphlétaire anti-secte est promu spécialiste de la question. La dénonciation des « sectes » comme cheval de Troie de la culture américaine en France relève d’un nationalisme déjà employé dans la lutte contre les Témoins de Jéhovah en Allemagne (1934) (« conspiration judéomaçonique » américaine pour détruire le peuple allemand.)

Au plan administratif, à travers toute une série de mesures coercitives, il semble que l’on s’oriente vers la pénalisation de l’adhésion à un groupe religieux.

La conséquence est que lors de la réunion de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), du 27 octobre à Varsovie, la délégation américaine a appelé :

a) Les gouvernements d’Autriche, de Belgique, de France et d’Allemagne à favoriser un climat de tolérance et de respect à l’égard des groupes religieux ou philosophiques minoritaires et à veiller, par la loi et leur politique gouvernementale, à ce que les libertés religieuses des minorités soient protégées ;

b) Tous les États membres à réexaminer leurs lois, leurs pratiques gouvernementales et leurs tendances sociétales qui sont source de discrimination à l’encontre des musulmans et d’autres minorités religieuses.

La France continuera à être sûre de bien faire au nom d’un soi-disant humanisme dont la devise est  » je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites et je ferai tout pour que vous ne le disiez pas « et au nom des droits de l’homme dont ils n’appliquent pas l’article 21 (1793) : » Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’État de travailler « .

Pour conclure souvenons-nous de ce qu’écrivait, en précurseur, Louis Pauwels (le Figaro Magazine du 30 avril 1985) :

 » Depuis quelques jours apparaît un nouveau type de manipulation. Il prend pour prétexte le danger des sectes en France […]. Le soulèvement de l’opinion contre les sectes a pour conséquence désirée de disqualifier toute attitude religieuse. Cela est évident et d’ailleurs avoué. Il n’y a que les naïfs et une part de l’épiscopat pour s’y laisser piéger.

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