Par Régis Dericquebourg

L’objet de cette consultation est de faire le point sur la Scientologie d’un point de vue sociologique.
La question posée est : la Scientologie est-elle une religion ? Et si oui, quel type de religion ?
Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse. Nous décrirons aussi quelques aspects de la Scientologie telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui.
Le texte que nous avons rédigé est le fruit d’une étude de l’Eglise de Scientologie qui se poursuit. Elle a aboutit à quelques articles et à quelques contributions dans des colloques.
Notre présentation n’est ni polémique, ni apologétique.

La Scientologie est-elle une religion ?

Qu’entendons-nous par religion ?

Cette consultation ne peut donner lieu à un débat de fond sur la définition de religion. On peut toutefois s’accorder comme l’a fait Bryan Wilson sur un nombre minimum de caractéristiques que l’on trouve dans la plupart des religions. Il s’agit en somme d’une définition utile. Nous n’ignorons pas que cette perspective écarte provisoirement le débat sur la définition de religion que les nouvelles formes de religion imposent.
Avec Bryan Wilson(1) nous pouvons considérer qu’une religion comporte :

  • Une cosmologie où l’univers prend un sens par rapport à une des forces surnaturelles. La conception de l’homme dépasse les limites de l’existence terrestre. Il a un « avant » et « un après ». La finitude de l’homme n’est pas acceptée.
  • Une morale qui découle de cette cosmologie. Elle fournit des prescriptions et des lignes de conduite en accord avec les sens de l’univers qui est proposé.
  • Des outils qui mettent en relation les hommes et le principe surnaturel : la prière, des cérémonies religieuses, des techniques de méditation.
  • Une communauté de fidèles, aussi minime soit-elle qui permet de maintenir et de reproduire les croyances, de gérer les biens de salut.

La combinaison de ces divers éléments permet de distinguer les religions 1) des philosophies déistes qui livrent une cosmologie et fournissent un sens à l’existence mais qui n’ont pas pour but de relier les hommes aux forces surnaturelles, 2) de la magie individuelle qui vise à obtenir des résultats empiriques par l’utilisation de techniques empiriques, 3) des organisations déistes comme la Franc-maçonnerie qui reconnaissent l’existence d’un Grand Architecte de l’univers mais dont les cérémonies ne sont pas orientées vers la mise en relation de l’homme avec celui-ci.

Le Contenu de la Scientologie

La Scientologie comporte une cosmologie, une anthropologie, une éthique, des cérémonies religieuses, une méthode d’audition, une technique de purification du corps, des méthodes d’entraînement, une théorie de la communication.

La cosmologie : le surnaturel scientologique

Le fondateur, Ron Hubbard (1911 – 1986) renoue avec la thèse des Esprits primordiaux. Il affirme qu’avant la naissance de l’univers, il existait des esprits appelés thétans. C’était des êtres immatériels, sans masse, sans limites temporelles, n’occupant aucun espace, omniscients, omnipotents, indestructibles, immortels et capables de créer toute chose. Ces êtres immatériels avec l’être Suprême créèrent l’univers. Oisifs, ils souffraient de leur propre immortalité. Pour se distraire, ces entités impalpables décidèrent de créer l’univers. En faisant cela, ils se prirent à leur propre piège et ils s’engluèrent dans leur création – et plus particulièrement dans l’homme – c’est-à-dire dans le temps, dans l’espace, dans l’énergie, dans la matière, allant même jusqu’à oublier qu’ils en étaient les créateurs. De ce fait, ils perdirent leur puissance et leur omniscience et devinrent des hommes vulnérables. Depuis ce temps, ils retournent vie après vie, habiter des corps différents. Aujourd’hui, les thétans ont oublié leur véritable identité spirituelle et ils croient être des corps humains. L’homme a donc une origine spirituelle : il est à la fois un corps, un psychisme et un thétan.

On trouve là une version gnostique de la chute de l’homme parfait dans l’imperfection ainsi qu’une transposition du drame grec où les Dieux se mêlent des affaires des hommes et se font piéger.
Une libération doit mettre fin à la succession des vies. La Scientologie veut rapprocher l’homme de l’état de thétan originel.

Les dynamiques et l’éthique

La Scientologie traite de la force motrice de l’Univers et du sens de l’existence.
L’univers est mis en action par une pulsion dynamique qui est une force au service de la survie, laquelle est le principe même de l’existence. Elle varie selon les individus et les races. Elle dépend de la physiologie, de l’environnement et de l’expérience. Elle influence la ténacité de l’individu envers la vie et l’activité de l’intelligence considérée comme l’aptitude d’un individu, d’un groupe ou d’une race à résoudre les problèmes relatifs à la survie.

