Par Régis Dericquebourg

Paru dans Vivre. Revue pluraliste, Liège (B), Maison Albert Schweitzer, Printemps, 1998/1. P.63-80.

Personne ne nie que depuis la décennie 1960, le champ religieux se transforme. Mais en dehors de ce constat, les appréciations des sociologues à propos du changement en cours et de son aboutissement divergent.
Des auteurs annoncent le transfert à la société des éléments habituellement pris en compte par les religions comme S. Freud(1) (1856-1939) et E. Durkheim(2) (1858-1917) l’ont fait en leur temps. D’autres constatent un retour du «religieux» sous des formes nouvelles, d’autres enfin pensent que les croyances traditionnelles se perpétuent à travers des sectes et autres mouvements religieux selon un processus de rupture et de continuité.
L’appréciation de l’évolution du champ religieux dans les sociétés occidentales au regard des groupes religieux minoritaires passe par l’examen de ces interprétations.

LES TROIS SCÉNARIOS DE L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE.

La sécularisation : la religion vers la porte de sortie ?

Le scénario de la sécularisation et de l’effacement du religieux rend d’abord compte de la perte d’hégémonie des grandes confessions sur la société (sens large) et sur les consciences (sens étroit).
La diminution de l’influence des Églises établies n’est pas difficile à constater : des secteurs de la société et de la culture ont été soustraits à l’autorité des Églises établies. On a retiré à ces dernières des domaines qui étaient sous leur contrôle (par exemple : l’éducation) et on fait de moins en moins appel aux symboles religieux. Les motifs religieux disparaissent de l’art, de la philosophie, de la littérature. La religion deviendrait de plus en plus une affaire privée et de moins en moins une affaire collective.

Au plan de la conscience, la sécularisation a modifié le rapport de l’individu aux valeurs et aux symboles : les religions ne fournissent plus « d’autorité » à la société globale (État, famille, institution, économie) un ensemble cohérent de valeurs et de préceptes dans lesquels tout le monde pourrait se reconnaître.
L’emprise de la religion sur le domaine des valeurs et du sens cède la place à un rapport plus subjectif au monde où la conviction personnelle remplace l’habitude reçue. Cela signifie qu’une majorité de personnes réfléchissent sur leur propre vie sans recourir à des interprétations religieuses. En repoussant les explications religieuses des phénomènes naturels vers la science, la rationalité scientifique et technologique a «désenchanté» le monde : elle lui a ôté sa part de mystère et de spiritualité. Du point de vue sociologique, la sécularisation a remodelé le paysage religieux.
Le monopole d’une religion soutenue officiellement disparaissant, de multiples religions ont pu se manifester au grand jour et proposer leurs services sur ce que P. Berger appelle «un marché religieux» où elles entrent en concurrence. Ne pouvant compter sur aucune aide directe ou indirecte des États, ces mouvements religieux doivent recruter, survivre et prospérer. Pour atteindre cet objectif, ils ont souvent adopté la rationalisation qui caractérise les entreprises industrielles.
Loin d’être une tradition immuable, le contenu religieux peut subir des mutations obéissant en quelque sorte à une dynamique de la préférence du consommateur.
La thèse de la sécularisation est donc étayée par quelques constatations : le sens que les acteurs sociaux donnent à leurs conduites ne se conforme plus à des croyances religieuses, la pratique diminue, les croyants peuvent choisir leur religion, l’indifférence religieuse s’accroît. Dans l’élan, on a parlé de religions sécularisées pour évoquer des mouvements comme la Scientologie ou la Sokka Gakkaï qui adoptent des valeurs intramondaines et qui affichent une spiritualité qui est au service de la réussite personnelle chère à nos sociétés et qui ne passe plus par une dévotion. On a aussi évoqué la sécularisation interne de certaines Églises établies. Harvey Cox a évoqué la cité séculière (3) et on a parlé de la sortie des religions.
Toutefois, le mot sécularisation pose problème : rend-il compte d’une inversion des rapports de force entre les institutions profanes et les Grandes Confessions (c’est-à-dire d’une laïcisation de la société) ou plus profondément de la mutation de la société où le religieux n’a plus sa place ? On peut se demander si l’indifférence religieuse n’exprime pas le fait que, désormais, les hommes penseront «à côté» de la religion comme si elle n’existait plus. Dans ce cas, il serait même plus question d’une prise de distance ou d’une attitude polémique vis-vis de la religion, il s’agirait d’une dédivinisation. (4) Dès lors, on se demande si les réponses à des questions essentielles se situent encore dans le champ religieux ?
Dans un autre sens, la sécularisation traduit une perte de la domination des Églises sur la société. Mais cela ne signifie pas forcément l’effacement du religieux. La perte de contrôle ne signifie pas la perte d’emprise. Beaucoup de gens manifestent un intérêt pour le religieux. On sait que l’édition de cassettes d’histoires bibliques a été un succès. Les enregistrements de chants grégoriens et les livres de religion se vendent bien.
Enfin comme le remarque Sharon Hanson(5), la thèse de la sécularisation oppose la situation actuelle à un «âge d’or» supposé de la croyance qui se situerait au Moyen Age. Or, les historiens sont partagés sur l’intensité des pratiques religieuses à l’époque médiévale. Il n’en reste pas moins que les sondages sont éloquents.
D’un point de vue empirique, une enquête de J. Sutter, Michelet et Potel (6) sur les croyances des français de 1986 à 1994 alimente la thèse d’une perte de sens religieux. Pour les auteurs :
1° La thèse du retour du religieux est contredite par les résultats de l’enquête. Ils en trouvent la preuve dans la diminution du nombre de croyants et dans l’affaiblissement du rôle éthique de la religion. (7)
De plus en plus de français se qualifient comme «sans religion» (ils sont 23% en 1994 contre 15,5% en 1986). Le catholicisme affirmé reste majoritaire mais il est en baisse (67% en 1994 contre 81 % en 1986). Seuls, 12% de ceux qui expriment une appartenance religieuse affirment assister à un service religieux au moins une fois par semaine. Cela confirme les sondages réalisés régulièrement qui font apparaître un noyau dur de 10% de pratiquants. D’autre part, au plan des croyances, se dire catholique ne renvoie plus à des contenus explicites, les catholiques étant selon l’expression de Le Corre(8) des «héritiers sans testament».
Le pourcentage de croyants convaincus passe de 30% en 1986 à 24% (1994). Le nombre de croyants incertains passe de 13% (1986) à 17% (1994). La baisse est plus spectaculaire chez les jeunes de 18 à 24 ans : 13% se disent croyants convaincus en 1994 contre 30% en 1986, 27% de ces jeunes se disent incroyants en 1994.
2° En comparant les sondages réalisés à différentes périodes récentes, les auteurs constatent que les français n’auraient plus besoin de croyances pour orienter leurs conduites. Le décrochage entre la morale personnelle et les croyances s’effectue dans les années 1990.
La rupture dans l’obéissance aux préceptes religieux confirme la thèse de la sécularisation. Le recours à la conscience pour guider les conduites (83%) dépasse la référence à la position de son Église (1%). D’autre part, 90% des personnes interrogées disent qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une religion pour « bien se conduire » et Dieu n’est plus nécessaire pour expliquer le monde. Ce qui laisse la place à une morale personnelle et laïque.
Une autre enquête confirme la désaffection envers la religion. Selon un sondage CSA réalisé pour l’hebdomadaire catholique, La Vie et la station de radio RTL : 46% des jeunes gens de 18 à 24 ans interrogés (les 21 et 22 février puis entre le 27 février et le 3 mars 1997) déclarent croire en Dieu. D’autre part, les résultats montrent qu’aucune des grandes confessions (catholicisme, bouddhisme, hindouisme, protestantisme, mouvement charismatique, judaïsme, islam) ne recueille les choix majoritaires des jeunes. La proportion d’incroyants chez les jeunes est passée de 17% en 1967 à 51% actuellement. Enfin, dans leur grande majorité les jeunes affirment que la spiritualité est une affaire personnelle qu’il n’est pas nécessaire de partager avec d’autres.

