Par Régis Dericquebourg

Paru dans Dictionnaire des miracles et de l’extraordinaire, Paris, Fayard, 2002. Sous la direction de Patrick Sbalchiero. P. 42-44.

L’antoinisme est une religion de guérison implantée essentiellement en France et en Belgique, fondée par Louis Antoine. (7 juin 1846, Mons-Crotteux, Belgique – 25 juin 1912, Jemeppe-sur-Meuse, Belgique).
Ce dernier, issu d’ une famille catholique très modeste de la région de Mons (Belgique), a été houilleur puis métallurgiste. A quarante-deux ans, déçu par  un prêtre qui ne fournit pas de réponses à ses questions existentielles, il s’initie au spiritisme et fonde un groupe spirite d’obédience kardeciste dont il devient la figure de proue. En pratiquant la médiumnité, il se découvre un don de guérison. Il écrit quelques opuscules destinés à faire connaître le spiritisme autour de lui. Peu à peu, il se démarque de ce dernier pour élaborer sa propre doctrine qu’il appelle l’enseignement moral puis le nouveau spiritualisme. Cette théodicée est contenue dans trois ouvrages : La Révélation d’Antoine le Généreux (1909), Le Couronnement de l’œuvre révélée (1909) et Le Développement de l’enseignement du Père (1910).
En 1910, la communauté de disciples réunie autour de Louis Antoine prend une forme religieuse. Un service dit  “opération générale”  est établi. Chaque jour, à dix heures, dans son temple, Louis Antoine répand sur l’assemblée un “fluide d’amour et de guérison”. Des guérisseurs reçoivent discrètement les personnes souffrantes dans les cabinets de consultation situés à l’intérieur de l’édifice religieux. Selon ses biographes, les guérisons furent nombreuses. Les femmes revêtent une robe et un bonnet à ruches noirs et les hommes une lévite et un chapeau haut-de-forme noirs. Le 25 juin 1912, Louis Antoine ( Le Père) meurt après avoir désigné sa compagne appelée « la Mère » (26 mai 1850, Jemeppe sur Meuse – 3 novembre 1940, Jemeppe sur Meuse) comme héritière spirituelle. A sa mort, le « Père » avait un peu moins d’un millier de disciples et beaucoup de sympathisants (cent mille personnes ont salué sa dépouille). Il a laissé deux temples en Belgique et cinquante-cinq salles de lecture (lieu où on lit l’Enseignement sans donner l’opération générale) en France, en Belgique et au Brésil. Actuellement, on compte 32 temples et 44 salles de lectures antoinistes en France, 31 temples en Belgique avec quelques antennes au Brésil, à la Guadeloupe, en Australie, à Monaco, au Luxembourg et au Congo. On peut estimer le nombre de fidèles à 10000 personnes.
Les fêtes de l’antoinisme ont lieu le 25 juin, le 3 novembre,  le 15 août respectivement commémoration de décès du Père, du décès de Mère, de la consécration du premier temple de Jemeppe.
Louis Antoine est passé progressivement du statut de guérisseur et de mystagogue (celui qui fait des “choses merveilleuses quand il était guérisseur- médium) à celui de prophète exemplaire légitimé par un charisme de guérison. Son épouse a assuré la routinisation du charisme du fondateur en administrant le mouvement. Elle s’est efforcée d’empêcher les dérives doctrinales en faisant des ouvrages de son mari les textes sacrés et indiscutables de l’ Antoinisme. Il n’existe pas de commentaires faisant autorité.
La doctrine antoiniste propose une cosmologie dualiste et idéaliste. Il existerait deux mondes : l’un matériel, régi par des lois d’extérieur ou lois de nature qui figurent l’instinct de vie, et l’autre spirituel soumis à la loi d’intérieur dite loi de conscience, loi de Dieu ou encore loi morale. L ‘homme se situe à la croisée des deux mondes. Au plan mental, il possède une personnalité double : à côté du moi conscient (ou moi réel) siège le moi intelligent. Ce dernier représente les fonctions intellectuelles, en particulier l’imagination et les facultés perceptives. L’âme est un attribut de l’intelligence. Elle est donc matérielle. Elle est le synonyme de l’être.
Pour Louis Antoine, l’univers est mû par un fluide (notion inspirée de Allan Kardec). Les pensées sont des fluides qui nous entourent. Elles créent une atmosphère éthérée ou épaisse selon qu’elles véhiculent de l’amour ou de l’hostilité. Dans ses vues, le mal n’est pas réel, il n’est qu’un fluide de ténèbres imaginé par le moi intelligent. L’homme souffre donc de l’imagination et du doute, cause de l’erreur fondamentale car celui qui a la foi sait que l’Éternel n’a pas pu  créer le mal.
Le prophète belge recommande la plus grande tolérance envers toutes les confessions – car elles peuvent conduire à une foi intense et elles enseignent la prière- mais aussi envers ceux dont la spiritualité n’ est pas encore éveillée.  Toutefois, il affirme que la voie qu’il indique va à l’essentiel.
Ses conceptions le conduisent à douter de la solidité des entreprises humaines qui sont des pensées et donc un fluide. Leur fragilité tient à ce qu’elles réunissent des gens qui fraternisent sur la base d’un même état d’esprit. Ensemble, ils peuvent évoluer vers des pensées plus éthérées. Mais ceux qui évoluent plus vite que d’autres voudront se séparer des autres et créer un groupe plus conforme à leur nouvelle condition morale .
La science est relativisée. Certes, elle repose sur l’amour de la vérité mais elle ne s’occupe que de la matière illusoire et elle n’est que le produit de l’intelligence. En cultivant le doute méthodique, elle s’écarte du savoir ou loi morale qui dérive de la foi en Dieu. Enfin, les scientifiques accumulent des connaissances qui s’évanouissent à leur mort contrairement au progrès moral qui capitalise ses acquis à travers les réincarnations.