La moralité d’un individu se juge en fonction des actions qu’il accomplit en vue de la survie.
Dans cette perspective, le bien est ce qui est constructif, le mal est ce qui va à l’encontre de la survie. On peut noter que la morale scientologique n’est pas un ensemble de recommandations (morale close chez Bergson). Elle est le fruit d’une compréhension et d’une intériorisation du sens de la vie qui agit comme une boussole personnelle. Il s’agirait d’une morale ouverte.
Dans la Scientologie comme dans les groupes spiritualistes il n’y a pas de pêché. Il y a des erreurs qui sont des actions destructrices contre l’homme, contre la famille, contre la société, contre Dieu. Le repérage des fautes et la réparation de celles-ci font partie du travail d’éthique.
La pulsion dynamique devient plus complexe à mesure que l’organisme devient plus complexe. Chez l’homme « normal » (non aberré), elle se divise en huit domaines qui correspondent à des objectifs.

  1. La dynamique du soi consiste en une pulsion dynamique à survivre en tant qu’individu, à obtenir du plaisir et à éviter la douleur. Elle se rapporte à l’alimentation, aux vêtements, au logement, à l’ambition personnelle et aux objectifs généraux de l’individu.
  2. La dynamique du sexe dirige la procréation.
  3. La dynamique du groupe gouverne le domaine de la vie sociale. Elle favorise les conduites destinées à maintenir la survie du groupe auquel l’individu appartient.
  4. La dynamique de l’humanité englobe la survie de l’espèce.
  5. La dynamique de la vie pousse la personne à travailler pour la vie en elle-même. (Toutes les choses vivantes, plantes, animaux).
  6. La dynamique de l’univers physique est la pulsion de l’individu à accroître la survie de tout ce qui est matière, énergie, temps et espace.
  7. La dynamique de la pensée concerne la pulsion de l’individu à survivre en tant que pensée et en tant qu’être spirituel.
  8. La dynamique de la pensée universelle est la pulsion à survivre pour le créateur ou l’être suprême.

Seules les quatre premières dynamiques se rapportent à la Dianétique. Les autres, ajoutées en 1950, de caractère métaphysique sont traitées dans la Scientologie.
Le fidèle est invité à se mettre en accord avec toutes les dynamiques. Des questionnaires d’auto exploration lui permettent de faire le point sur sa condition dans chacune d’elle. Avec l’aide d’un ministre d’éthique, il recherche les moyens de remédier à des conditions défaillantes.

L’anthropologie scientologique

L’enseignement de Ron Hubbard comporte une conception de l’individu dans laquelle le corps et le psychisme sont intimement liés.
À partir de ses recherches concernant le mental et la nature humaine, LRH écrivit en 1950 « La Dianétique, la puissance de la pensée sur le corps » qui devint immédiatement un bestseller et entraîna la création des organisations de Dianétique. À cette époque la Dianétique s’adressait uniquement au mental comme moyen de soulager l’individu de traumatismes mentaux. Néanmoins, au début des années 1950 Mr Hubbard continua ses recherches et entra dans le royaume de l’esprit en découvrant que l’homme est un esprit immortel qui a vécu d’innombrables vies et transcende la dimension physique. La première église de Scientologie fut fondée en 1954.
En Scientologie, le psychisme est comparable à un ordinateur composé de trois instances principales : le mental analytique, le mental réactif et le mental somatique.
La première figurerait l’intelligence, faculté infaillible qui serait le centre conscient de la personne (le « je » ou personnalité de base). Cet analyseur qui serait analogue à un processeur et travaillerait à partir des perceptions (stimulations du monde extérieur), avec l’imagination et les souvenirs contenus dans la banque mnémonique standard. Cette mémoire reçoit de la naissance à la mort, pendant la veille comme pendant le sommeil, les renseignements transmis par les organes des sens qu’elle archive intégralement, Chronologiquement, dans divers fichiers (banque auditive, visuelle, tactile …) qu’elle tient à la disposition du mental analytique. Celui-ci réfléchit en permanence. Il se fait transmettre sans cesse les duplicata des documents archivés, il les évalue, les compare pour fournir des réponses justes aux problèmes que l’individu rencontre. Pour accomplir les tâches habituelles comme marcher, dactylographier… sans s’encombrer d’informations inutiles, il confectionne des circuits prêts à agir et qui froment le régulateur de fonctions acquises. En principe, le mental analytique est une sorte de « processeur » rationnel, infaillible qui ne provoque aucun désordre psychique ou psychosomatique.
Le comportement aberrant est provoqué par le mental réactif qui est un réservoir d’engrammes. Ces derniers ne sont pas exactement des souvenirs ; ce sont des enregistrements complets dans leur moindre détail de toutes les perceptions reçues par le sujet pendant un moment d’inconscience total ou partielle (évanouissement ou anesthésie, par exemple).