Religiosité diffuse : le scénario de la décomposition des religions.

Un autre scénario : celui de la décomposition religieuse selon lequel les religions institutionnelles perdent du terrain et sont remplacées par une religiosité diffuse s’est imposé à la lumière des pratiques du Nouvel Age.
La sociologue Françoise Champion (9) a décrit ce scénario. A partir d’enquêtes de terrain, elle a tenté de saisir « les nouvelles modalités du croire ». Elle a rencontré une religiosité diffuse présente sous la forme de réseaux de croyants. Elle a donné à ce courant le nom de nébuleuse mystique ésotérique. L’expression est impropre parce que l’ésotérisme est une « forme de pensée » qui n’est pas mystique et la mystique est une union au divin et non une voie de salut par la connaissance comme l’est l’ésotérisme. Toutefois, Françoise Champion décrit (ou construit) une réalité sociale que Jean Séguy a qualifié de réseaux sapienzo-gnostiques. Nous préférons le mot mouvement tant que la preuve qu’ils sont reliés en réseaux n’est pas apportée. On l’appelle aussi le Nouvel Age.
Le courant sapienzo-gnostique recouvre une pluralité de courants nés dans les années 70. Ceux-ci peuvent se rattacher aux grandes religions orientales. Ils peuvent correspondre à des syncrétismes psychoreligieux ou bien regrouper des personnes autour de la pratique d’un art divinatoire (astrologie, Yi-king). Ses frontières sont extrêmement floues car il n’y a pas de critère a priori en fonction duquel on pourrait lui rattacher tel ou tel groupe. C’est l’existence de liens avec certaines revues, maisons d’édition, librairies, avec certains salons d’exposition par exemple de médecines parallèles, avec des lieux de stages, des centres de conférences qui permet d’en décider.
Ce courant recouvre les mouvements liés au Nouvel âge, les ashrams de yoga, les groupes de guérison ésotérique… Ils se caractérisent d’abord par une hétérodoxie c’est à dire un mélange de doctrines toujours ouvert à de nouveaux apports sans souci de cohérence doctrinale et surtout par une orientation psychologique.
Françoise Champion a montré les caractéristiques de cette mouvance. Les adeptes recherchent un perfectionnement spirituel qui procure la réussite, le bonheur, la santé, le rayonnement personnel. Ils préfèrent l’expérience spirituelle à la fidélité aux textes. Dans leurs vues, toute vérité révélée doit être expérimentée. Cela conduit à la tolérance car on admet la pluralité des itinéraires spirituels à partir du moment où toutes les vérités universelles peuvent faire l’objet d’une expérimentation.
Ils ont des conceptions unitaires du cosmos. A travers les expériences comme le yoga, le rebirth, les mystiques ésotériques tentent d’accéder à une réalité unique sous-jacente aux fragmentations des réalités corps-esprit, à la séparation des êtres, à la séparation de l’homme avec Dieu, à la division entre la féminité et la masculinité… Ils rejettent l’idée d’une grâce accordée à quelqu’un de même que les notions sauveur, de jugement extérieur et de péché. Il n’y a que des erreurs que l’on peut réparer.
Cette perspective est rassurante car l’homme étant vu considéré comme « d’essence divine » a la capacité d’affronter toutes les situations. Une fois l’ascèse mise en acte, les effets doivent normalement se produire. On trouve ici le principe de la pensée magique; ils valorisent l’amour qui serait une compassion universelle, une ouverture totale aux hommes sans arrière-pensées de sacrifice. Pour l’adepte, l’amour commence par l’amour de soi ce qui exclut tout sentiment d’indignité qui viendrait de la reconnaissance d’une faute originelle. Le défaut originel de l’homme serait plutôt la peur d’aimer, sentiment qu’il faut dépasser.
Les suiveurs du Nouvel Age retrouvent des valeurs qui furent discréditées dans les années 70 par les «philosophies du soupçon». Ces dernières considéraient la conduite humaine comme l’aboutissement d’un faisceau de déterminations atténuant ainsi la responsabilité des individus. Ils réhabilitent l’honnêteté, le respect, l’égalité, la responsabilité personnelle. Le mystique ésotérique croit en un homme potentiellement parfait capable de se transformer et de modifier les choses grâce à ses capacités. Tout en ayant conscience des aspects néfastes du monde, il demeure optimiste en l’avenir grâce à la pensée positive. Il vise l’expérience de réalités non-ordinaires. Le travail spirituel passe par la rencontre avec des phénomènes hors du commun : voyage dans des vies antérieures, voyage dans l’astral, vision de l’aura et perceptions de signes. L’imaginaire est ici accepté comme une réalité.
Par certains aspects comme la minorisation des textes sacrés et l’absence de travail exégétique sur les sources au profit d’une appropriation immédiate, par une grande réserve envers les autorités ecclésiastiques au profit de maîtres et de guérisseurs librement choisis, par l’intrication de la religion et de la santé, par l’aspect de «religion diffuse», par le manque de visibilité qui ne provoque pas une forte opposition dans la société comme c’est parfois le cas d’autres groupes religieux, le courant du Nouvel Age a été apparenté par R.S. Ellwood au courant de la religion populaire. Françoise Champion reconnaît ces ressemblances mais elle trouve matière à les distinguer. Les fidèles sont différents. Le New Age recrute dans les classes moyennes tandis que la religion populaire est ancrée dans les couches sociales modestes. D’autre part, si, le premier courant est autonome, la religion populaire se situe dans les marges d’une religion officielle avec laquelle elle entretient des rapports dialectiques.
Pour Françoise Champion, le Nouvel Age est une forme de religieux décomposé en ce sens que chaque adepte puise dans les Traditions, dans les religions, dans les croyances marginales et les médecines alternatives des éléments de sens qui restent privés et que peuvent se recomposer au cours d’un itinéraire personnel. Constatant la perte d’influence des Églises établies et le peu de succès des sectes institutionnelles, elle pense que depuis les années 60 le religieux s’effiloche sans que l’on aperçoive un signe de recomposition.
Des indices corroborent le constat d’une décomposition du religieux. En effet, le phénomène n’est pas négligeable car selon Cholvy (Francoscopie), il se diffuserait un million d’ouvrages ésotériques dans les librairies françaises chaque année. Si on fait l’hypothèse que chaque adepte du Nouvel-Age lit cinq livres par an, nous aboutissons à deux cent cinquante mille personnes concernées. D’autre part, dans l’enquête CSA citée plus haut, 46% des jeunes gens, affirment que le Yoga et le Zen leur paraissent mieux adaptés au besoin de spiritualité. Ce sont précisément les outils d’une expérience spirituelle que l’on retrouve dans la nébuleuse mystique ésotérique. Enfin Certains résultats de l’enquête de Sutter, Michelat et Potel laissent une place relative à une thèse de la décomposition.
En effet, les auteurs constatent une rupture au niveau des croyances «dogmatiques». Chez les «sans religions», on trouve une croyance à l’astrologie, à la réincarnation, aux envoûtements (mais 57% la rejettent) et aux extra-terrestres, 71% des français croient à la transmission de pensée, 60% croient à l’astrologie. Ils ne sont que 17% à estimer que toutes les religions disparaîtront, 71% des personnes interrogées disent qu’elles n’en n’ont pas fini avec la foi(10). Toutefois, 56% rejettent la croyance aux extraterrestres et 56% rejettent la croyance aux tables tournantes.

