Paru dans : Les nouvelles formes du sentiment religieux : un défi pour la laïcité moderne ? Actes du colloque national organisé par le Centre de formation et d’études judiciaires, Maison du Barreau (Paris) le 29 janvier 2003. Paris L’Harmattan 2003. Coll. Théologie et vie politique de la terre dirigée par Dominique Kounkou.

Par Régis Dericquebourg
Sociologue des Religions
Maître de Conférences à l’Université Charles de Gaulle – Lille

Les mouvements anti-sectes et les gouvernements qui les ont relayés au plan officiel pendant ces deux dernières décennies ont utilisé de nombreux arguments pour justifier leur combat. Certains ont été abandonnés et remplacés par de nouveaux, d’autres sont récurrents. Pour mémoire, dans les groupes religieux minoritaires, on trouverait : des captations d’héritage, une inégalité entre les hommes et les femmes, l’impossibilité de sortir du mouvement, l’hypnose des adeptes, la soumission à un gourou tyrannique avide de pouvoir, d’argent et de femmes, la destruction des familles, le lavage de cerveau, la manipulation mentale, des mauvais traitements infligés aux enfants1, le non-respect des droits de l’homme, le non-respect des droits de l’enfant, le non-respect de l’obligation scolaire, l’exercice illégal de la médecine.

Les groupes religieux minoritaires seraient le cheval de Troie des États-Unis en France. Ils infiltreraient les entreprises, le monde politique, l’école, les administrations… Il faut ajouter à ceux-ci, les arguments spécifiques de quelques professionnels comme les médecins, les psychologues et les psychanalystes. Ces derniers, en appliquant une grille d’interprétation issue de leur psychopathologie et de leur psychologie collective sur quelques choses lues et entendues dans les médias, transcrivent le plus souvent, au lieu de l’analyser, la vulgate anti-secte du moment2 dans un vocabulaire d’experts.

Nous n’avons pas l’intention de réfuter ces dires. Ils ont déjà donné lieu à des confrontations. Il semble même que les opposants aux sectes ne sont probablement pas très convaincus de leur validité. En effet, quand un argument a été suffisamment exploité, puis contredit, ils en lancent un autre. Ces arguments n’ont pas été invoqués dans leur totalité au début de la lutte antisecte. Ils sont apparus successivement, un peu comme si on avait déclaré la guerre à des groupes et que l’on avait cherché ensuite à relancer incessamment le combat.

Il n’est pas question non plus de revenir sur l’analyse du conflit qui a opposé des associations ou des gouvernements aux groupes religieux minoritaires. La lutte anti-secte a été surinterprétée. On ne compte plus les publications qui lui ont été consacrées, sous formes d’ouvrages, d’articles et de thèses rédigées par des chercheurs français, mais aussi des chercheurs étrangers étonnés par l’ampleur du phénomène anti-secte français3. Nous souhaitons simplement soupeser l’argument de la laïcité que des opposants aux sectes ont récemment invoqué pour légitimer leurs activités4. En effet, cette invocation mérite d’être étudiée car la laïcité est considérée comme une valeur axiale dans notre pays. En même temps, nous examinerons le sens de la lutte anti-secte française de ces deux dernières décennies. La critique sociale qui apparaît dans cet article apparente plus celui-ci à l’essai qu’au travail sociologique. Nous en prenons le parti. Elle n’engage pas les institutions de recherche et d’enseignement auxquelles nous appartenons. Ce que nous avons subi de la part des opposants aux sectes, radicaux ou modérés, nous autorise à parler sans états d’âme à propos d’acteurs sociaux dont on ne sait s’ils ont représenté une démocratie déliquescente ou un totalitarisme montant, à moins que ce ne soit les deux. Quelle qu’en soit la forme, il s’agit d’un régime où des profiteurs rusés et malhonnêtes écrasent les autres pour se faire une place au soleil.

Pluralisme religieux et laïcité.

En France, l’opposition aux sectes a engendré un débat sur les rapports entre le pluralisme religieux et la laïcité. Celle-ci a été invoquée en premier lieu par ceux qui y trouvaient la voie d’un pluralisme religieux incluant les groupes religieux minoritaires et non par les opposants aux sectes. Au plan général, la laïcité culturelle traduit une émancipation des sociétés occidentales à l’égard de la religion, que les sociologues ont nommée : processus de sécularisation. À la différence d’autres pays (Belgique5, Pays-Bas, Danemark, Italie) qui gèrent les relations entre les religions et l’État selon un modus vivendi plus ou moins régulé, la France, imitée par la Turquie, a acte par la voie législative la prise de distance vis-à-vis du religieux en votant la loi de 1905 qui établit la séparation des Églises et de l’État.

Des historiens6 et des juristes7 ont fait l’exégèse de la loi de 1905 et ils ont commenté ses conséquences. Il n’est pas inutile de rappeler les conclusions de ces commentateurs. Pour le sociologue et historien des religions, J. Baubérot, l’histoire de la laïcité est marquée par deux seuils.

Le premier fut le Concordat voté le 8 avril 1802. Il s’agissait d’une convention entre le Pape et la France dans laquelle le catholicisme était reconnu comme la religion de la majorité des Français et non plus comme la religion de l’État. Le pluralisme religieux y était fondé en droit puisque deux tendances du protestantisme et, en 1808, le judaïsme, étaient reconnus dans une France qui, du point de vue religieux, se définissait comme catholique. Dans les faits, le Concordat a établi le régime des cultes reconnus qui furent : le catholicisme, le protestantisme, le judaïsme. D’autre part, le législateur reconnaissait à la religion une mission de service public bien que l’État et la société ne fissent plus cause commune, chacun pouvant proposer une morale concurrente.

Le régime du Concordat a duré un peu plus d’un siècle avant d’être remplacé par la loi de 1905, préparée sous la poussée des associations de libres-penseurs. Selon Jean Baubérot, elle marque la seconde étape du processus de la laïcité.

Cette loi est considérée comme le fondement d’une régulation des religions originale. Dans l’esprit du législateur, la laïcité fondait une liberté moderne qui garantit la liberté de conscience et la liberté religieuse. En son article 1, la loi de 1905 affirme que « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les restrictions édictées dans l’intérêt de l’ordre public ». Elle institue le régime de la séparation de la religion et de l’État puisque son article 2 dit que : «La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ». Pour le juriste Jacques Robert, cet article confirme que la République abandonnait le système des religions reconnues, qu’elle plaçait toutes les religions sur le même plan. Ces dernières cessaient de devenir un fait public, ce qui ne signifie pas que l’État se désintéressait des religions.