L’audition

La Scientologie est surtout connue par sa méthode d’audition. Pour les scientologues, elle est une voie spirituelle méthodique.
De quoi s’agit-il ?
L’audition a pour but de retrouver tous les événements de la vie présente ainsi que toutes les vies antérieures – sur la piste du temps. Parmi les faits retrouvés, les plus intéressants sont les épisodes traumatisants auxquels est aliénée une quantité d’énergie qui réduit les capacités car elle entrave l’action et la pensée rationnelle. Le travail de remémoration de ces événements et leur parcours (2) libère, par l’abréaction, l’énergie liée aux incidents qui se trouve ainsi disponible. Il s’ensuit un sentiment de bien-être. D’autre part, les incidents du passé sont considérés comme la source de maladies physiques ou psychiques. Leur reconnaissance et le travail que l’audité opère sur eux est sensé les effacer. Par exemple, une personne qui éprouve de l’angoisse retrouvera peut-être pendant l’audition qu’elle a été étranglée dans une vie antérieure. En parcourant l’incident traumatique, elle se libérera de l’angoisse qui a accompagné l’événement passé.
On ne peut s’empêcher d’évoquer à ce propos la construction d’un mythe personnel dans la cure chamanique dont parle Levi-Strauss dans l’Anthropologie structurale (4).
Dans la terminologie hubbardienne, l’audition de Scientologie utilise les capacités du mental analytique pour vider le mental réactif de ses engrammes nocifs qui entravent les aptitudes pour retrouver la puissance du thétan incarné.
L’audition produit deux choses :

  1. par l’exploration du passé, elle montre rapidement à l’adepte qu’il est un esprit tout-puissant incarné limité par sa condition d’homme,
  2. l’effacement d’engrammes conduit à l’état de « Clair » (5).

L’élimination des engrammes aide à régénérer l’être. Elle se traduit par l’accroissement de la force vitale, avec une plus grande capacité à survivre, un sentiment de puissance et de meilleures aptitudes qui se mesurent sur l’échelle des tons.

Pour les scientologues, l’audition est une forme de conseil pastoral. Brian Wilson partage ce point de vue (dans « Scientologie », écrit en 1994) en considérant que la Scientologie manifeste la systématisation de la relation avec l’esprit, une orientation que l’on retrouve dans le méthodisme.
Pour nous c’est une forme de rationalisation de la vie religieuse.

Les scientologues insistent sur le fait que l’audition est d’abord et avant tout une aventure spirituelle qui permet d’accéder à la partie spirituelle et immortelle de l’homme, comme dans les religions orientales.

C’est à travers l’audition que le thétan devient certain de son immortalité et qu’il est capable de grandir spirituellement. À travers l’audition l’homme acquiert une plus grande compréhension de sa spiritualité et de sa relation avec l’Etre Suprême. L’audition permet également à l’homme de devenir plus compréhensif et capable tout au long des huit dynamiques.

Certains détracteurs de la religion ont comparé la Scientologie à une forme de psychothérapie. Cependant les méthodes et les rituels ne sont pas les mêmes, et ils ont des buts totalement différents : la psychothérapie s’occupe du mental ; le but de la Scientologie est le salut de l’esprit. 1) La personne auditée comprendra la dualité de l’homme et, en découvrant les vies passées, elle comprendra la permanence d’un principe unique présent tout au long de ses vies ;
2) La Scientologie traite aussi du thétan. En soulageant le thétan des masses mentales et corporelles, il retrouvera sa puissance initiale ; L’individu que représente le thétan deviendra une espèce de « libéré-vivant » (jivan mukti).

Entraînement religieux

L’autre pilier de la pratique religieuse appelé « l’entraînement » consiste en une étude intensive des écrits pour l’illumination spirituelle et la formation du clergé scientologue.
Les scientologues considèrent qu’ils doivent montrer leurs qualités d’êtres spirituels dans toutes les situations de la vie. Ils trouvent ce chemin en étudiant les écrits scientologues. Les études dans un but d’illumination se retrouvent dans d’autres religions telles que le Judaïsme avec le Talmud, les enseignements de Bouddha et les écritures ésotériques. De plus d’après les scientologues, l’entraînement et l’audition vont de pair. On doit augmenter en même temps ses aptitudes, ses responsabilités et son savoir. On découvre que l’on peut agir avec la puissance d’un thétan réincarné et communiquer avec les autres êtres spirituels. Par exemple, lors de l’entraînement, les scientologues apprennent également « comment auditer » pour découvrir dans l’autre le processus de spiritualisation et pour exercer leur responsabilité de croyant.