Le scénario de la recomposition du champ religieux ?

Au scénario précédent, s’oppose la thèse de la recomposition religieuse qui repose sur l’idée suivante: les mouvements religieux se reconstruisent selon un processus de rupture et de continuité. De cette façon, de nouveaux groupes perpétuent les différentes croyances présentes à l’intérieur du champ chrétien occidental. Ces éléments sont le millénarisme, l’utopie (souvent associés une protestation socioreligieuse), l’expérience de l’effusion de l’Esprit, la gnose et le spiritisme.
Je vais tenter de justifier la thèse de la recomposition à l’aide d’un rappel historique portant, sur le millénarisme, le Pentecôtisme et l’ésotérisme.

Les recompositions du millénarisme.

Bien qu’il dépasse le domaine du christianisme, le millénarisme en est une composante principale qui a connu des résurgences successives (11). Il est encore présent. Chacune de ses réapparitions donne lieu à une recomposition du christianisme.
On peut en suivre le fil.
Le premier moment est celui d’une effervescence informelle et protestataire. En remontant au Moyen-Age (12) on trouve un foisonnement millénariste en occident. Entre l’an 700 et l’an 1200, des petits messies rassemblant quelques dizaines voire quelques milliers de disciples prêchaient la fin du monde, s’attaquant aux figures supposées de l’Antéchrist et participant aux insurrections. Au 13ème siècle, ces mouvements s’enrichirent de la pensée de Joachim de Fiore (1145-1202) selon laquelle les Écritures sont prophétiques. Les millénaristes se mirent alors à chercher en chaque nouveau monarque «l’Empereur des derniers jours» avant d’être déçu.
Le millénarisme traversa également le mouvement dit «des flagellants» (du 11ème au 15ème siècle) : dans ces groupes de croyants pratiquant l’autoflagellation naquit l’idée du millenium. Ces gens se mirent à chasser les juifs et les prêtres qui figuraient selon eux l’Antéchrist. Interdits de séjour dans de nombreuses villes, ils furent poursuivis et brûlés. On trouve chez les Frères du Libre-Esprit et chez les Taborites une tendance anarcho-communiste du millénarisme. Les premiers qui avaient assimilé toutes sortes de doctrines considérées comme hérétiques, se constituèrent en groupes de «surhommes» agissant sans souci de moralité puisque tout ce qu’ils faisaient était divin.
Le millénarisme s’exprima ensuite par la constitution de communautés autonomes de type insurrectionnel. Les Taborites apparurent dans la Bohème florissante du 14ème siècle à partir de l’enseignement de Jean Huss. En attendant le millenium, ils installèrent des communautés sur les collines de Béchyme qu’ils appelèrent Mont-Tabor. Ils voulaient vivre dans l’égalité, cultiver sans payer le fermage, sans payer d’impôts, et se soustraire à la domination des seigneurs. Mais peu à peu, avec les nécessités de s’organiser pour survivre, ils rétablirent une structure hiérarchique. Le mouvement Taborite fut écrasé en 1421.
Enfin, la forme la plus révolutionnaire du millénarisme fut sans doute celle qui fit de la ville de Munster la Nouvelle Jérusalem occupée par les anabaptistes 1534. Ceux-ci affluant dans la ville y établirent une sorte de gouvernement théocratique qui bouleversa l’ordre existant. Ils autorisèrent le divorce, la polygamie, la propriété commune des denrées. On y supprima la propriété privée et l’argent. Affamée par le blocus des mercenaires de l’évêque, la ville soumise à la terreur du «messie» Bockelson – qui était loin de mettre en pratique l’austérité et les principes ascétiques prônés- fut vaincue.
Au 17ème siècle, nous assistons au retour à l’effervescence et au mouvement informel. Le millénarisme fut relayé en Angleterre par un foisonnement de mouvements aux limites floues puisqu’on passait facilement d’un groupe à l’autre en fonction de son itinéraire spirituel, intellectuel, émotionnel ou en fonction de la situation du moment. (13). L’attente de la Parousie fut associée à une protestation socio-religieuse : elle a imprimé des idées radicales dans les couches sociales les plus défavorisées de la population .
Comme les Anabaptistes, ils prêchèrent le refus du baptême des enfants et l’adhésion volontaire à l’Église. Ils refusèrent de payer la dîme, de prêter serment et de servir l’armée.