Dans un commentaire très éclairant de la loi de 1905, Jacques Robert constate que le Droit français ignore la notion de secte car il est neutre vis-à-vis des religions. La République ne s’immisce pas dans la distinction entre les religions pour fonder une législation ordinaire s’appliquant aux Églises établies et une législation d’exception pour réguler les activités religieuses des groupes religieux minoritaires. La République ne peut se fonder ni sur les typologies des sociologues (Églises, sectes, cultes, dénominations, groupes métaphysiques), ni sur l’opinion publique, ni sur l’accusation de sectarisme proférée contre un mouvement par des religions concurrentes, pour établir une distinction juridique entre les Églises et les sectes. Jacques Robert signalait l’impossibilité d’établir une distinction entre les divers mouvements religieux en ces termes : «Ni le petit nombre d’adeptes, -la religion reste un phénomène collectif, mais trois hommes rassemblés peuvent former une Église et une secte (..)–, ni la nouveauté – les hérésies et les réformes attestent la possibilité de confessions nouvelles instantanément dressées -, ni l’excentricité – mais le conformisme fait-il partie de l’ordre public ?-, ne peuvent conduire à considérer les sectes autrement que comme des religions et à les traiter différemment. Dès l’instant où elles reposent sur un ensemble de croyances proposant une explication du inonde et de sa création, qu’elles se fondent sur des pratiques ou des rites et qu’elles entretiennent un « clergé » permanent, pourquoi les sectes ne se verraient-elles pas reconnues comme religions8 ?

La République ne peut donc qu’autoriser le pluralisme religieux en garantissant la liberté de croire, de pratiquer un culte et d’agir conformément à ses obligations morales (prosélytisme…) à tout groupe religieux minoritaire, pour peu qu’il respecte l’ordre public (dont l’interprétation appartient aux magistrats quand il ne s’agit pas de transgressions répertoriées telles que le crime, le vol, ou l’escroquerie). D’autre part, les mouvements religieux disposent d’une autonomie à propos de leur organisation interne et de leur fonctionnement.

De fait, dans cette ligne de pensée, plusieurs auteurs sociologues, politologues et juristes ont abouti à la conclusion que la laïcité fixée juridiquement en 1905 ne peut être appelée à la rescousse d’une politique anti-secte ou d’une politique anti-religieuse. En effet, la loi de 1905 évacuait la laïcité de combat proposée par les anticléricaux.

D’autre part, nous doutons de l’importance de la laïcité dans la lutte contre les groupes religieux minoritaires pour plusieurs raisons. En premier lieu, la lutte anti-secte de ces trente dernières années s’inscrit dans une lignée de persécutions qui a traversé l’histoire de l’Occident, mais aussi celle de l’Asie9, bien antérieurement à 1905. On la trouve en effet dès le Moyen Age, où elle prend le nom de lutte contre l’hérésie10. Elle s’est poursuivie à l’encontre des Mormons aux États-Unis et en Suisse avant de cesser. Elle a été constante envers les Témoins de Jéhovah dans des pays qui gèrent différemment les cultes11. Elle a frappé, dans ses débuts, l’Armée du Salut en Angleterre et en Suisse. Dans tous ces cas, la persécution n’était pas liée à la laïcité. En second lieu, les mises en garde contre les sectes qui apparaissent dans les années 1970, en France font partie d’un courant d’opinion qui se répandait en Occident. Des associations anti-sectes se sont créées aux États-Unis puis en France à partir d’affaires familiales dans les classes moyennes supérieures (un fils ou une fille envoyé en mission à l’étranger par son groupe, ou se séparant des parents pour rejoindre une communauté). Les mouvements visés étaient surtout les Enfants de Dieu (devenus « La Famille ») et les moonistes. Une militante de l’Adfi-Nord a trouvé sa vocation d’anti-secte lorsque sa nièce a rejoint ces derniers. Aux États-Unis, le Cult Awareness Network ne s’est pas créé au nom de la laïcité ! Les fondateurs de l’Adfi n’ont pas créé leur association au nom de cette valeur et les prêtres qui les ont soutenus au départ ne l’ont pas fait au nom de celle-ci. On peut lire dans l’une des premières circulaires de ce groupement (non datée, intitulée : Réflexions sur l’usage de techniques-médicales par des organismes sans scrupules pour obtenir des conversions rapides : l’Association pour la Défense de la Famille et de l’Individu (ADFI) est née de la réunion de parents qui, tout d’un coup, ont retrouvé leurs enfants complètement transformés, atteints dans leur personnalité, dans leur santé psychique et physique… ». Dans une autre circulaire rédigée pendant ses débuts12 on ne trouve pas mention de la laïcité. Certains catholiques ont exploité l’indignation de ces familles pour lutter contre un prosélytisme actif de mouvements perçus comme une concurrence. Ce n’était pas nouveau car déjà, dans les années 1950, le chanoine Verrier rédigeait des brochures sur les Témoins de Jéhovah et sur les sectes13 pour alerter son Église, qu’il jugeait trop tiède face à la concurrence. Le Père Cherry publiait l’offensive des sectes14. Il eut ses pendants protestants. (J.M. Nicole15). Un peu plus tard, le Père Le Cabellec16 a rédigé quelques bulletins sur les mouvements les plus en vogue. Dans l’ensemble, le style de ces publications n’est pas agressif car ces auteurs se limitent à la critique de la doctrine. La thèse du défi pastoral qui s’est développée par la suite avec Jean Vernette et avec Marvin Bordelon17 (États-Unis) témoigne de l’embarras de l’Église catholique face aux sectes qui recruteraient sur son terrain. D’autre part, la charte et les statuts du Centre contre les manipulations mentales (10 décembre 1981) ainsi que le livre de son fondateur : Les sectes18 ne font pas mention de la laïcité, mais de la liberté. Le fondateur s’offusque même dans son bulletin de liaison (mai 1985) que l’Église de la Scientologie le critique au nom de la laïcité. Il revendique le soutien « actif » du Père Carré, du cardinal Decourtray, de Michel de Saint-Pierre… Il invoque le décès de son fils anorexique après un régime macrobiotique (qui, pas plus que l’instinctothérapie, l’urinothérapie ou le régime Montignac n’est une secte) pour réagir comme le rationaliste antireligieux qu’il était.
Un livre a rétabli la vérité à propos de la mort de son fils19. Quand Alain Vivien passe à la tête de cette association, il n’est pas question pour lui de laïcité20. Les anciens membres de la Mils n’ont pas rejoint cette instance au nom de la laïcité mais pour s’associer à la politique anti-secte ou tout simplement pour y être, même s’ils justifient leur engagement par la laïcité après-coup. Les statuts de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes ne font pas mention de la laïcité. Plus surprenant, le rapport dirigé par M. Alain Vivien21 (1985) évoque une « laïcité ouverte » enseignée à l’école (p.111) pour permettre aux jeunes gens de faire des choix religieux conscients. Le rapport de la commission d’enquête du 22 décembre 1995 n’évoque la laïcité (page 5) que pour affirmer qu’il n’est pas possible de donner une définition légale des sectes. Ailleurs, le nazisme qui a persécuté les Témoins de Jéhovah, qui a tenté la solution finale pour les sectes avec Heydrich, qui a créé la Commission des directives pour l’étude des sectes (1937), déjà interministérielle, qui a établi, lui aussi, une liste de sectes, n’agissait pas au nom de la laïcité. Les régimes dictatoriaux africains qui ont assassiné des Témoins de Jéhovah ne l’ont pas fait pour respecter la laïcité, la Chine ne persécute pas les sectes et les chrétiens réfractaires au nom de la laïcité. Les vétérans et les patriotes américains qui attaquaient les Témoins de Jéhovah dans la rue ne le faisaient pas au nom de la laïcité mais au nom des valeurs patriotiques22. La Grèce n’a pas harcelé des Témoins de Jéhovah au nom de la laïcité23.

