Par Régis Dericquebourg

Paru dans Plat Pays, numéro spécial « Iconoclasme, Hérétiques, Érasme », Lille, N° 6, Association des néerlandisants de France, 1987.

Tous les chrétiens vivent dans l’espérance du retour du Christ à la fin des temps mais tous ne l’attendent pas de la même façon.

Selon les Évangiles, la venue du sauveur sera précédée de catastrophes et de calamités. Elle sera également devancée par les agissements de l’antichrist, figure du démon, qui séduira les hommes et qui martyrisera tous ceux qui se rangeront du côté de Dieu. Durant ces prémisses, le Christ conduira contre ce personnage maléfique un combat victorieux à l’issue duquel l’histoire de l’humanité prendra fin pour céder la place au Royaume divin où entreront les « bons » pour une éternité de paix et de bonheur. Les méchants, quant à eux seront éliminés.

L’aspiration aux fins dernières où se mêlent la terreur d’Harmaguedon et la promesse de salut et la promesse de salut éternel hante la prédication chrétienne depuis ses origines.
Le scénario de l’apocalypse comporte une période de mille ans (ou millenium) pendant laquelle Satan sera « lié ». elle se situe entre la première résurrection, celle des morts méritants, et la résurrection des mauvais en vue de leur jugement et de leur damnation éternelle.
Avec l’eschatologie, la perspective du millenium heureux a exalté l’imagination chrétienne au cours des siècles. L’attente millénariste d’une « Nouvelle Terre » gouvernée par le Christ et les saints est apparue aux premiers moments de l’Eglise mais par la suite, le catholicisme l’a relégué au second rang des préoccupations religieuses en passant d’une préparation collective à la « fin des temps »s à une préparation personnelle à la rencontre avec Dieu (jugement de l’âme) après la mort (1).
Cependant, elle a continué à exister en dehors du catholicisme, à sa périphérie ou dans ses dissidences, en véhiculant une protestation sociale – le millenium n’était-il pas une revanche des démunis honnêtes contre les riches corrompus ? – du Moyen Age à nos jours. L’exemple ancien le plus connu sans doute est le mouvement constitué autour de Joachim de Fiore (1155-1202) en Italie. Mais la Flandre a également été touchée par l’effervescence millénariste, en particulier sous la houlette de Tanchelm d’Anvers, prophète hérétique.
La prédication de Tanchelm d’Anvers relatée par l’historien Norman Cohn dans un ouvrage remarquable (2) se déroule au début du 12 me siècle.
Selon Raymond Monier (3), Au XI me siècle, la puissance des comtes de Flandre a atteint son apogée. Le territoire flamand s’étend de l’Escaut à la Canche et de la Mer du Nord au Brabant, au Hainaut et au Cambrésis, fiefs que les comtes de Flandre tentent d’administrer. Leur désir d’expansion profite de la lutte qui oppose les papes réformateurs aux princes allemands.
Entre 950 et 1130, la Flandre subit sur plusieurs plans, d’importantes transformations qui s’intensifièrent au siècle suivant.
Au plan économique, elle devient une puissance maritime qui exerce une influence lointaine ; elle accroit considérablement la surface destinée à l’agriculture et à l’élevage. Elle gagne de l’espace sur la mer en construisant des digues, en entretenant les dunes et en régularisant l’écoulement des eaux. A l’intérieur, les flamand fertilisent les terres incultes. Parallèlement, on assiste à une forte expansion démographique. Le paysage se transforme : une société commerciale, industrielle et urbaine active prend naissance à côté des campagnes. Les villes s’entourent de fortifications pour protéger leurs richesses de la convoitise de l’ennemi. Elles sont habitées par des aventuriers, temporairement installés puis par le surplus des populations rurales.
Sur le plan religieux, la Flandre est divisée en diocèses qui administrent des archidiaconés eux-mêmes divisés en doyennés responsables d’un certain nombre de paroisses. Le nombre de ces dernières augmente en suivant la progression de la population et de la superficie des sols cultivables mais il s’en installe également dans les villes.