Ces groupes millénaristes remirent en question toutes les valeurs, toutes les croyances et toutes les normes établies. On revendiqua la propriété collective des terres (les Bêcheurs) (14). On prêcha un communisme agraire (Les Niveleurs). On y réfuta l’idée de l’enfer. Certains voulurent la liberté sexuelle (les Divagateurs). On réclama le droit de jurer et de blasphémer. Les ancêtres des quakers actuels ne furent pas les plus modérés dans la propagation de ces idées radicales. On le voit: la protestation socioreligieuse accompagnait ces millénarismes.
Au 18ème siècle, les Shakers ravivèrent le millénarisme sous l’impulsion de leur prophétesse : Ann Lee. Cette fois, le millénarisme renaît et s’exprime sous la forme de communautés de laïques qui revisite le modèle de la vie monastique. Le shakerisme (15) se situe dans le présocialisme utopique. Il entre dans la catégorie troelstchienne de la secte et par son organisation économique, il appartient à l’histoire immédiate du socialisme moderne. Il a duré cent-cinquante ans. Comparée à celle des communautés souvent éphémères, sa longévité est remarquable. Il puise ses origines chez les prophètes cévenols, et dans le méthodisme. Il s’apparente au quakerisme du 17ème siècle. Le shakerisme a apporté une note originale au millénarisme pour trois raisons. Il fixe la date de l’avènement du monde nouveau a posteriori. Il est annoncé par une femme. Il est lent et progressif puisque le Royaume de Dieu sera établi sur la terre à mesure que les communautés d’hommes travaillant à leur perfection se multiplieront.
En Russie, la secte des castrats fondée en 1774 par Sélivanov reprit l’attente messianique. Le Sauveur était imaginé soit comme un Tsar soit comme un membre de la secte. Le mouvement était aussi porteur d’une protestation sociale (16).
Le 19ème siècle fut riche en courants religieux. On vit renaître les millénarismes. On assista à la naissance du spiritisme et du courant spiritualiste.
Dès le début du 19ème siècle, le flambeau millénariste fut repris aux États-Unis par Miller. L’attente des Millerites s’éteignit en 1844. Les Adventistes prirent le relais puis renoncèrent à une attente datée mais Charles Taze Russel qui fréquenta un temps les Adventistes fonda les Étudiants de la Bible qui annoncèrent à plusieurs reprises la fin du monde selon une eschatologie originale : une lutte des travailleurs contre le Capital devait embraser le monde et déboucher sur le Royaume promis. Les Étudiants de la Bible maintenus ont continué leur existence en se ramifiant. Les Témoins de Jéhovah issus d’une scission à l’intérieur des Étudiants de la Bible (1917) proposèrent plusieurs dates successives de la Parousie.

Les recompositions de l’ésotérisme.

A côté du millénarisme, le spiritisme se développe à partir des sœurs Fox à Hydesville. Celui-ci ira en s’amplifiant pour toucher des savants et un certain nombre de socialistes (Léon Denis) (17). La figure d’Allan Kardec, théoricien du spiritisme à la fin du dix neuvième siècle s’est imposée mondialement. En 1875, on aperçoit la synthèse théosophique (La société théosophique est fondée en 1875). Il faudrait évoquer les nouveaux mouvements magiques. Pour Massimo lntrovigne (18) la nouveauté n’est pas la magie mais le fait que maintenant ces mouvements sont organisés. Il faudrait aussi évoquer le satanisme et ses résurgences épisodiques (19). A partir du 18 me siècle, l’ésotérisme s’incarne dans des ordres rosicruciens et dans les franc-maçonneries spiritualistes comme l’obédience du Droit Humain fondée par Annie Besant. Au dix neuvième siècle on assiste à la fondation d’Eglises gnostique (20)
L’analyse des causes de ce foisonnement religieux dans le Nouveau Monde et de ses prolongements en Europe nécessiterait un long développement, En simplifiant à l’extrême, on peut trouver des analogies avec les contextes qui ont vu éclore les mouvements des siècles passés en Europe: bouleversement social et économique du monde occidental, inadaptation des religions traditionnelles, évolution de la manière de penser le monde sous l’influence des sciences et des philosophies qui conduisent à renouveler le sens de la vie . Au vingtième siècle, la plupart des mouvements les mieux représentés sont issus des groupes religieux du 19ème siècle. C’est le cas des Témoins de Jéhovah issus des Étudiants de la Bible. Des millénarismes ont parfois accompagné la décolonisation (21). Nous trouvons aussi dans le Raëlisme, un mouvement né dans les années 1970, une transposition du millénarisme et du cargo-cult (22) puisque Raël annonce que les extra-terrestres descendront sur la terre et fourniront les clefs scientifiques d’un paradis terrestre si les hommes le méritent.

Les recompositions de l’effusion de l’esprit.