Enfin, en dehors des mises en garde contre les brochures envoyées par certains groupes religieux minoritaires dans les collèges et les lycées, qui peuvent se justifier au nom de la neutralité vis-à-vis de la religion, ce n’est pas au nom de la laïcité :

 

  • que l’on affirme : « Le prosélytisme n’est pas autorisé par le gouvernement français. Quand des groupes religieux parlent de leur droit de convertir, l’administration locale peut autoriser de telles activités, mais en réalité de telles pratiques sont illégales24 »
  • que des webmasters aidés par les services de renseignements dénoncent comme « apologistes des sectes » les universitaires qui ne se conforment pas à la vulgate anti-secte, qu’ils discréditent leurs travaux et leurs thèses comme c’est devenu de plus en plus fréquent25. Nous trouvons en ceci des analogies avec le comportement des pays totalitaires vis-à-vis des universitaires qui ne servent pas la soupe au régime en place.
  • que des distributeurs refusent de proposer aux librairies des ouvrages considérés comme complaisants envers les sectes et que des libraires, volontairement ou après avoir subi des pressions, censurent ces livres.
  • que les opposants aux sectes ont dénoncé l’appartenance « sectaire » de salariés à leurs employeurs ( comme le Scientologue, ingénieur de la centrale de Gravelines26, harcelé par des opposants aux sectes avec l’aide d’un syndicat). Or, le nouveau Code pénal stipule en son article 225-1 que « Constitue une discrimination toute distinction entre les personnes physiques, en raison notamment de leur religion; ces dispositions s’appliquant aux personnes morales » et l’article 122-45 du Code du travail affirme qu’ « Aucun salarié ne peut être sanctionné en raison (…) de ses convictions religieuses ».
  • que l’on a harcelé administrativement d’une manière systématique (et concertée), jusqu’à ce qu’il se suicide, le docteur Jullien, psychanalyste, fondateur d’une communauté thérapeutique (Epinoïa), après qu’ ait été lancée une accusation diffamatoire d’appartenance à une secte27. Ce n’est pas non plus pour consolider la laïcité que l’on a atteint à l’honneur du psychothérapeute Bernard Lempert 28.
  • que l’on dénonce des parents jéhovistes et antoinistes (affaire de Valenciennes) aux services sociaux qui en informent les administrations.
  • qu’un représentant de la Mils a minimisé le nombre de Témoins déportés au cours d’une conférence organisée par une association Maison des droits de l’homme. Quand on sait que les Témoins ont été invités au mémorial de l’holocauste à Washington en 1994, quand on a lu le témoignage de Geneviève De Gaulle sur eux, quand on connaît la prise de position de Léon Blum en leur faveur, on se dit que les Témoins sont aussi victimes de leurs révisionnistes.

D’autre part, ceux qui légitiment la lutte contre les groupes anti-sectes par la laïcité ignorent la laïcité d’ouverture et de débat évoquée par Jean-Paul Willaime29. Dans les faits, la réflexion d’Emile Poulat : «La laïcité pêle-mêle, à tout propos et hors de propos. Comme la modernité, elle est devenue un mot incantatoire qu’on invoque à tort et à travers, qu’on met à toutes les sauces »30 semble plus que jamais pertinente pour répondre aux opposants aux groupes religieux minoritaires qui emploient l’argument de la laïcité pour justifier leur combat.

La politique anti-secte française et son soubassement idéologique.

D’un point de vue purement descriptif, il est possible de traiter de la lutte anti-secte en faisant référence à deux éléments : la politique et le « haineusement correct ».

La lutte anti-secte est politique.

Par politique, j’entends des conduites collectives s’exprimant par des choix orientés par des valeurs et/ou des intérêts économiques.