Enfin, ce système métaphysique relativise les lois humaines. Bien qu’elles aillent vers une plus grande rationalité, elles restent l’ombre de la vraie loi morale – sorte de morale ouverte dictée par la conscience. Louis Antoine n’impose pas le respect des lois humaines car celles-ci relèvent de la matière.
L’auteur révèle une doctrine réincarnationniste. Selon lui, à la mort, l’esprit quitte le corps, erre dans l’au-delà qui se trouve autour de nous. Il médite sur les erreurs de sa dernière incarnation pour comprendre les causes qui ont favorisé ou qui ont retardé son évolution morale puis en fonction de cette réflexion, il choisit une vie terrestre, c’est-à-dire des épreuves. Ici-bas, il pourra oublier les résolutions prises antérieurement, mais il pourra compter sur l’aide d’esprits protecteurs ou anges gardiens. A travers cette transmigration, l’esprit se perfectionne et s’élève progressivement vers son but ultime : s’identifier au principe divin ou à la conscience. Le cycle des renaissances peut se poursuivre sur d’autres planètes « plus éthérées ». Il exclut le passage par la condition animale.
Pour accélérer cette évolution, Louis Antoine propose une méthode : le travail moral qui consiste à analyser, au cours d’une prière silencieuse, ses pensées pour distinguer les idées progressives issues de la conscience, véhiculant un fluide éthéré, des idées régressives issues de l’intelligence, créant un fluide opaque caractéristique de la matérialité. Cette forme de « connais-toi » permet de reconnaître le principe divin en soi et d’atteindre à des “fluides d’amour et de lumière”.
Nul ne peut hâter le progrès spirituel d’un homme contre son gré. Cela viendra en son temps, dans la vie présente ou dans une future incarnation. Dieu lui-même ne l’impose pas car il aime les êtres tels qu’ils sont. Aussi, toute forme de catéchèse aux enfants est-elle déconseillée au nom du libre-arbitre.
Le péché originel est réinterprété à la lumière du dualisme matière-esprit.  Adam est sorti de la conscience divine où il se trouvait car il a cru en la réalité de la matière. Il s’est donné l’intelligence qui a imaginé le monde physique. Depuis, l’humanité subit les affres de la matérialité. En se séparant de Dieu et en vivant des épreuves, Adam a forgé les notions de bien et de mal. Cette version de l’expulsion du paradis montre donc comment l’homme a acquis une morale. L’emblème antoiniste, l’arbre de « la science de la vue du mal » symbolise l’erreur originelle que nous perpétuons.
Chez les antoinistes comme dans les religions de guérison, la maladie a un sens très extensif. Elle désigne la détresse morale, l’infortune et les maux physiques ou psychiques. Les troubles physiques proviennent soit de la dénaturation des aliments imposée par notre goût croissant pour les mets raffinés, soit d’ »une plaie de l’âme » ( une faute qui est un acte contraire à la loi de conscience) commise pendant cette vie ou pendant les vies antérieures et que réparons en nous infligeant des épreuves. La condition humaine est donc celle d’un « animal malade ». On  guérit en se libérant des erreurs, (comme la croyance en l’existence du mal et de la matière) en accomplissant un travail moral (analyse des pensées pour distinguer les idées régressives et les idées progressives) et en priant seul ou avec un guérisseur, pour recevoir  un fluide  d’amour curatif. En apportant ce dernier au malade, le guérisseur antoiniste restaure la foi du malade et régénère son être. Ainsi, la souffrance fournit l’occasion de progresser. Les affres de l’existence qui permettent d’évoluer peuvent être imposées à l’homme par ses ennemis supposés. Ceux-ci sont donc utiles puisqu’ils fournissent à l’homme l’occasion de se rapprocher du principe divin.
Louis Antoine trouve en ceci une solidarité qui lie tous les hommes : nous allons à Dieu grâce aux épreuves qu’autrui nous inflige. Nous rejoignons là un thème cher à Louis Antoine : l’unité fondamentale des hommes, de la vie et de Dieu dont la substance est le fluide.
L’antoinisme est un mouvement dont le fondateur est issu du catholicisme et du spiritisme. On peut y repérer quelques phénomènes extraordinaires. Parfois, quelques tressaillements qui manifestent une transe légère, “domestiquée” apparaissent sur le visage du desservant lorsque, dans une profonde inspiration, il “capte le fluide” pour le répandre sur l’auditoire. On y observe des rémissions spectaculaires qui ne sont pas considérées par les fidèles comme des miracles au sens où ceux-ci sont des faits exceptionnels grâce auxquels Dieu rappelle aux hommes sa présence et sa puissance. Pour eux, les guérisons sont le résultat normal de l’exercice d’un don réveillé par l’ascèse antoiniste et par la manipulation d’un fluide qui  répare les corps, la vie et “les plaies de l’âme”. L’extraordinaire s’inscrit donc dans le quotidien. Mais la maladie est “une bonne épreuve” dans le sens où, comme l’infirmitas du Moyen-âge, elle permet au patient de se rapprocher de Dieu et de s’engager dans la voie du salut en passant d’un salut de manipulation (la recherche du bien-être par des instruments surnaturels) à la quête d’un salut ontologique ( le retour  au  divin). La visée de l’Antoinisme n’est pas seulement exorciste, elle est aussi adorciste puisque  guérir est un premier pas vers Dieu.