La purification

L’ascèse scientologique comporte un programme de purification. La purification consiste à expulser du corps toutes les toxines qui affaiblissent le corps. Celles-ci proviennent de l’usage de médicaments, de drogues ou de l’exposition aux radiations nucléaires dont l’atmosphère serait chargée(6). Il consiste en séances de sauna accompagnées de course à pied, d’absorption de vitamines et d’huile. Celle-ci étant destinée à remplacer les graisses chargées de toxines qui disparaissent pendant les séances de sauna. Le but du programme est de purifier le « terrain » pour le rendre plus résistant mais aussi pour rendre l’esprit plus actif en éliminant les résidus de médicaments (sédatifs, somnifères) et de drogues éventuelles qui empêchent le cerveau de travailler au mieux de ses capacités (« l’esprit sain dans un corps pur »). On retrouve cette forme de purification par le nettoyage des organes dans certaines ascèses spirituelles hindouistes sous d’autres formes (jeûne, lavage du tub digestif).

Les cérémonies

L’Eglise de Scientologie a un ensemble de cérémonies religieuses que l’on retrouve traditionnellement dans les principaux courants religieux : les cérémonies de baptêmes, les services du dimanche, les mariages, les enterrements.

L’organisation

L’Eglise de Scientologie a une organisation complexe, typique à la civilisation moderne, établie avec un grand nombre d’entités. Chaque religion emprunte le mode de fonctionnement du siècle où elle est apparue. Récemment, les Témoins de Jéhovah ont emprunté les méthodes d’organisation de l’ère industrielle, tandis que la Scientologie a adopté le style de l’ère post-industrielle.
Le but de l’organisation est de gérer et de reproduire les biens du salut. Elle est vouée à une expansion internationale.

Le conseil pastoral

La Scientologie possède un corps de ministres ordonnés qui célèbrent les cérémonies et délivrent de l’audition.

Qui sont les scientologues ?

Dans les études qu’ils ont consacrées à l’Eglise de la Scientologie, Roy Wallis et Roland Chagnon ont tenté d’esquisser un profil des adeptes. Sur bon nombre de points leurs résultats concordent.
En France, nous avons tenté de recueillir des informations du même type auprès de deux cent quatre vingt-cinq adeptes choisis au hasard dans le fichier de l’Eglise. Le profil qui ressort montre que les deux tiers sont des hommes, que les personnes sont majoritairement entre vingt-six et quarante et un ans. La plupart sont mariés ou vivent maritalement, ils ont un ou deux enfants. On remarque presque un tiers de célibataires.
En général, les fidèles sont nés et ont vécu dans une zone urbaine jusqu’à l’âge de dix-huit ans. Ils sont bien insérés dans la société ; leur niveau professionnel est élevé (professions intermédiaires, cadres supérieurs, chefs d’entreprise, artisans, commerçants). Quarante-deux pour cent ont fréquenté le cycle supérieur. Ils se sont spécialisés dans le domaine technique, l’art, le commerce ou les lettres.
Les scientologues français sont principalement issus de l’Eglise catholique mais ils s’en étaient éloignés et seize pour cent disent avoir été athées. Chez ceux qui acceptent de se prononcer sur leur attitude actuelle vis-à-vis de la religion d’origine, un peu plus de la moitié affirme qu’ils y appartiennent encore et parmi ceux-ci plusieurs ont tenu à dire qu’ils la comprennent mieux et qu’ils la vivent plus spirituellement. On ne manquera pas de noter que la pratique scientologique ne conduit pas nécessairement à un rejet de la religion d’origine. Du point de vue de la pratique, la Scientologie est une religion complète et les scientologues conservent en général un lien avec leur religion d’origine uniquement pour des raisons sociales et familiales.

Comment les scientologues valident-ils leurs croyances ?