La France et les pays européens se réfèrent à la Déclaration universelle des droits de l’homme et à la Convention européenne qui garantit la liberté d’opinion et de croyance, respectivement en leur article 18 et en leur article 9. Ils n’ont pas d’idéologie antireligieuse officielle. Ils ne protègent pas, par principe, une religion officielle ou quasi-officielle, à l’exception de la Grèce qui a tenté de maintenir la domination de l’Église orthodoxe31. D’autre part, avec les groupes religieux minoritaires, ils ne sont pas confrontés à une criminalité grave (terrorisme, délinquance). Le nombre d’infractions majeures ou mineures commises par les groupes religieux minoritaires est relativement faible, ne serait-ce que par rapport aux 33 600 actes de violences commis dans les établissements scolaires en 200232. Enfin, leurs effectifs sont peu importants par rapport à la population européenne (1,5% ?). Dans plusieurs pays, l’attitude des gouvernants a été neutre ; voire, a suscité des rapports qui ne comportent pas de recommandations négatives. Les gouvernants d’union de la gauche n’ont pas pesé le « pour et le contre » avant de se lancer dans une guerre aux « sectes ». Il y avait derrière celle-ci une volonté politique. Parmi les éléments qui laissent penser que la lutte anti-secte française est politique, on peut retenir :

 

  • que la France a adopté une législation anti-secte (Loi About-Picard). Peu de pays ont voté une loi spéciale à propos des groupes religieux minoritaires, calquée sur la loi mussolinienne du plaggio. Ce qui place la France en tête des pays occidentaux comme la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, où la mobilisation contre les sectes est disproportionnée par rapport à la taille du phénomène.
  • que la France (et la Belgique) sont les pays occidentaux qui ont repris à leur compte le combat des associations anti-sectes et qui ont mis la violence légitime de l’État au service de leur cause. La France a créé la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, imitée en cela par la Belgique33; elle a financé des associations antisectes sans enquêter sur la manière dont celles-ci dépensaient leurs subventions ; elle a mis en relation ces dernières avec les services de la police secrète en en faisant des indicateurs de police (citoyens.?), le rapport de la commission d’enquête parlementaire préconisant un «maillage d’agents chargés de suivre localement le phénomène »34 par la direction centrale des Renseignements généraux. Elle a établi des délégations aux sectes dans les instances régionales du ministère de la Jeunesse et des Sports. Elle a créé des cellules chargées de la prévention des phénomènes sectaires dans l’éducation (CPPS). Elle a nommé un permanent chargé des sectes au ministère des Affaires sociales. Elle a voulu installer un « monsieur secte » dans chaque tribunal pour « éclairer » les magistrats, comme s’ils ne pouvaient pas s’éclairer eux-mêmes, quand ces derniers n’étaient pas directement menacés. Sur ce point, lisons une dépêche de l’AFP du 29 octobre 1997 : Elisabeth Guigou souhaite débattre de l’indépendance de la justice. Mais le pouvoir d’intervention du ministre pourrait s’exercer « par exemple, si un procureur ne poursuit pas des faits de racisme, ou si une décision favorable à une secte est rendue ». Le gouvernement a créé une mission à la direction des Affaires sociales. Celle-ci a favorisé la création d’un centre de thérapie pour les « sortants de sectes », où les modalités de la cure par la parole sont surprenantes. Le gouvernement a demandé aux agents de l’administration fiscale de chercher les motifs de redressement (ce qu’elle a appelé : « l’arme fiscale »). Ces décisions choisies parmi tant d’autres sont des options politiques, de la même façon que relayer l’Eglise dans la lutte contre « l’hérésie » était une option politique qui servait à étendre le maillage de la justice et du pouvoir dans le Royaume entier. Nous trouvons là une double instrumentalisation : l’Église instrumentalisait le pouvoir dans la lutte conte la sorcellerie et le pouvoir instrumentalisait l’Église dans la conquête juridique du territoire. À l’instar des démonologues, les sectologues ont entraîné les politiques dans la lutte contre les groupes religieux minoritaires considérés comme un fléau social et mental. Mais la croyance, même minoritaire, et les « supposées sorcières » sont-elles un fléau au même titre que la tuberculose ou la corruption ?

Les mouvements anti-sectes, comme leurs vis-à-vis les mouvements religieux minoritaires, peuvent débattre et se combattre. Rien n’empêche des cercles de libres-penseurs, et des unions rationalistes de publier des libelles contre des Églises établies et contre des mouvements religieux minoritaires en restant dans les limites de l’ordre public. Les Églises établies ont aussi le droit de limiter la concurrence des groupes religieux minoritaires et des autres Églises établies en contestant leurs doctrines. Dans ce cas, les débatteurs ne doivent compter que sur eux-mêmes et sur leurs sympathisants. Mais quand le gouvernement se met au service des militants anti-sectes pour détruire les groupes et les individus que ceux-ci désignent, il fait de la politique et il fait fi de la laïcité. La solution finale pour les sectes conduite par l’Allemagne nazie et la création d’une Commission des directives pour l’étude des sectes en 1937 (confiée à Heydrich) étaient considérées par les nazis comme l’instrument d’une politique, comme l’était leur volonté d’éradiquer les juifs35 et les homosexuels. À l’époque, n’importe quel pamphlétaire anti-secte était considéré comme un spécialiste des sectes (comme actuellement en France) et … n’importe quel auteur antisémite pouvait être considéré comme un spécialiste des « questions raciales ». Les gouvernants chinois considèrent leur lutte contre les sectes comme un combat politique et ceux qui encouragent ces bourreaux font de la politique tout en s’accordant une plus-value de jouissance sadique. De même, les régimes africains à parti unique qui emprisonnent et tuent les Témoins de Jéhovah ne le font pas parce que les enfants de ces fidèles ne participent pas aux goûters d’anniversaire à l’école. Il s’agit d’une politique conduite contre les Témoins parce qu’ils refusent d’adhérer au parti unique ou parce qu’ils sont considérés comme une infiltration américaine. La leader d’un mouvement anti-secte à qui je demandais pourquoi elle ne condamnait pas les attentats islamistes m’a répondu que ma lettre était digne d’un membre d’une secte et qu’elle ne faisait pas de politique. Ceci est surprenant car on fait toujours de la politique. Il ne faut pas être un grand lecteur de Marx pour le savoir.