Bibliographie :
Antoine Louis : Le petit catéchisme spirite, Liège, Imprimerie Donnay, 1896, (17,5 cm x 12 cm, 40 pages); l’Auréole de la conscience, Revue mensuelle de l’Enseignement du Nouveau Spiritualisme (Mai 1907-Avril 1909); Révélation par le Père, Paris, Édité par le Culte antoiniste, 1979 (1909) (in 8, 195  pages) jointe au Couronnement de l’œuvre révélée (in 8, 74 pages); Le Développement de l’Enseignement du Père, Paris, Édité par le Culte antoiniste, 1979 (1910).
Bégot A.C. : La construction d’une efficacité thérapeutique : perspective sociologique, le cas de la Science chrétienne et de l’antoinisme, Thèse de sociologie, E.P.H.E., 1998; Debouxthay P. : Antoine le guérisseur et l’Antoinisme, Liège, Gothier, 1934. Vivier  R. : Délivrez-nous du mal, Antoine le guérisseur, Paris, Grasset, 1936. Vicente A.G. : L’évolution des sectes, analyse sociologique, le cas de l’Antoinisme, Louvain, reprints n°4 du Centre de recherches socioreligieuse, 1967. Narinx B. : L’évolution du Culte antoiniste en Belgique, Mémoire de licence de l’université de Liège,1986-87. Dericquebourg R. : « L’Antoinisme » in Religions de guérison, Paris, Cerf, 1988. Dericquebourg R. : Les Antoinistes, Paris, Brépols, 1993. Dericquebourg R.  La guérison par la religion , Revue Française de Psychanalyse, 3, 1997.

Renvoi :  Kardec Allan. Fluide, guérison, spiritisme, Belgique.

Marquer/Partager via AddInto