Un document intéressant : la quête de guérison.
Médecine et religion face à la souffrance (sous la direction de Michel Meslin, alain Proust et Ysé Tardan-Masquelier), Paris, Bayard, 2006.
La quête de guérison publié en 2006 évoque les Églises de guérison dans quelques paragraphes rédigés par Michel Meslin plusieurs années après la publication de mes ouvrages et de mes articles dont on trouve des témoignages dans ce blog sous la forme de contributions à Gestion religieuse de la santé et à Convocations thérapeutiques du sacré.
Les constatations que fait Michel Meslin et que nous reproduisons ici rejoignent les miennes et ce sans avoir lu mes livres et mes articles (sinon, il m’aurait cité).
Je me félicite de ce recoupement d’idées surtout venant d’un savant. Ce n’est certes pas un critère de vérité, mais j’y trouve un encouragement.

C’est pour répondre à cette interrogation que divers systèmes religieux mettent en place des thérapies qui tendent à mobiliser une puissance divine. Les agents de tels cultes apparaissent très souvent comme des personnages plus ou moins sacralisés aux yeux de ceux qui ont recours à leurs pratiques.
Qu’il s’agisse de prêtres, de chamans, de médiums, de gourous, ils sont des intermédiaires entre des humains qui souffrent et des divinités censées être spécialisées dans le traitement de telle ou telle maladie : saints guérisseurs dans la religiosité populaire chrétienne, génies, loas dans d’autres systèmes religieux.
Jusqu’à notre époque et sous nos yeux, dans d’autres sociétés que nos sociétés occidentales, ces thérapeutes ne sont pas, au sens strict, des magiciens car ils ne visent pas à contraindre la divinité à faire la volonté des humains, mais à prouver l’existence de forces surnaturelles en qui les fidèles malades doivent croire.
La guérison obtenue apparaît alors comme le signe d’une puissance divine qui se manifeste dans ces religions.
Car toute guérison obtenue de manière non strictement médicale suppose la foi du malade en une puissance, seule capable à ses yeux de le guérir.
Mais cela suppose aussi chez le thaumaturge la certitude qu’il n’agit que par délégation de pouvoir d’une puissance supérieure, autant que la certitude des témoins qu’ils ont vu, dans cet acte de guérison, la main de Dieu.
Par là s’explique toute l’importance d’un traitement « spirituel » de la maladie qui agit sur le corps malade par des mécanismes pas toujours définis objectivement, mais que les diverses thérapies religieuses savent manipuler, dépassant ce que la médecine connaît et pratique, sans s’opposer à ses acquis, mais qui courent parfois le risque de dérives vers des conduites dangereuses, voire sectaires.

Ces cultes de guérison constituent des groupes plus ou moins minoritaires, plus ou moins conformistes. Le traitement spirituel des maladies constitue l’essentiel de leur message et de leurs pratiques. Parmi toute une nébuleuse de cultes, voici quelques exemples particulièrement éclairants.

L’antoinisme, fondé en 1910, très fortement inspiré du spiritisme. Selon lui l’âme progresse à travers des réincarnations successives pour entrer dans le divin. Mais elle subit des épreuves, telle la maladie, afin de réparer les erreurs commises dans des vies antérieures. Pour guérir, le fidèle a recours à un guérisseur qui prie pour lui afin qu’il reçoive le fluide divin régénérateur qui guérira les plaies de l’âme qui ont engendré l’épreuve de la maladie. La voie de la guérison et du salut, dans l’antoinisme, passe ainsi par la prière qui produit une élévation de la pensée, et par un travail moral qui conduit à cultiver des pensées positives, « fluides éthérés », qui rapprochent la conscience de Dieu et écartent les pensées négatives, les « fluides épais » qui l’en éloignent.