 

  • que les anti-sectes font des choix parmi leurs cibles. Quand un groupuscule rationaliste manifeste devant le domicile de Paco Rabanne contre la montée de l’irrationnel, et qu’il ne proteste pas devant les édifices cultuels des Églises établies qui ont en charge la gestion de l’irrationnel, il fait de la politique et il le fait à la manière des groupuscules extrémistes un peu lâches qui attaquent les maillons faibles de la société au lieu d’attaquer frontalement les institutions. Il est plus facile de manifester devant la maison d’un adepte du Nouvel âge que de manifester contre l’irrationnel devant des mosquées en Iran. Quand des associations anti-sectes ne se portent pas partie civile dans les procès des attentats islamistes et qu’ils le font lors les procès de Scientologues et de Témoins de Jéhovah, ou quand ils se portent partie civile dans les « soi-disant.» « affaires » d’exploitation sexuelle chez les Enfants de Dieu36 et qu’il ne le font pas dans le jugement de clercs pédophiles de n’importe quelle Église établie, ils font des choix politiques. Autre exemple de choix politique : une association de parents d’élèves de gauche a diffusé ce tract à propos d’une institutrice : « Il est temps aujourd’hui de vous informer d’un fait grave qui perturbe le fonctionnement de l’école publique. En effet, nous avons appris début juin qu’une institutrice de maternelle était adepte et militante des « Témoins de Jéhovah ». Sans faire de procès sur la place publique, nous avons immédiatement pris ce problème à bras le corps et nous avons saisi l’inspection académique. À ce jour, force est de constater que l’administration ne prend pas ses responsabilités. C’est pourquoi nous avons fait le choix d’une information plus large, notamment pour éviter la multiplication de rumeurs que certains ne manquent pas de colporter. À notre sens, il n’est pas question de faire acte d’intolérance et de clouer au pilori une enseignante pour des croyances qui sont les siennes. Néanmoins, les « Témoins de Jéhovah » sont assimilés à une secte, et nous pouvons à juste titre nous interroger sur les conséquences d’un tel état de fait par rapport à nos enfants et plus largement à la vie de l’école publique. Aussi, nous souhaitons vous rencontrer ce mardi 3 septembre à l’école J.P. afin d’en débattre ensemble et échanger nos avis sur la question. Venez nombreux ! ». Et que cette même association déclare au Figaro (9/11/1996), à propos du foulard islamique à l’école: «Ni loi ni referendum. Il ne faut pas rajouter de l’exclusion -même légale- à l’exclusion. Il faut à tout prix maintenir ces jeunes filles dans le système éducatif traditionnel afin d’éviter qu’elles ne soient envoyées dans des écoles communautaires ». L’institutrice, bien notée par l’inspection académique et qui n’exprimait pas son appartenance religieuse à l’école, a accepté une mise en délégation et a obtenu des dommages et intérêts. Nous n’entrons pas dans le débat sur le port du foulard islamique à l’école et sur sa régulation institutionnelle. Nous constatons simplement un traitement différent. Pour les Témoins, on peut rajouter de l’exclusion à l’exclusion … et oublier qu’ « aucune distinction directe ou indirecte ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation sexuelle, de leur âge, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non- appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou à une race »37. De la même façon : refuser un fils de Scientologue dans une colonie de vacances38 et ne pas statuer à propos du port du voile islamique à l’école est politique
  • que consacrer près d’un million d’euros (auxquels s’ajoutent de multiples subventions locales et les indemnités des personnels de tous les ministères détachés) à la chasse aux sectes et à l’inquisition dans un pays où on ne peut fournir un hébergement aux « sans-abri » et où l’on maintient des effectifs indécents dans les classes est un choix politique digne d’une société du mépris.
  • que considérer la religiosité non-conformiste comme un fléau au même titre que la tuberculose, alors que les phénomènes sont totalement différents, est politique. On en trouve la métaphore de l’infection chez Roger lkor39 : « Les adeptes des sectes, disons dans quatre-vingt quinze fois sur cent40, ont été infiltrés par un virus. Les sornettes qu’ils profèrent leur paraissent de ce fait prodigieusement vraies, les actes absurdes qu’ils commettent merveilleusement libres ». L’implication de cette représentation infectieuse serait-elle de trouver un vaccin contre les sectes ? L’image de la secte comme pathologie collective et mentale est récurrente. Ce type de pathologie est à la base de toutes les entreprises de normalisation religieuse. La « pathologisation » des indésirables fait partie de la boîte à outils de tous les politiciens totalitaires. Le rapport de la Mils fait même entrer la notion d’atteinte à l’équilibre social (p. 44) sans dire ce que cette expression recouvre41. Michel Foucault est déjà loin. Considérer les groupes religieux minoritaires comme des associations de criminels et négocier avec des délinquants42 est politique. Dénoncer l’emprise des gourous sur leurs adeptes, en soutenant par ailleurs des régimes-dictatoriaux qui possèdent des madères premières et des charniers humains ; est un choix politique. De même, la révocation de l’Édit de Nantes, le Concordat, le vote de la loi de 1905, le vote de la loi About-Picard sont des faits politiques.

 

La politique anti-secte est une entreprise de normalisation des consciences. Pour ses promoteurs, le monde ne peut être interprété que par les doctrines des cultes reconnus ou par un soi- disant humanisme coupé de ses racines philosophiques, délavé, sacralisé, diffusé dans les médias et répandu dans les établissements scolaires. « Qu’ils servent ou non d’alibis à des oligarchies cyniques, les totalitarismes qui rêvent de tout réduire à un « même » idéal ne manquent jamais de se convertir en entreprise de destruction de l’autre. C’est-à-dire ce qui résiste au « même », à l’assimilation » écrit à juste titre Francis Martens43. « Guérir pour normaliser » la société est un projet totalitaire déjà tenté par les nazis et les communistes. Le totalitarisme anti-secte n’a pas échappé à Alain Garay44, ni à Jean Baubérot qui a interprété la lutte anti-secte comme un totalitarisme d’extrême-centre, ni à Aaron Rhodes, directeur de la Fédération internationale d’Helsinki qui écrit dans sa lettre ouverte à Alain Vivien : «Je suis très embarrassé pour vous et pour vos concitoyens français par le recours que vous faites à des méthodes de dénonciation et d’insinuation qui nous rappellent celles dont nous faisons parfois l’objet de la part de régimes totalitaires et rétrogrades ». L’insinuation mentionnée renvoie au fait que la France aurait laissé entendre que la Fédération qu’il dirige serait noyautée par une secte.