Les écrits scientologiques fournissent des arguments pour valider (légitimer) la philosophie religieuse appliquée de Ron Hubbard. Une lecture attentive de l’argumentation montre qu’elle se situe du côté d’une adéquation entre la Scientologie et les idéaux et les pratiques de la société occidentale contemporaine.
La philosophie religieuse appliquée – qui n’est pas conçue comme une morale révélée mais comme le fruit du bon usage de la raison – reprend les valeurs et les idéaux de la société libérale : la réussite individuelle, la moralisation de la concurrence entre les hommes afin d’éviter la sauvagerie, la montée en puissance de l’économie, de la science et de la technique assurant le mieux-être, la foi en un progrès continu de la civilisation, foi en l’homme et en ses capacités, harmonie possible entre les buts individuels et les visées de la civilisation. La foi dans ces idéaux est justifiée par le caractère de l’homme : il est bon, par conséquent il aspire au bien c’est-à-dire à la survie maximale. S’il échoue à devenir plus puissant et à pratiquer une morale au service du progrès de la civilisation, c’est parce qu’il souffre d’aberrations auxquelles il peut remédier grâce à certaines techniques.

En somme, l’homme peut retrouver l’omniscience et l’omnipotence des esprits primordiaux et produire une humanité semblable au monde originel. Il y a là une forme d’utopie rétrogressive qui spiritualise le progrès en en faisant une avancée vers une société de parfaits ayant existé dans le passé. La philosophie religieuse appliquée fait appel à la responsabilité des hommes en leur proposant le choix entre une société sauvage s’ils ne changent pas et une société puissante, sans guerres ni violence, s’ils consentent à remédier à leurs aberrations. On le voit : Ron Hubbard propose une éthique de la responsabilité, une voie du bonheur, de l’efficacité, de la richesse et du développement personnel qui n’est pas éloignée de la philosophie des Lumières qui donne dans les sociétés avancées.

La philosophie religieuse appliquée est donc adéquate à la réalité empirique des sociétés capitalistes occidentales au plan du contenu. Elle l’est aussi dans son mode d’acquisition et dans sa forme. La formation religieuse scientologique est conforme aux modes d’apprentissage en vigueur dans les systèmes éducatifs : cours, sessions, exercices pratiques. L’édifice doctrinal de la Scientologie ressemble au savoir enseigné : les fidèles le jugent rationnel (il se présente comme une démonstration avec des concepts, des postulats, des axiomes) et scientifique (il existe un ensemble d’épais volumes qui permettent de suivre les chemins des découvertes – essais, erreurs, problèmes, résultats – de Ron Hubbard). Il passe par l’acquisition de techniques applicables immédiatement par chacun selon un protocole précis et sans surprise. Ce type de formation s’apparente dans la forme à l’instruction que les scientologues reçoivent dans le système scolaire et universitaire.
Les scientologues sont principalement des cadres supérieurs, des chefs d’entreprise, des membres des professions libérales, des professionnels du spectacle et du sport. Ils possèdent un niveau d’instruction secondaire ou supérieur. Les caractéristiques de la Scientologie que nous avons décrites précédemment permettent aux fidèles de se sentir en terrain familier grâce à l’éducation qu’ils ont reçu. On peut ajouter comme autre élément d’adéquation que la Scientologie s’adresse aux peurs des contemporains engendrées par la violence, les guerres, le péril nucléaire, la pollution, etc.
D’autre part, l’élan vital nécessaire à la réalisation des buts de la Scientologie est identifié à Dieu, ce qui de ce fait les légitime spirituellement. Pendant l’office dominical, le chapelain affirme que « l’ascension vers la Survie est par là-même une ascension vers Dieu ». On trouve là une conception énergétique du divin typique des mouvements métaphysiques (7).
En second lieu, la validation de la Scientologie repose sur la validation de ses techniques. Celles-ci passent par deux voies : l’expérimentation personnelle et l’expertise. L’homme qui applique la technologie de l’éthique et qui pratique la Scientologie doit améliorer son existence.
L’absence de résultats positifs n’invalide pas les techniques. Elles renvoient le fidèle à ses résistances, à ses difficultés relationnelles dans la société à manier les relations dans l’organisation ou à une mauvaise utilisation de la technique. Dans les deux cas, il est invité à persévérer car il y a toujours un moyen technique pour remédier à un problème. La Scientologie devrait réussir si elle est appliquée correctement. La technique standard est exposée dans une collection de volumes au format encyclopédique. L’application des techniques est standardisée, il suffit de suivre pas à pas les instructions pour obtenir un résultat. Elle ne nécessite aucun don mais requiert une formation. La validation passe par l’expérimentation des techniques.
La réussite est sensée prouver la validité de la technique et par conséquent la philosophie religieuse appliquée puis la conception spirituelle qui sont en amont.
Nous avons voulu savoir si la légitimation de la Scientologie telle qu’elle apparaît dans son discours officiel ressortait du discours des adeptes. Pour cela nous avons réalisé une quinzaine d’entretiens avec des scientologues. Nous leur avons demandé pourquoi, selon eux, la Scientologie est vraie. Les fidèles interrogés ont entre cinq et vingt ans de pratique scientologique. Tous ont un niveau d’instruction élevé. Les arguments fournis peuvent se ranger en plusieurs catégories.