Un mouvement s’est développé peut-être plus intensément que les autres en un siècle : celui de la pratique de l’effusion de l’Esprit avec la cohorte de dons qui l’accompagne (don des langues, don de guérison…) qui est un réveil religieux teinté de millénarisme . On l’a appelé le pentecôtisme (23). Dans l’histoire des religions, on trouve des résurgences de culte organisé autour de ces phénomènes de transe (les Quakers par exemple). Toutefois, le Pentecôtisme actuel est né en 1906 dans un quartier délabré de Los Angeles sous l’impulsion de William Joseph Seymour, un afro-américain, fils d’anciens esclaves né en 1870 à Centreville (Louisiane). Élevé dans la religion méthodiste, il fut formé à la religion de l’effusion de l’Esprit par Charles Parham, prédicateur blanc membre du Ku Klux Klan. Devenu prédicateur lui même, Seymour réunit dans son temple de la rue Azuza de nombreux fidèles mexicains, asiatiques, afro-américains et blancs. Le Mouvement a connu un succès immédiat puisque dans les six mois qui suivirent le début de sa prédication, trente-huit prédicateurs partirent en mission dans le monde. La croissance fut rapide puisque le bulletin apostolique de la rue Azuza eût cinquante mille abonnés.
Le mouvement Pentecôtiste n’a pas réussi d’emblée à établir une fraternité interraciale. Aux États-Unis, il s’est créé un Pentecôtisme blanc à côté du Pentecôtisme noir. Lorsque W. Seymour mourut en 1922, ses collègues blancs ne le mentionnèrent pas. C’est probablement le mouvement religieux qui a actuellement la plus forte croissance dans le monde. Il doit son expansion à des prédicateurs infatigables qui parcourent le monde. Il doit aussi son accroissement au processus infini de division des communautés, chaque fraction se développant chacune de son côté pour se scinder à nouveau et croître.
Les auteurs ne cessent de proposer des chiffres toujours plus importants à propos du Pentecôtisme. Il y aurait près d’un demi-milliard de Pentecôtistes dans le monde. En Afrique, les Églises Indépendantes pentecôtistes se développent deux fois plus vite que l’Église catholique, deux fois plus vite que l’Islam, trois fois plus vite que les autres confessions chrétiennes. En Corée, l’Église Yoido réputée comme centre de guérison surnaturelle a eu une croissance rapide. Fondée en 1958, elle réunissait deux mille fidèles cinq ans plus tard, 15.000 mille en 1971, 200.000 en 1981, 800.000 en 1993. Sachant utiliser les modes, elle organise des sessions d’Alléluia-robic.
En Grande Bretagne, entre 1985 et 1990, les confessions traditionnelles ont perdu dix pour cent de fidèles tandis que dans le même temps les Églises Pentecôtistes ont progressé de 30 %. En Sicile, le Pentecôtisme a débuté en 1908. Bien que ses activités aient été freinées par l’Église catholique et par le régime Mussolinien, il était parvenu à réunir trois cent-cinquante mille fidèles en 1993 (24).
Les sociologues ont expliqué l’expansion du Pentecôtisme par le désenchantement de la science et de la technique, par le goût du mystère et de l’extase, par l’égalité des fidèles, le repli des spiritualités néo-orientales, le souhait de faire le lien entre l’expérience spirituelle et le religieux (25). Pour d’autres (26), le succès provient de l’appauvrissement de certaines couches sociales. Son millénarisme serait une réponse aux situations de crise où les révolutions et l’idéologie du progrès vacille, à l’urbanisation (27). Il faut pourtant se méfier des interprétations globales car les contextes où le Pentecôtisme fait souche sont différents. Il est communément admis que les Pentecôtistes recrutent parmi les pauvres mais qu’à mesure où les Églises s’institutionnalisent, elles attirent des membres des classes moyennes. Le pentecôtisme a été critiqué par les protestants conservateurs comme par exemple Ironside (1912) pour qui « le Pentecôtisme est un foyer de superstition et de fanatisme les plus grossiers» ou de G. Campbell Morgan : «Le Pentecôtisme est la vomissure de Satan». Actuellement, on leur reproche d’être des gens incultes, on fait d’eux des pitoyables victimes d’un charlatanisme religieux. On le voit : la rhétorique antisecte connaît, elle aussi, une continuité.
Naturellement, il me faudrait plus de pages pour compléter ce panorama. Je devrais évoquer le réveil religieux des Églises indépendantes africaines en pleine expansion (28) mais celles-ci ne se développent pas dans un contexte marqué par la sécularisation et donc nous renvoie à un autre analyse. L’expérience de l’effusion de l’Esprit a pénétré le catholicisme sous le nom de mouvement charismatique qui a pris la forme de groupes mais aussi de communautés organisées en revisitant le modèle monastique.
En centrant mon panorama sur le millénarisme et en évoquant incidemment le pentecôtisme, j’ai voulu montrer que la thèse de la recomposition religieuse est encore plausible. Les mouvements se recomposent sans cesse à partir des mêmes composantes.

BILAN ACTUEL ET ÉVOLUTION.

La seconde question que l’on peut se poser à propos de l’évolution du champ religieux est celle de l’importance des groupes religieux minoritaires. Les sectes et autres non-conformismes religieux ont-ils bouleversé le paysage religieux ? Seront-ils la religiosité de demain ?
Nous évoquerons la situation française. Nous avons réalisé un sondage auprès des mouvements religieux. Nous considérons que les informations sont fiables quoique nous souhaiterions nous appuyer sur des recensements officiels tels qu’il en existe aux États-Unis.

1) Les groupes se réclamant du christianisme

Les Témoins de Jéhovah annoncent 130.000 proclamateurs en 1997 (Témoins baptisés) et une assistance au Mémorial (commémoration de la Cène) de 220.000 personnes (baptisés + personnes intéressées). Le Mouvement missionnaire intérieur laïque (russellistes) est évalué à 340 membres et sympathisants. Dans un recensement de 1985, les Adventistes revendiquaient 8.153 membres répartis en 108 églises. Le chiffre est probablement dépassé. La Famille annonçait en juillet 1995 une dizaine de membres actifs et entre 30 et 50 sympathisants. Les Quakers sont en nombre infime.
La Science Chrétienne ne comptabilise pas ses fidèles et ne peut donc pas communiquer ses chiffres (on peut estimer qu’elle réunit quelques centaines de fidèles). La France compterait 25.000 Mormons en 1993. Les moonistes estimaient être 500 en 1995. Les Assemblées de Dieu ont 712 groupes locaux qui accueillent au total entre 40 et 50.000 fidèles. Il faudrait multiplier ces chiffres par deux pour avoir une idée du public intéressé par cette Église. Invitation à la Vie a 1700 cotisants en 1997. Ce mouvement revendique cinq mille sympathisants en France.