  • que la lutte anti-secte est une stratégie de diversion. Notre propos n’est pas de faire le procès d’une classe politique qui fut au pouvoir pendant vingt ans avec une courte éclipse. D’autres l’ont fait. Confrontés à l’échec économique, à l’échec scolaire exprimé par la montée de l’illettrisme, à l’affairisme des siens, condamnés aux compromis avec des dictatures, à la montée de la délinquance, les gouvernements socialistes français ont attiré l’attention sur des épouvantails. L’un de ceux-ci a été « les sectes ». Au nom de la présence de quelques centaines de milliers de non-conformistes religieux, on a créé une panique sociale45 à propos des sectes et de tout ce qui leur a été assimilé (végétarisme, psychothérapeutes…), en s’appuyant sur quelques faits divers pour faire oublier le reste. Des affairistes politiques ont dénoncé l’argent des sectes, des gens incapables de scolariser tous les handicapés ont dénoncé quelques parents religieux qui usaient du droit d’instruire leurs enfants à domicile, des ministres de l’Éducation empêtrés dans l’affaire du foulard islamique s’en sont pris, avec l’aide d’une fédération de parents d’élèves issue de l’humanisme séculier, aux enseignants membres ou supposés membres de sectes, voire aux enfants de fidèles appartenant aux religions minoritaires, avec le relais des Renseignements généraux comme l’indique ce témoignage «Je suis enseignante, et chaque année, en début d’année, il y a les Renseignements généraux qui téléphonent au principal de mon collège, pour peu que je change de collège, cela fait trois fois que ça m’arrive. Je suis convoquée par le principal en début d’année qui me dit.. Je viens d’apprendre que vous appartenez au Mandarom et j’ai peur, j’avoue j’ai peur46 »
  • que la France retourne au régime des cultes reconnus qui sont finalement ceux qui restent après l’élimination des groupes religieux minoritaires.

La politique envers les sectes a été qualifiée diversement. Certains groupes religieux l’ont qualifiée de maccarthysme à la française47, d’autres de vichysme, Richard Land, président de la commission d’éthique et de la convention des Baptistes du Nord a déclaré : « Nous les Américains, devons dénoncer des violations très graves. En France par exemple, jusqu’au départ d’Alain Vivien à la tête de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, on a persécuté des gens comme on le faisait sous Vichy48 ».

Le « haineusement correct»

Le « haineusement correct »49 appartient à la catégorie du « politiquement correct », qui n’est pas spécifique à la France. Ce dernier est un mode de pensée stéréotypé qui, en se référant à des vulgates à la mode, désigne des objets socialement valorisés et des objets socialement dévalorisés. Tout discours favorable ou prétendument favorable à propos de ces derniers ou toute expression de doute à propos de la valorisation des premiers sont considérés comme une hérésie et renvoient l’individu à la critique acerbe et au bannissement selon un mode d’action que l’on pourrait qualifier de « terrorisme élémentaire ». Dans le cas des sectes, ce « politiquement correct » a pris la forme d’un « haineusement correct » concocté par quelques petits maîtres fascisants car la seule forme d’expression autorisée à l’égard des minorités ne peut être que la vitupération. On le retrouve dans les attaques contre les universitaires. Ne pas reprendre la vulgate des mouvements d’opposition aux sectes dans les travaux équivaut à être « complaisant envers les sectes », à être infâme, à être à la solde des sectes, à être qualifié de chercheur autoproclamé, à appartenir à l’extrême-droite, (un courant qui exerce sur les antisectes de gauche une fascination qui ne tromperait pas un psychanalyste) ou à être membre des mouvements religieux que l’on étudie. Faire de l’observation sur le terrain devient suspect et on en appelle à un prétendu code de déontologie du chercheur (sur les sectes mais pas sur d’autres phénomènes sociaux) pour dissuader le recueil d’informations. Nous qualifierions cela de terrorisme intellectuel s’il y avait des idées mais, comme il n’y en a pas, nous disons que c’est du terrorisme élémentaire. Contre eux, on peut exercer toutes les fouies de persécution, jouer aux coupeurs de têtes, en mêlant le sentiment d’oeuvrer pour une cause noble à la jouissance sadique.

Le « haineusement correct » contre les sectes (et contre d’autres groupes et individus) n’est peut-être pas un phénomène social -nouveau. Toutefois, nous constatons que la France a développé au plus haut point cette hystérie collective totalitaire. Les médias ont participé à la construction d’une panique sociale à propos des sectes interviews de renégats masqués par peur des représailles, comme si les groupes religieux minoritaires présents en France étaient des maniaques de la gâchette, animateurs de télévision hystériques transformés en nouveaux croisés de la « sainte cause » anti-secte parfaitement soumis au régime, journalistes conseillés par les Renseignements généraux, recopiant les bonnes feuilles des mouvements anti-sectes50et forcés de reprendre les ritournelles obligées, pigistes soumis à un rédacteur en chef dénonçant l’emprise des gourous sur les adeptes dans des groupes où il n’y a pas de gourous51, assimilation de mouvements délinquants aux sectes pour conclure que les sectes sont dangereuses. Comme le disait Joël Labruyère : « On ne brûle plus les sorcières, on les grille » (médiatiquement). La lutte contre les sectes est devenue Lille cause noble mobilisant des professionnels et des réseaux. Dans les faits, on a valorisé la délation, la diffamation, l’aveuglement pour soigner la société, comme tout régime totalitaire se propose de le faire. En France (comme dans d’autres pays occidentaux, mais dans ce pays l’hystérie a atteint des pics inégalés), il devint impératif de trouver et de dénoncer un enseignant membre d’une secte dans chaque école, comme il faut à présent absolument trouver un pédophile dans chaque groupe religieux minoritaire, dans chaque école ou dans chaque établissement qui accueille des jeunes52. C’est l’ardente obligation des plus hystériques. La lutte anti-secte a fait partie d’un totalitarisme de la normalisation des consciences qui a mobilisé des politiciens, des médias, l’Ordre des médecins, des «médecins de l’âme » sûrs de servir une noble cause sans le moindre doute philosophique ou éthique. Le traitement-des-sectes en France fut hystérique et néfaste à beaucoup de croyants de bonne foi. Elle n’a plus permis de démêler les escroqueries et les mouvements religieux sincères. Mais on oublie parfois que ce type de pratique sociale peut dériver. Dans un droit de réponse à un article de L’Evénement du Jeudi du type « feuille de boîte » trotskiste, qui s’en prenait à la complaisance des universitaires qualifiés d’apologistes des sectes, soudainement classés à l’extrême-droite, nous avions signalé que ce n’étaient pas les universitaires qui écrivaient sur les Salles du Royaume jéhovistes « Yahvé = Jéhovah = juifs, même combat » et qu’il fallait craindre des glissements. Ceux-ci n’ont pas manqué de se produire. D’autre part, la lutte anti-secte occidentale entrave l’action des militants des droits de l’homme. Par exemple, un dignitaire politico-religieux iranien interpellé par ces derniers à Bruxelles, à propos de la persécution des Bahaïs en Iran, a simplement rétorqué que l’Europe avait aussi une législation anti-secte…