Les comtes exercent une autorité sur les clercs bien que les papes la revendiquent. Le clergé séculier ne semble pas manifester un degré de spiritualité et de moralité élevé : le concubinage, le commerce des choses saintes (simonie), l’achat de charges religieuses sont courants. De leur côté, les monastères doivent être rappelés à leur idéal… La piété populaire, quant à elle, s’exprime par la vénération des saints et des reliques (4).
C’est dans ce cadre que se déroule la mission prophétique de Tanchelm.
Les historiens ne nous enseignent rien sur l’enfance et la jeunesse de cet homme. Sa vie n’est connue qu’à partir du moment il est moine. On dit qu’il possède la même instruction que les clercs de son époque et qu’il est doué d’une éloquence remarquable. Pour des raisons inconnues, vers 1110, il fuit le diocèse d’Utrecht pour se rendre dans le comté de Flandre. Dans cette nouvelle patrie, il gagne la confiance du gouverneur : le Comte Robert II . Celui-ci l’estime au point de lui confier une importante mission diplomatique auprès du Saint Siège. Le comte avait intérêt à affaiblir la puissance de l’empereur allemand dans les Pays Bas pour permettre l’extension de la Flandre. Il charge donc Tanchelm de persuader le pape de démenbrer de diocèse d’Utrecht et d’en rattacher une partie à sa circonscription religieuse, laquelle dépend du comté flamand. Le moine fait le voyage à Rome en compagnie d’un prêtre nommé Erwacher mais sa mission diplomatique échoue car l’archevêque de Cologne a persuadé le pontife de repousser la demande.
En 111, le comte Robert, protecteur de Tanchelm meurt. Pour des motifs que les historiens ne nous révèlent pas, il commence une vie de prédicateur errant. Il parcourt le Brabant, la Zélande, la principauté-évêché d’Utrecht et il s’active surtout à Anvers où il installe don quartier général. Les sources historiques peu précises et venant de ses opposants mentionnent qu’il a été emprisonné pendant un temps. Pour quelles raisons le poursuit-on ?
Ses ennemis ne supportent sans doute pas son discours contestataire et l’accueil favorable qu’il reçoit de la population. Selon les textes anciens, Tanche lm commence sa prédication avec l’habit de moine. Son éloquence fascine les foules (don de la parole ?). « Il avait l’air d’un saint homme et le chapitre d’Utrecht déplore que, comme son maître le diable, il ait l’apparence d’un ange de lumière » (N. Cohn, p.45). Que dit-il ? Comme beaucoup de proclamateurs itinérants de l’Europe, il dénonce la vie peu conforme à l’Evangile des prêtres, puis il étend ses attaques à l’Eglise tout entière. Il réfuta la valeur des sacrements administrés par le clergé et il affirme que les églises ne valent pas mieux que des maisons de prostitution. Sa propagande est si efficace que des fidèles se mettent à refuser l’eucharistie et s’écartent du culte. Tanchelm persuade ses auditoires de ne plus payer la dîme aux ecclésiastiques ; il rejoint en cela un souhait populaire. On comprend mieux maintenant pourquoi son message protestataire et dénonciateur d’une situation sociale pouvait gêner les autorités.
Un document émanant du chapitre d’Utrecht nous renseigne sur sa conduite et sur la place qu’il revendiquait dans la spiritualité de l’époque.
D’après ce texte, Tanchelm avait fait de ses disciples une communauté entièrement soumise à sa dévotion et se considérant comme la vraie Eglise. Il aurait régné sur cette dernière comme un Roi messianique. L’analogie entre cette description et celle qu’on fait de certaines sectes actuelles est frappante.
Il est vrai que ce prophète ne manque pas d’allure si l’on en croit N. Cohn (p.47) : « Lorsqu’il allait faire un sermon, il marchait entouré d’une escorte et précédé, non pas d’un crucifix, mais de ses propres épées et bannières, portées comme des insignes royaux. Il proclame qu’il possède le Saint Esprit au même degré que le Christ, et que, pour lui, il est Dieu. Il commet des actions spectaculaires : un jour, il se fait apporter la statue de la vierge Marie et il se fiance avec elle devant la foule. Ecoutons l’historien à ce propos : « On plaça de chaque côté de la statue des coffres destinés à recevoir des cadeaux de mariage des hommes et des femmes (…), les gens se ruaient pour faire leur offrande (…) les femmes jetaient leurs boucles d’oreilles et leurs colliers. » (p.47)