2) Les groupes non-chrétiens

Les Raèliens comptent 600 membres français. Parmi ceux-ci 400 membres cotisent (chiffres communiqués en juin 1995). La Sokka Gakkaï revendique 5.000 membres. Le mouvement Mahikari compterait le même nombre d’adeptes.
L’Association pour la Conscience Internationale de Krishna fait état de 500 cotisants, 3.000 sympathisants pour 200 religieux. Le bulletin Bhakti est tiré à 1000 exemplaires.
L’Église de la Scientologie nous a livré ses statistiques de 1997 pour la France. Quatre mille personnes avaient réglé leur cotisation à l’Association Internationale des Scientologues, 250 membres étaient des permanents. Parmi eux, 60 suivaient une formation à l’audition considérée par les fidèles comme du Conseil pastoral. Toutefois, ces chiffres ne donnent pas une indication de l’influence réelle de ce mouvement.
L’Église de la Scientologie de Paris a un fichier de 60.000 noms de personnes ayant acheté au moins un livre et s’étant manifestées ensuite auprès de l’Église. 2.500 personnes ont suivi un cours «majeur» (nécessitant une présence d’environ un mois dans les locaux à raison de 12 heures par semaine). Selon les responsables, pour avoir une idée de l’influence dans le pays, il faut multiplier les chiffres par trois. Un autre indicateur est l’exposition au message de la Scientologie : l’Église de Paris envoie sa revue bimestrielle à 25.000 lecteurs. La revue Éthique et Liberté a un tirage se situant entre 15.000 et 35.000 exemplaires (avec une diffusion payante comprise entre mille cinq cents et deux mille exemplaires).
Pour les Églises importées, le bouddhisme compte selon Odon Vallet (29) entre dix et quinze mille français convertis. Les quatre cent mille bouddhistes sont arrivés avec l’immigration asiatique). Pour Bruno Étienne, c’est une des religions qui recrute le plus actuellement en France (30)(31).
Les non-conformismes religieux français ne soutiennent pas la comparaison avec le Brésil par exemple où en 1980 sur 150 millions d’habitants, on comptait 680.000 afro-brésiliens, 860 mille spirites, 15 millions de Pentecôtistes (croissance de 10% l’an) dont 7 à 8,5 millions de fidèles des Assemblées de Dieu et 1,5 million de personnes appartenant à «d’autres religions». A l’époque, il y avait dans ce pays 130 millions de catholiques et 8 millions de protestants.
On le voit : le non-conformisme religieux français reste un phénomène de faible importance. Le rapport d’enquête parlementaire (Gest-Guyard) cite 172 mouvements mais ce sont parfois des communautés de très faible importance numérique comme Horus (avec une cinquantaine d’adhérents et en voie de dissolution) mais leur pouvoir d’attraction est relativement faible. Il y aurait 300 mille adeptes. Il y a une quinzaine d’années le rapport Vivien en comptait 600 mille.
Au plan européen, pour Massimo Introvigne, les adhérents aux groupes religieux minoritaires ne représentaient que 1 à 1,5% de la population. A eux seuls, les groupes chrétiens : Témoins de Jéhovah, Pentecôtistes, Mormons, Assemblées de Dieu fournissent l’essentiel des effectifs de non-conformistes religieux.
On constate ce même courant au plan mondial : il y a un demi-milliard de Pentecôtistes et quatre millions de Témoins de Jéhovah. Il y aurait près de huit millions de Mormons dans le monde. Dans les anciens pays socialistes, on retrouve le même panorama : l’Église orthodoxe a la plus forte représentation mais ce sont les mêmes groupes : Témoins de Jéhovah, Évangéliques, Adventistes du septième jour, Mormons qui progressent. Le Jéhovisme est, par importance, la troisième religion en Pologne.
En Afrique, ce sont les Églises Indépendantes africaines qui avec les sectes chrétiennes (Témoins de Jéhovah, Science Chrétienne) qui se développent. Les chiffres concernant les Églises Indépendantes africaines sont sans cesse revus à la hausse par les auteurs (32).
Au Japon, on a dénombré des milliers de sectes mais les chiffres sont erronés dans la mesure où on a compté des sanctuaires comme des sectes. Dans les faits, il y aurait à peu près le même nombre de mouvements religieux qu’en Europe.
Pour les mouvements occidentaux de la veine chrétienne, les plus nombreux, on retrouverait deux traditions fondamentales : le millénarisme et les réveils religieux fondés sur l’effusion de l’Esprit-saint.

Le 21ème siècle sera-t-il celui de l’effervescence des groupes religieux minoritaires ?