Conclusion

Les lois laïques ne peuvent pas légitimer une discrimination envers les groupes religieux minoritaires, bien que certains les invoquent à cet effet. La polémique à propos des sectes dépasse le cadre historique et géographique de leur application. En France, la lutte anti-secte a été hissée à un très haut niveau en s’appuyant sur un discours « haineusement correct » diffusé dans des conférences, dans des médias traditionnels, dans des bulletins spécialisés qui n’avaient pas en principe à en parler car le sujet était trop éloigné de leurs préoccupations. Par exemple, un numéro d’une revue présentant des jeunes femmes dénudées a publié une entrevue sur les sectes avec un prêtre « chasseur de sectes »53. Une liste exhaustive de ces milliers de pages devrait être établie pour l’avenir54.

Dans quelques années, des historiens feront l’histoire de cette lutte anti-secte française. Ils analyseront les profils sociologiques de ses acteurs (militants, professionnels des médias), ils décriront les modes de pression et les censures auxquelles elle a donné lieu. Ils découvriront peut-être le rôle stratégique de ce discours. Ils étudieront les procédés de fabrication d’une sectologie que les médias ont vendue comme une marchandise avec des formules superlatives stupéfiantes comme celle-ci : « Je suis convaincu que la lutte des sectes est plus importante que la lutte des classes (au Japon, une secte est le troisième parti le plus important) et que le nazisme n’a pas pris que pour des raisons économiques et politiques »55. Il faudra analyser la mise en scène du spectacle de la lutte anti-secte56 et en repérer les étapes. En effet, la descente vers les niveaux les plus bas s’est faite par paliers successifs. Par exemple, nous avons cru qu’avec la liste des sectes qui donne en pâture les infâmes, nous avions atteint le fond puisque la France avait repris le principe de la liste gestapiste des sectes signée par Grafenberger du 7 août 1939 (voir annexe). Ce ne fut pas le cas car la loi About-Picard reprit la loi mussolinienne du plaggio. Il n’est pas absurde d’imaginer que si l’extrême-droite avait gagné les élections, les opposants aux sectes auraient sans doute incité le ministre de l’Intérieur à réprimer brutalement les groupes religieux minoritaires. La lutte continue ! Dans les organisations totalitaires, on descend vers la soumission au discours des maîtres et vers des pratiques de plus en plus ignobles par paliers successifs. Une fois habitué à un niveau, on peut aller plus bas. La lutte anti-secte française est conforme à ce processus.

Nous ne devrons peut-être pas attendre longtemps que cette histoire s’écrive, car des chercheurs se penchent déjà sur ce phénomène dans le cadre de l’histoire immédiate. Ces derniers découvriront sans doute le rôle qu’ont joué les magistrats, les conseillers d’État, les spécialistes du droit pour protéger les fidèles et les minorités religieuses non-conformistes contre les velléités juridiques des gouvernants. Les infractions commises par les sectes et les drames qui se sont produits relèvent d’une justice sereine, mais les audaces des gouvernants doivent aussi être passées au crible de la réflexion sereine des magistrats et du monde juridique.