La validité pragmatique

Les scientologues interrogés estiment que leur croyance est valide parce qu’elle a apporté des résultats tangibles dans leur existence, parfois en la modifiant complètement. Ils prétendent que leur santé s’est améliorée, que leur vie familiale est plus harmonieuse. Ils ont continué à pratiquer parce que dès le départ, ils ont obtenu des acquis. Pour le fidèle, la Scientologie est une religion utile.

La croyance probabiliste

La vérification expérimentale conduit à laisser un espace « non-validé ». Beaucoup de scientologues admettent qu’ils n’ont vérifié eux-mêmes qu’une partie de la doctrine hubbardienne et qu’il existe donc des zones de croyance hypothétiques.

La croyance en Dieu est plus discutée. Elle peut être aussi vérifiée. Chez certains, l’existence d’un Etre Suprême ne fait pas de doute. Ils parlent d’une conviction intime, d’une évidence de Dieu, qui leur a fait faire la différence avec le « Dieu des catholiques » de leur enfance. Chez d’autres, le contact avec des « vies antérieures » pendant l’audition les a conduit à l’idée qu’il y a un être infini en eux-mêmes. (Par ex : « Au début, je n’étais pas consciente de ça, mais au fur et à mesure de mes audition, je me suis dit : il y a vraiment une huitième dynamique qui est l’infini et qui existe. Au départ, je l’ignorais mais maintenant, je sais que ça existe »). Mais, pour la plupart, Dieu – dans leur vocabulaire : la huitième dynamique est à vérifier par l’expérience comme le reste. Toutefois, ils font à propos de Dieu, une hypothèse probabiliste : d’une part, s’ils ont vérifié une partie de l’enseignement de Ron Hubbard, il n’y a pas de raison que le reste ne soit pas vrai. (Par exemple : « Je sais qu’il y a un créateur de toutes choses et de l’univers…), je crois qu’il y a un Etre Suprême, c’est une question de temps. Est-ce qu’il existe toujours ? Au niveau que j’ai atteint je ne peux pas le vérifier. Il y a une partie de foi et une partie de vérification parce que quand on a vérifié 70% d’un sujet, on pense bien que le reste est vrai. » (Scientologue depuis 20 ans, homme 47 ans). D’autres encore pensent que si des scientologues plus avancés ont trouvé Dieu, il existe sans doute. Toutefois, ils admettent qu’ils sont dans une quête qui n’aboutira peut-être pas à cette découverte. Pour beaucoup de scientologues, « la huitième dynamique » reste donc un monde à explorer pour y croire vraiment. Pour l’instant, ils se situent dans une attente. Dieu est probable. On peut qualifier cette foi de probabiliste.

La vérité relative

Si l’expérimentation domine, la vérité est toujours relative à une étape de la progression dans la voie scientologique. Les deux vérités qu’évoque l’un des interrogés illustre cette relativité : celle qui est en dehors du temps et des mots et la vérité « là et maintenant ».

La pertinence

Les scientologues affirment que leur croyance est pertinente pour rendre compte de la réalité. L’un d’eux parle d’accord avec la réalité, tout en admettant qu’il a créé celle-ci et qu’elle lui est devenue naturelle. Par exemple, pour l’un d’eux, l’éthique scientologique est adéquate pour comprendre les malentendus avec les autres et y remédier. Une fidèle a affirmé qu’elle a trouvé une voie de réforme sociale satisfaisante. Avant de pratiquer la Scientologie elle était militante socialiste. Elle pense avoir trouvé dans la technologie scientologique les outils qui lui permettent de « réformer complètement la société ».

La signification de l’existence

Les fidèles affirment avoir trouvé un sens à leur vie.
L’un deux se décrit comme un marin dérivant sur l’océan, sous un ciel nuageux sans boussole et sans repères, quand il a trouvé une carte et tous les instruments de navigation dont il avait besoin. Les scientologues pensent avoir trouvé la signification de l’existence et la direction à prendre. L’un d’eux, qui a abandonné des études de médecine, avoue qu’il ne discernait pas le sens de ses efforts car la vie confortable et bourgeoise qu’il se préparait lui semblait en décalage par rapport à un sens de l’existence qu’il pressentait et qu’il estime avoir trouvé en Scientologie.