On peut répondre à cette question par une projection publiée par l’International Bulletin of Missionary Research (33) jusqu’en 2025. Certes, une projection n’est pas une certitude et l’avenir n’est écrit nulle part. Une conjecture faite sur la base des données présentes ne tient pas compte des changements socio-culturels qui pourraient se produire, ceux-ci ne pouvant être prédits. Toutefois, si les conditions restaient les mêmes, on assisterait à une expansion de l’Islam (de 15, 26 % à 23, 6% de la population mondiale), à une expansion du christianisme (33,68% à 36,97%) avec des nuances : la proportion de catholiques et de catholiques orthodoxes baisserait, la proportion de protestants et d’anglicans resterait stable. En revanche la proportion des autres chrétiens augmenterait. Les bouddhistes, les juifs, les hindouistes seraient sur une courbe descendante, les athées également. La progression du christianisme viendrait des nouvelles Églises chrétiennes.
Les sectes passeraient de 2,1% à 1,78%. Leurs effectifs passeraient de 78 à 148 millions d’adeptes. Elles seraient en progression numérique mais elles seraient en régression relativement à l’accroissement de la population mondiale. On constate que les Églises indépendantes africaines ne sont pas considérées dans le rapport comme des sectes puisque celles-ci seraient responsables pour une bonne part de l’accroissement du christianisme. L’indifférence religieuse sera importante.
La projection est sans doute déterminée pour une part chez les auteurs par la démographie. Les démographes prévoient qu’il y aura 8 milliards d’habitants sur notre planète en 2025 avec des évolutions contrastées : la progression est de 1,8% l’an dans les pays en voie de développement contre 0,4% dans les pays riches. La population africaine doublerait (1,4 milliard d’habitants en 2025). La population passerait de 491 millions pour l’Amérique latine et les Caraïbes à 689 millions), l’Amérique du Nord passerait de 301 millions à 369 millions d’ha., l’Océanie de 29 millions à 40 millions d’ha., l’Europe aurait une population en diminution ( elle passerait de 729 millions d’ha. à 701 millions en 2025). La Chine passerait à 1,48 milliard d’ha. et l’Inde à 1,33 milliard d’ha.). Le bouddhisme et l’hindouisme ne bénéficieraient pas, quant à eux de la croissance de la population.
Il semble bien que la recomposition se ferait à l’intérieur du christianisme, les groupes comme les Églises indépendantes africaines y prenant part, les sectes y jouant un rôle mais semble-t-il de moins en moins important.
La hausse de la croyance en l’enfer et au diable nous placerait plutôt vers une ouverture aux sectes fondamentalistes.
Quant à la nébuleuse mystique ésotérique, elle n’apparaît pas dans la projection : est-elle comptée parmi les sectes ? Est-elle un phénomène inclus dans les croyances probabilistes des «sans-religions» ?

DISCUSSION – CONCLUSION.

Que peut-on déduire à propos des scénarios et des chiffres évoqués plus haut ?
En premier lieu, il semble que les sectes ne constituent probablement pas la religiosité de demain contrairement aux prévisions des années 1970 fondées sur le modèle épidémiologique. Ceci confirme la thèse de Max Weber selon laquelle «le temps de sectes, ou quelque chose qui leur serait semblable est avant tout historiquement terminé» (34).
En second lieu, on assiste aussi à des évolutions à l’intérieur des mouvements religieux ou qui se proclament comme tel. La Scientologie actuelle est issue de la centralisation de petits groupes américains qui pratiquaient une méthode d’exploration de soi (la Dianétique) découverte par Ron Hubbard. Celui-ci a réuni des nouveautés scientifiques de son époque en une croyance. Il a ensuite livré une conception réincarnationiste de l’homme. Au plan pratique, la Scientologie est passée de la centralisation de groupes à une organisation bureaucratique. Si elle ne s’était pas organisée, la Dianétique n’aurait sans doute pas survécu (35). Elle n’aurait probablement été qu’un courant psychospirituel semblable à d’autres, aujourd’hui disparus.
A présent, l’Église de la Scientologie tente de s’imposer comme une dénomination en se référant à une tradition : le bouddhisme. Ses responsables ont mis en valeur l’appellation «bouddhisme technologique» proposée par un théologien américain. D’autre part, elle recourt au vocabulaire ecclésial occidental : un adepte s’appelle un paroissien, les auditeurs Dianétique se nomment : «révérends» et «conseillers pastoraux». On trouve ici un exemple d’institutionnalisation sur le modèle des Églises.
Les groupes indépendants du Renouveau charismatique ont évolué vers des congrégations qui s’insèrent dans l’Église en acceptant la régulation de celle-ci pour la régénérer en renouant avec l’habitus institutionnel de l’Eglise (36).
Invitation à la Vie offre un second exemple de stratégie de survie à un tournant de son histoire. Fondé par une femme, il représente un cas d’innovation religieuse: il allie une pratique de guérison Nouvel âge : (le massage énergétique des supposés « chakras ») à un catholicisme traditionnel (récitation du rosaire, culte des saints, culte marial, pèlerinages). Depuis quelques années, ce mouvement tente de faire reconnaître son christianisme par l’Église catholique qui possède encore un capital symbolique. Il a souhaité un temps s’y intégrer (le souhaite-t-il encore’?). On trouve ici encore une quête de légitimité auprès des institutions existantes.
Si les composantes actuelles de la religiosité diffuse trouvent une voie de l’institutionnalisation au prix d’une réinterprétation des croyances et des pratiques dans un ensemble plus cohérent, la décomposition des religions n’aura été que le prélude d’une recomposition dans une société qui pour l’instant évolue vers l’indifférence religieuse. Nul ne sait si l’humanité deviendra a-religieuse au cours des prochains siècles ou si elle ré-emploiera les éléments de spiritualité qui se sont réveillés pour recomposer une sphère croyante en régression.

RÉGIS DERICQUEBOURG.
Université Charles De Gaulle
Lille Ill – Groupe de sociologie des religions et de la laïcité.