L’Église de la science chrétienne, qui se fonde sur le récit évangélique de la guérison du paralytique (Mt 9,1-8), affirme que l’homme, créé à l’image de Dieu, ne peut être ni matériel, ni malade, ni mortel. La guérison consiste donc à transformer sa conscience pour éprouver que l’homme ressemble à Dieu. Il s’agit là d’une sorte d’expérience mystique qui doit conduire à ressentir en soi la Présence divine. L’opération de guérison démontre alors la véracité de cette expérience.

Les Groupes de prière de Maguy Lebrun, infirmière et magnétiseuse, ont reçu des Esprits la mission de guérir les corps et les âmes afin d’élever le niveau spirituel des malades qui viennent vers le médium (elle ou son mari), et amener ainsi les âmes à Dieu. Le culte consiste en des réunions de prière où l’on reçoit des messages de l’au-delà et où l’on tente d’élever la pensée des assistants. Puis les malades subissent des passes magnétiques des « soignants » pour leur transmettre une vibration, « une force de prière guérissante », tandis que l’assemblée forme une chaîne d’union et que chacun prie, selon sa religion, en silence pour les malades.

L’Invitation à la Vie, IVI, fondée en 1983 par Yvonne Trubert, associe des éléments chrétiens à des rituels hindous et se fonde sur un certain ésotérisme et sur la « bioénergie ». La pratique consiste en des prières catholiques assorties de « vibrations cosmiques » obtenues par des chants syllabiques.
La guérison recherchée par l’« harmonisation entre le corps et l’esprit est suscitée par des effleurements sur le corps du malade habillé et revêtu d’une étoffe, en s’arrêtant aux endroits des chakras, accompagnés de prières.
Il s’agit d’une sorte d’imposition des mains qui doit insuffler, chez le malade, un don d’amour régénérateur.

On voit clairement que ces divers cultes de guérison se situent à la croisée du religieux et de la thérapie. Ils entendent lier un salut immédiat et la guérison d’un mal-maladie, à un autre salut ontologique, celui d’une âme ou d’un principe immatériel.
Tels quels, ces cultes manifestent une prétention universaliste ; ils sont valables pour tous, hommes et femmes, et constituent des groupes de fidèles qui témoignent d’une croyance qui se veut missionnaire.

On peut se demander de quel salut il s’agit.
Est-ce la libération du poids des expériences passées, des vies antérieures, des réincarnations comme le propose l’antoinisme ?
Ou bien est-ce effacer les dettes karmiques qui pèsent si fort dans l’hindouisme ?
Il est frappant de constater que tous ces cultes de guérison proposent en fait deux types de salut : d’abord, au-delà de la mort biologique et de la fin d’une vie individuelle, ils promettent un salut dans un ailleurs et un au-delà.
Mais, en même temps, ils recherchent des bienfaits immédiats qui sont censés être la voie qui conduit vers ce salut post mortem, même si, le plus souvent, les adeptes de ces cultes ne désirent qu’un salut immédiat, hic et hunc, une simple guérison. En ce sens, on pourrait penser qu’il s’agit d’un salut manipulé.
Il est intéressant de voir comment s’opèrent de tels traitements spirituels de la maladie. Au départ, il y a toujours une demande, provoquée par la souffrance, à un thérapeute avec qui s’établit une relation confiante dans l’attente d’une guérison espérée. Le temps de cette attente est rempli par une cure qui doit conduire le malade vers de nouvelles attitudes spirituelles et morales qui lui permettront d’acquitter une sorte de dette par une conversion à une foi religieuse.

Or il faut remarquer que si ce processus thérapeutique s’effectue normalement, le thérapeute ne répond pas à la question « qu’est-ce que la maladie, qu’est-ce que la souffrance ? », mais à celle-ci : « Pourquoi, moi, je souffre ? » qui est la question du corps-sujet.