Autour de lui une communauté se met en place. La lettre du chapitre d’Utrecht, qui est la principale source d’information sur le sujet, raconte qu’un des disciples de Tanchelm, le forgeron Manassé, réunit une fraternité de douze hommes à l’exemple des apôtres, et d’une femme qui représentait la mère du Christ. Son biographe à charge : Saint Norbert raconte que le prophète organisait de splendides banquets avec ses gardes du corps et qu’il était dangereux même pour les princes des territoires voisins de l’approcher autrement qu’en le vénérant sous peine d’être tué. Mais l’adulation des foules est certaine : ne va-t-elle pas jusqu’à se partager l’eau de son bain ?
Des biographies douteuses parlent à son propos de débauches érotiques. Mais n’a-t-on pas dit cela de tous les prédicateurs hérétiques ? Elles affirment aussi que Tanchelm aurait perpétré des massacres. Il est vrai que les mouvements millénaristes de son époque ont parfois été violents et ont parfois permis aux plus humbles de prendre une revanche sociale. Mais dans le cas que nous relatons, les faits ne sont pas certains.
Une chose est sûre : Tanchelm a bien exercé une domination sur une région entière et l’Eglise n’a pas su lui résister. Même après sa mort (on pense qu’il a été assassiné par un prêtre en 1115. Même après sa mort, Anvers resta sous son influence. Un fait paraît significatif : une congrégation de chanoines envoyés dans cette ville pour combattre l’hérésie y succomba.
Il fallu tout le charisme et toute l’habileté de Norbert de Xanten pour arracher la cité anversoise à la domination posthume de Tanchelm et pour permettre à l’Eglise d’y rétablir son influence.
Sur le plan historique, ce millénarisme rejoint tous les mouvements du même type qui embrasèrent l’imagination et la foi des populations de l’Europe en provoquant parfois des insurrections.
Sur le plan sociologique, ce courant religieux peut être comparé avec les messianismes qui attirent les plus démunis. On sait qu’il a trouvé un terrain propice chez les pauvres de Walcheren et des îles de l’embouchure de l’Escaut. Nous retrouvons le même phénomène socioreligieux dans l’occident médiéval puis plus récemment chez les peuples colonisés (5) et enfin, d’une manière plus organisée dans les sociétés industrielles. Qui de nos jours n’a pas entendu le message des Témoins de Jéhovah qui fustigent l’Eglise dans les mêmes termes que Tanchelm (« la grande prostituée ») tout en annonçant la parousie ? Il est dommage que les archives ne nous fournissent pas suffisamment de documents pour analyser l’itinéraire intellectuel qui a conduit Tanchelm à passer de la vocation monastique à celle de prophète (hérétique) du Pagus Flandrensis.
Références
(1)Voir Séguy Jean : Sociologie de l’attente in Le retour du Christ, Bruxelles, Presses universitaires Saint Louis, 1983.
(2) Cohn Norman : Les fanatiques de l’Apocalypse , Paris Payot, 1983 (1 re ed. 1962) contient les références bibliographiques sur le Tanchelisme.
(3)Monier Raymond : les institutions centrales du Comté de Flandre de la fin du IX me siècle à 1304, Paris, Domat, Montchrestien, 1944.
(4)Gonschof François L. : La Flandre sous les premiers comtes, Bruxelles.
(5)Lanternari Vittorio : Les Mouvements religieux des peuples opprimés, Paris, Maspero, 1983. Voir aussi le livre de Christopher Hill : le Monde à l’envers, Paris Payot, 1977.
Voir aussi : Tanchelm et le projet de démembrement du diocèse d’Utrecht ver 1100 , Bulletin de l’Académie Royale de Belgique, classes des Lettres, 5 me série, vol. XIII, Bruxelles, 1927, p. 112-119) par Pirenne.

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