(1) S. Freud : in L’avenir d’une illusion, Malaise dans la civilisation.
(2) E. Durkheim : L’avenir de la religion sous titré : «De l’irréligion de l’avenir, étude de sociologie », 1887.
(3) Harvey Cox : La cité séculière, Paris, Casterman, 1968.
(4) Voir à ce propos : Sylvette Denèfle : Sociologie de la sécularisation, Paris, L’Harmattan, 1997.
(5) Sharon Hanson : The secularisation Thesis ; Talking of Cross Purposes, Journal of contemporary religion, Vol. 12, n » 2, 1997.
(6) Les jeunes français et la dérive des religions in La cultura dei giovani alla fine del seconde millenario, Milan, Angeli, 1997.
(7) Les croyants se répartissent de la sorte : 67% de catholiques, 2% de protestants, 1% de juifs, 2% de musulmans, pas de pourcentage pour les orthodoxes, 3% pour les autres religions.
(8) cité par Jacques Sutter in Les jeunes français et la dérive des religions, La cultura dei giovani europée alla fine del seconde milenario, ouvrage collectif, Milan, Angeli, 1997
(9) Françoise Champion : La nébuleuse mystique-ésotérique in De l’émotion en religion, Paris Centurion, 1990. « La croyance en l’alliance de la science et de la religion dans les nouveaux courants mystiques et ésotériques» ASSR, 1993,82, p. 205-222. «De l’hétérodoxie des nouveaux groupes mystiques et ésotériques» in Pluralisme et minorités religieuses, sous la direction de Jean Baubérot, Peeters, Louvain-Paris. «Les sociolo¬gues de la post-modemité religieuse et ia nébuleuse mystique ésotérique», Archives de Sciences sociales des religions, n »67/1.1989.
(10) Jacques Sutter nous a signalé l’ambiguïté de cette question puisque pour certains la question ne se pose même pas car ils n’ont jamais eu la foi.
(11) Le millénarisme correspond à l’attente du second retour du Christ qui peut se faire de diverses manières selon les interprétations bibliques.
(12) Norman Cohn : Les fanatiques de l’apocalypse, Paris, Payot, 1983 (1ère ed. 1962).
(13) L’historien Christopher Hill le montre à propos de l’Angleterre dans son livre Le monde à l’envers, Paris, Payot, 1977. Les niveleurs, les bêcheurs, les membres de la Cinquième monarchie, les Baptistes, les Quakers, les Muggletoniens.
(14) Les bêcheurs se rassemblèrent sur la colline Saint Georges près de Londres pour bêcher les friches communales dont ils s’emparaient pour en faire une propriété collective.
(15) Henri Desroche : Les shakers américains, Paris Minuit, 1955.
(16) Cf N. Volkov : La secte des Castrats, Paris, Belles-Lettres, 1995.
(17) Pour une mise en perspective, on peut lire le livre de Régis Ladous : Le spiritisme, Paris, Cerf, on se référera aux travaux de Christine Bergé),
(18) Masimo Introvigne : La magie, Les nouveaux mouvements magiques, Paris, Droguet et Ardant, 1993.
(19) Massimo Introvigne : Enquête sur le satanisme, Paris, Dervy, 1997.
(20) Jean Pierre Laurant : L’ésotérisme chrétien en France au XIX me siècle, Lausanne, L’Age d’Homme, 1992.
(21) V. Lanternari : Les mouvements religieux des peuples opprimés, Paris, Maspéro, 1983.
(22) Cargo-cuit : Le cargo-cuit consiste en pratiques résultant de l’attente d’une abondance de biens d’origine su matu relie qui arriveraient dans un navire. Cf G.W. Tromp ed.: Cargo-cults and Millenarian Movements, Berlin, New York, Mouton De Gruyter, 1990.
(23) Le Pentecôtisme tire son appellation de la Pentecôte de l’an 34 où, à Jérusalem, des langues «qu’on eût dites de feu» symbolisant l’esprit de Dieu se posèrent sur les apôtres (Actes des apôtres 2, 1-3) afin qu’ils poursuivent leur mission. Les Pentecôtistes sont rassemblés en diverses fédérations. Les deux principales sont les Assemblées de Dieu et les Evangélistes. Le Pentecôtisme catholique s’appelle : le renouveau charismatique. Nous pouvons relever les principales caractéristiques du Pentecôtisme : 1) la conversion au Pentecôtisme passe par trois phases : a) l’acte individuel de déclaration : «j’accepte Jésus», b) le baptême par immersion, c) le baptême du feu : glossolalie, expérience extatique. Les cultes sont marqués par des prières de louange, des mouvements corporels (balancements et battements des mains), des témoignages personnels, des guérisons et surtout la glossolalie ou «parler en langues» qui est un discours prononcé par un fidèle dans une langue qu’il ne connaît pas mais qui peut être décrypté par une personne qui a le don d’interprétation.
(24) Dans cette région deux pentecôtistes sur trois sont des femmes qui ont bravé leur père ou leur mari en se convertissant. Leur conversion marque une rupture par rapport au rôle traditionnel de la femme en Sicile.
(25) Harvey Cox : Le retour de Dieu, Paris, Desclée De Brouwer, 1995.
(26) André Corten : Le Pencôtisme au Brésil, Paris, Karthala, 1995.
(27) Pour Willems, Le paradis des masses, le pentecôtisme chilien n’est pas protestant, c’est une transplantation au milieu urbain du catholicisme rural.
(28) Les ouvrages successifs sur les Églises indépendantes africaines (…) proposent des chiffres revus à la hausse. C.G. Oosthuizen, M.C. Kitshoff & S.W. Dube (ed.): Afro-Christianity at the Grassroots, Leiden, E.J. Brill, 1994. Gerhardus C. Oosthuizen : The Healer-Prophet in Afro-Christian Churches, Leiden, E.J. Brill, 1992.
(29) Figaro du 23 octobre 1996, Supplément Littéraire.
(30) : Bruno Etienne et Raphaël Liogier: Etre Bouddhiste en France, Paris, Hachette, 1997.
(31) Le bouddhisme présente cette particularité en occident : il a intéressé des gens depuis 1880. Il a été découvert par des intellectuels puis par les hippies et enfin par le Nouvel Age à chaque fois pour des raisons différentes. Voir Joseph Tamney : American society in the Bouddhist mirror, New York, Garland, 1992.
(32) En Afrique du Sud, les grandes Confessions rassemblaient en 1950, 75% à 80% de la population, les AIC regroupaient de 12 % à 14% des citoyens. En 1980, les chiffres étaient de 52 % pour les premières et 27% pour les secondes. En 1991, les évaluations passent respectivement à 41% et à 36%. Les AIC risquent de devenir la religion dominante dans la première décade du vingt et unième siècle. La contribution de J.F. Kunnie fournit les dernières statistiques pour l’Afrique du Sud : il y a six mille Eglises Indépendantes africaines, elles rassemblent neuf millions de personnes (sur 22 millions d’habitants). Cf Oothuizen : Afro Christianity at the Grassroot. En Afrique selon C.G. Oosthuizen, il y aurait en 1990 4.000 groupes réunissant 8 millions de fidèles contre 800 groupes et 800.000 fidèles en 1948. (The Healer-prophet in Afro- Christian Churches, Leiden, E.J. Brill, 1992.
(33) Vol. 20, nul, janvier 1996.
(34) Le charisme selon Max Weber: la question sociologique parJean Martin Ouédraogo, Archives Européennes de Sociologie, XXXVIII (1997), pp. 324-343,
(35) Puisqu’elle avait suscité la méfiance de l’Association Américaine de psychologie
(36) Monique Hébrard puis Françoise Champion et Martine Cohen.

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