Le thérapeute y répond en insérant la maladie et la souffrance dans l’histoire même du patient, à qui il apporte un fluide, un souffle, une force de guérison, qui est la preuve de l’existence d’une puissance extra- ou sur-naturelle.
Il faut donc comprendre que pour ces cultes de guérison il s’agit vraiment d’une vérité éprouvée par le malade. D’où les séances de récits personnels de guérison, les témoignages rendus publiquement d’une vérité éprouvée et non révélée, à laquelle il faut croire.
La guérison est vécue comme le sentiment subjectif d’un mieux-être.
Croire, c’est d’abord croire en une expérience vécue, et ce qui compte c’est moins le traitement d’une maladie du corps-objet que la construction, à partir d’une situation de souffrance, d’une spiritualité particulière.

Dans ces cultes de guérison, la maladie n’est donc pas définie et localisée uniquement dans tel ou tel dysfonctionnement d’un organe corporel.
La maladie recouvre non seulement un trouble physique mais aussi toutes les vicissitudes de l’existence, aussi bien corporelles que psychologiques.
En ce sens la maladie dépasse une réalité biomédicale puisqu’elle résulte de causes que la médecine officielle ne prend pas en compte.
Qu’il s’agisse d’héritages de vies antérieures analogues aux dettes karmiques, ou de blocages psychophysiologiques de l’énergie personnelle, du stress ou de l’angoisse, toutes causes qu’il convient de traiter par les voies symboliques d’un traitement spirituel.
Ainsi, pour l’Église de scientologie, fondée en 1954, le traitement a pour but de libérer l’être humain du poids des expériences vécues jadis et lui permettre ainsi de retrouver la puissance de ces êtres immatériels et tout-puissants, les Thétans, qui ont créé, en se jouant, les hommes. Alors le malade deviendra à son tour tout-puissant. Dans cette perspective, qui est bien celle de tous ces cultes de guérison, le traitement de la maladie est toujours justifié par une croyance.
Ces thérapies religieuses agissent en effet en transformant la représentation vécue du mal, de la douleur, de la souffrance, en une force qui est censée devenir libératrice.
Elles veulent délivrer d’un mal vécu bien au-delà des lésions du corps-objet.
Le sacré fonctionne alors comme une sorte de placebo.
En voulant agir sur l’âme autant que sur le corps malade, ces cultes de guérison entendent vaincre une angoisse existentielle qui appartient à la condition même de l’être humain.
Ils affirment hautement que la foi est capable d’obtenir une guérison physique.
Dès lors le problème de la santé devient une épreuve pour la foi en celui qui apparaît comme un sauveur.

L’interprétation chrétienne

Dès la première génération des disciples, Jésus, qui a guéri les corps malades et les âmes en remettant leurs péchés aux aveugles et au paralytique, est qualifié de « Christ-médecin ».
Lorsque Matthieu cite des miracles de guérison, il précise que Jésus les a accomplis pour que se réalise l’oracle d’Isaïe sur le Serviteur souffrant (53,4), qui « a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies ».
Il veut ainsi dire que, par sa passion et sa mort, le Christ a pris sur lui l’expiation des péchés afin de guérir les maux psychosomatiques dont souffrent les hommes.
La mission que Jésus donne aux apôtres est sans ambiguïté : Guérissez les malades […] purifiez les lépreux, expulsez les démons » (Mt 10,8).
« En mon nom ils imposeront les mains aux infirmes et ceux-ci seront guéris », précise Marc (16,18), ajoutant que cette vocation thaumaturgique est d’abord un signe « pour ceux qui croient et qui seront sauvés ».
La guérison apparaît bien comme l’une des composantes du kérygme, de la proclamation de la bonne nouvelle. Car, après avoir guéri le paralytique, Jésus déclare : «Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin d’un médecin mais les malades », et il ajoute : « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Mc 2,17), établissant ainsi l’équation suivante : les justes ont la santé et les pécheurs sont malades, mais ils peuvent être sauvés.
Dieu peut guérir puisqu’il pardonne.
Créateur de la vie il peut, s’il le veut, apporter guérison et salut.

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