La référence à la science

Dans nos entretiens, nous n’avons pas trouvé de références aux sciences pour accréditer la doctrine et la technologie scientologique.

Ceci contraste avec : 1) les expertises demandées par les responsables et citées plus haut, 2) l’affirmation de Ron Hubbard : « Je dois faire face au fait que nous sommes arrivés au point de rencontre entre la science et la religion, et nous devons désormais cesser de faire semblant de n’avoir que des visées matérielles. Nous ne pouvons traiter du domaine de l’âme humaine tout en fermant les yeux à ce fait » (8).
Nous pouvons faire l’hypothèse 1) que la compatibilité avec les sciences d’une doctrine qui se proclame : science et religion est un fait acquis sur lequel les scientologues ne jugent pas utile de revenir pour valider leurs croyances,
2) que la validation passe plus par l’expérience personnelle que par l’adhésion à un principe officiel,
3) que la technique qui en découle tient lieu de science.

On doit ajouter que la Scientologie a changé depuis ses premières années. Elle s’affirme de plus en plus comme religieuse. Ses combats actuels visent la reconnaissance comme religion spécifique. La légitimité qu’elle recherche se situe moins sur le plan scientifique qu’autrefois.

L’importance de la technique

Il s’agit moins de croire que de pratiquer. L’expression « faire de la Scientologie » a été prononcée plusieurs fois. Dans une précédente série d’entretiens à propos de la définition de la Scientologie, les fidèles avaient mis l’accent sur le dispositif technique de la Scientologie. Dans les entretiens présents, la validation passe par une confiance en la technique. La Scientologie apparaît comme une religion instrumentale.

La référence à une tradition religieuse

Les personnes interrogées parlent des traditions religieuses pour souligner leurs manques (Catholicisme, Bouddhisme). Aucun n’a signalé un lien entre le Bouddhisme et la Scientologie pourtant affirmée par Ron Hubbard. Il a insisté sur leur proximité mais il a reproché au premier une absence d’efficacité dans le monde. Cette omission rejoint celle de la science. Les fidèles ne cherchent pas à valider leur croyance par des références externes. Ce qu’ils ont vérifié est sans doute suffisant. Ils n’ont pas besoin d’épauler leur croyance à d’autres par des considérations théologiques, ni de se situer dans une lignée croyante même si, comme on l’a dit plus haut, Ron Hubbard entrevoyait des concordances entre la Scientologie, le Bouddhisme et différentes sagesses anciennes.
La validation de la Scientologie par ses fidèles est légèrement en décalage par rapport aux Ecrits officiels. La « science de la certitude » est une « science des certitudes », celles qui ne le deviennent qu’après la vérification par l’expérience. Il s’ensuit que la foi est probabiliste et relative à un degré d’avancement. En revanche, les affirmations doctrinales sur la technologie sont acceptées. Nous n’avons pas affaire comme dans le cas de la conversion religieuse dans les religions de salut à des preuves discernables de la vérité qui débouche sur des comportements. Par exemple dans celles-ci on prie parce qu’on a adopté le système de croyances qui accorde une puissance à ce rite. Le scientologue, quant à lui, ajoute une certitude à une autre pour parvenir à l’évidence de la vérité in fine. Un scientologue m’a dit un jour qu’il préférait parler de « conversion progressive ».
Il apparaît aussi que la conviction des scientologues interrogés est une fides efficace car ils prétendent avoir trouvé dans la Scientologie les moyens de comprendre la société, de se transformer et de transformer le monde.

Conclusions

La Scientologie présente les caractéristiques d’une religion. Elle possède une théodicée, un ensemble d’exercices qui permettent d’atteindre la partie spirituelle de chaque être humain, une structure d’église très « bureaucratisée », des rites religieux. Plusieurs auteurs avant nous, même les plus critiques, n’ont pas douté de son caractère religieux : Michel de Certeau, Roy Wallis, Bryan Wilson, Harriet Whitehead, Lonnie D. Kliever, Frank. K. Flinn.

Nous trouvons les caractéristiques suivantes :

  1. Elle comporte des techniques qui visent à tracer un chemin vers la liberté vu comme « une âme saine dans un corps sain ». Ron Hubbard et ses disciples poussent très loin la rationalité instrumentale au service d’une vie religieuse, d’une transformation de soi et d’une transformation du monde.
    Le plus souvent on a apparenté la Scientologie au Bouddhisme. Certains l’ont qualifiée de « Bouddhisme technologique ». D’autres ont vu une ressemblance avec le Méthodisme à cause du caractère systématique de l’audition (appelée : conseil pastoral).
  2. Elle permet au fidèle de donner un sens aux évènements cosmiques, historiques et personnels, elle offre au croyant la conviction qu’il détient la solution du salut personnel et du salut de l’humanité, elle promet à l’individu d’être cause sur la vie et non pas effet de causes externes.
  3. Ron Hubbard n’est pas un prophète qui a proclamé une voie de salut en fonction d’une révélation. Il apparaît comme un chercheur spirituel qui a mis progressivement au point une méthode de salut qui représente un « accomplissement ».
  4. Elle repose sur une expérience individuelle de type mystique qui permet à chacun d’atteindre sa propre nature spirituelle. Elle implique une « virtuosité religieuse », un engagement personnel important et ne peut donc être une religion de masse.
  5. La Scientologie a un caractère de religion « matérielle » qui évoque la Sokka Gakkaï où le succès dans les affaires honnêtement obtenu est considéré comme une évolution spirituelle favorable. Nous pouvons faire un parallèle entre l’éthique scientologique et l’éthique protestante. Dans le premier cas, la réussite dans le monde est le signe d’un état de grâce, dans le second cas, elle est la manifestation d’un travail sur soi-même que fait la personne, d’une ascèse personnelle où domine les techniques psychologiques de la libération comme dans le Bouddhisme et l’application d’un système concret de morale.
  6. Elle n’est pas non plus une secte dans la mesure où elle n’est pas exclusive, le fidèle pouvant continuer à fréquenter une autre religion, bien que la majorité ne pratique que la Scientologie.
  7. Le caractère religieux de l’Eglise de Scientologie a été affirmé depuis le début des années 1950 comme en témoigne la plaquette que l’Eglise Internationale de Scientologie a publié à l’occasion de son quarantième anniversaire. L’Eglise Internationale de Scientologie de Los Angeles y est décrite comme l’Eglise-Mère (comme celle de Boston chez les Scientistes Chrétiens), on y parle de fidélité et de fraternité religieuse, de l’association pastorale, d’œuvres caritatives affiliées à l’Eglise, de paroissiens.
    De plus, au cours des derniers entretiens que nous avons enregistrés avec des scientologues, la dimension religieuse est de plus en plus revendiquée. En proclamant de plus en plus son caractère religieux, la Scientologie attire des personnes en quête de religion alors que dans ses débuts, elle conduisait vers elle plus de personnes cherchant à résoudre des problèmes personnels. À mesure que la Scientologie s’est développée, la Dianétique s’est intégrée dans le cheminement scientologique.
  8. La Scientologie comporte des éléments utopiques : Ron Hubbard a conçu un projet utopique de « clarifier la planète », qui envisage une société sans démence, sans criminalité, sans guerre, où les individus capables pourront prospérer, les êtres honnêtes avoir des droits et où l’homme pourra s’élever à des niveaux supérieurs. L’éthique spontanément appliquée (morale ouverte Bergsonienne) éliminerait toutes les erreurs de l’existence et, la perfection des thétans étant retrouvée, l’efficacité serait accrue. Le monde devrait s’améliorer à mesure que les effectifs des scientologues s’accroîtraient.
  9. La Scientologie est née dans un contexte moderne. Elle y puise certains éléments (technicité, approche méthodique affirmée, importance de la communication, du bien-être, compréhension de l’organisation, expérience personnelle) qu’elle a mêlée à des traditions spiritualistes anciennes.

Ron Hubbard et ses disciples poussent très loin la rationalité instrumentale au service d’une voie mystique, d’une transformation de soi et d’une transformation du monde. C’est sans doute pour cette raison qu’elle apparaît comme particulière au sein des religions.

(1) – Bryan Wilson : Scientologie, polytypé, 1994.
(2) – Parcourir consiste à se remémorer, à le raconter autant de fois qu’il le faut pour qu’il ne produise plus d’émotion. L’auditeur peut le repérer par le va et vient de l’aiguille sur l’électromètre jusqu’à ce qu’il ne provoque plus de réactions émotives.
(3) – Régis Dericquebourg : Religions de guérison, Paris, Cerf, 1988.
(4) – Levi-Strauss : Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.
(5) – un « Clair » est une personne qui a effacé tous ses engrammes.
(6) – Ron Hubbard : tout sur les radiations, Copenhague, New Era, 1984, 1ère ed. 1950.
(7) – Cf. Rituel des cérémonies religieuses, polytypé.
(8) – Stillson Judah : The History and the Phulosohy of the Metaphysical Movements in America, Philadelphia, The Westminster Press, 1967.

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