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1Argument déjà utilisé en 1937 en Allemagne : le 4 mai 1937, le Tribunal de Première Instance de Zwickau avait retiré l’autorité parentale à un père Témoin de Jéhovah parce que ceux-ci mettaient en péril le bonheur psychique de leurs enfants par leurs activités illégales et leur adhésion à la doctrine de la Société internationale des Etudiants de la Bible. (Guy Canonici : Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Paris, Albin Michel, 1998).
2Qui présente des traits communs avec la vulgate anti-psychanalytique que les opposants à la psychanalyse ne cessent de réécrire : coût exorbitant des séances et enrichissement des psychanalystes, rôle trop central de la sexualité, transformation de la révolte sociale en problèmes personnels. D’autre part, on peut s’interroger sur la psychanalyse personnelle de ces gens. La « bonne fin de la psychanalyse » consiste-t- elle en une disponibilité à cautionner des vulgates ambiantes à propos de boucs émissaires ?
3Pour ne citer que quelques titres. Voir « Pour en finir avec les sectes », Paris, Dervy, 1996, sous la direction de Massimo Introvigne et de Gordon Melton. Bernard Lempert : Le retour de l’intolérance, Paris, Bayard, 2002. Danielle Hervieu-Leger : La religion en miettes, Paris, Calmann-Levy, 2001. Alain Garay L’activisme anti-secte de l’assistance à l’amalgame, Lewiston, New York, Edwin Mellen Press, 1999. Les nombreux articles et ouvrages ,de Massimo Introvigne sur la question ; Suzanne Palmer : France aniisect war, Voices from the Tranches (NRM’s) strategical responses to Persecution, site web Cesnur.org ; Croyances et sociétés sous la direction de Bertrand Ouellet et Richard Bergeron, Montréal, Fides, 1998. Anne Morelli : Lettre ouverte à la secte des adversaires des sectes, Bruxelles, Labor, 1997.
Voir ses contributions à : Sectes et hérésies de l’Antiquité à nos jours, Bruxelles, ed. de I’ULB, 2002. Cf. les nombreux articles de G.O. Séguy dans des revues de droit et ses interventions dans de multiples colloques. Dans les anciens pays socialistes, les chercheurs commencent à analyser le phénomène anti-secte cf. par exemple : Tadeuz Doktor :Factors influencing hostility toward controversial religious Groups, Social Compass, 49 (4),2002,553-562. Régis Dericquebourg : Les résistances aux groupes religieux minoritaires en France, Pour en finir avec les sectes, Paris, Dervy, 1996. Joël Labruyère : L’Etat Inquisiteur, Auxerre, Les éditions des 3 Monts, 2000.
4Par exemple dans Regard sur (bulletin du Centre contre les manipulations mentales), n° 17, 2001. p. 4. Le réseau Voltaire, article sur réseauvoltaire.net/article 17/10/2002.
5Jean Paul Martin : Laïcité, religion, politique : perspectives sur deux nations européennes, la Belgique et la France ? colloque de l’AFSR Laïcité, religion et démocratie, 1998. A Paraître.
6Baubérot, Jean : Vers un nouveau pacte laïque ?, Paris, Seuil, 1990. Poulat Emile : Liberté-laïcité, Paris, Cujas, 1988.
7Jacques Robert : Consultation faite à la demande de l’Eglise de la Scientologie. La Scientologie est-elle une religion et doit-elle bénéficier du même régime juridique que celui des autres religions en droit français ? Polytypé ; 1. Robert : La liberté religieuse et le régime des cultes, Paris, PUF, 1977. Libertés publiques et droits de l’homme (avec la collaboration de Jean Duffar, Paris, Montchrestien.) L’Eglise de la Scientologie comme les Témoins de Jéhovah commandent régulièrement des expertises et intentent des actions en justice qui ont une influence sur les libertés publiques. Dans beaucoup de pays, des libertés applicables à tous ont été conquises en justice par les Témoins de Jéhovah (Etats-Unis, Canada).
8Consultation faite à la demande de l’Eglise de la Scientologie.
9Cf. De Groote : Sectarianisrn and persecution in China, Taipei, TaIwan, Republic of China, 1963, (lère ed.. 1903).
10Cf. Dierkens et A. Morelli « Sectes » et « hérésie » de l’Antiquité à nos jours, Bruxelles, ed. de l’université de Bruxelles, 2002.
11Cf. Tadeus Doktor : Factors influencing hostility towards controversial religious groups, Social Conipass, ‘9 (4) 2002,553-562.
12Quand l’association était sise rue Fléchier à Paris.
13Henri Verrier : Le visage des sectes, autoédité, 1959 ; L’Eglise devant les Témoins de Jéhovah, autoédité, 1957, Catholique ou Témoin de Jéhovah, notice, 1958.
14Cherry : L’offensive des sectes, Paris, Cerf, 1954.
15Pasteur .M. Nicole : Les Témoins de Jéhovah ont-il raison ? Groupes Missionnaires, Vevey, Suisse.
16Le Cabellec : Les Témoins de Jéhovah et la foi chrétienne. Bulletin interparoissial Lorient, Janvier 1976, N° spécial hors-série n° 2. Moon ou Jésus 7 Bulletin interparoissial Lorient, avril 1977, N° spécial hors série n° 3.
17« The pastoral Challenge of New Religions Movements », Orlgins, July 30, 1987. Voir aussi Alamadoss Michael (S.) « The Challenge of Religions Pluralism. The Indian Experience », Lecture at Georgetown University, Washington, D.C. January 12, 1990 Orlgins, fev. 1990, Vol. 19, N°35.
18Roger Ikor : Les sectes, un mal de civilisation, Paris, Albin Michel, 1983.
19Jean Pierre Waguet : C’est la faute à Arsène, Paris, Les Lettres Libres, 1983
20dans un entretien accordé à Enseignant magazine, novembre 1997, se réfère à l’article 31 de la loi de 1905 qui réprime la manipulation mentale et les pressions exercées sur les adeptes, au plan familial ou professionnel.
21« Les sectes en France, expression de la liberté morale ou facteurs de manipulation ? », Paris, La Documentation Française, 1985.
22Shawn Francis Peters : Judging Jehovah’s Witnesses, Religions Persecution and the Dawn of the Rights Revolution, Kansas, University Press of Kansas, 2000.
23Affaires Tchavachidis/Grèce, Kokkinakis/Grèce, Manoussakis/Grèce jugées par la Cour européenne des droits de l’homme, respectivement les 21 janvier 1999, 26 septembre 1993, 26 septembre 1996. Voir Le n° de Droits de l’homme sans frontières : Grèce: intolérance et discriminations religieuses, n° 1-2/1994.
24Cette phrase aurait été prononcée par la coauteur de la loi About- Picard lors d’une interview sur CBN News (reproduit dans Un maccarthysme à la française ? Parâs aEd. Ethique et LIberté, non daté.)
25A ce propos, signalons que nous pouvons tous jouer au jeu du second jury » de thèse et publier des rapports de thèse sur internet.
26On pouvait lire dans une lettre de dénonciation adressée à la direction du CNPfF (EDF) : « Vous imaginez la nuit qu’un scientologue pilote deux réacteurs ! » (Joêl Labruyère : la sectophobie, Montviron, ed. des Trois Monts, 2001, p.25). L’auteur de la lettre n’imaginait pas des fanatiques religieux aux commandes d’un avion devant les tours du World Trade Center !
27Les initiateurs de cette campagne de harcèlement ont simplement dit qu’ils ne pouvaient pas savoir qu’il n’était pas membre d’une secte., sans regrets. La mort du Dr Jullien est-elle un détail ? À moins qu’elle ne soit qu’une conséquence du « principe de précaution ? » ou un « dommage collatéral ? »
28Cf. sa réplique in Le retour de l’intolérance, Paris, Bayard, 2002.
29J.P. Willaime : la laïcité culturelle, Projet, 240, Hiver, 1994-1995.
30La Croix, 13/09/96
31La Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Grèce pour atteinte à la liberté d’expression religieuse dans le cas des Témoins de Jéhovah (Affaire Kokkinakis, 1993, Manoussakis, 1996 Tsavachidis, 1999).
32Nous nous abstenons de l’affaire de l’Ordre du Temple Solaire parce que c’est un ordre secret para-maçonnique et non un mouvement religieux et parce que l’enquête sur la mort de ses adeptes n’est pas satisfaisante.
33Center for Information and Advice on Harmful Sectarian organizations (Sect Observatory), Coordination Agency of Fight against Harmful Sectarian Organizations (1999). Document Humain Right without Frontiers International, 2003.
34du 22 décembre 1995 ; (Gest-Guyard), p. 73.
35Voir Yves Chevalier : le modèle du bouc-émissaire : l’exemple de l’antisémitisme allemand, In Ethnicité et figures phobiques, Etudes Inter-ethniques, Lille 3, 1985-1987.p. 23.
36Qui s’est terminée par des non-lieux.
37Article 6 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983.

38Organisée par les scouts et éclaireurs de France, témoignage de J.L. Gagnot du 7/01/1999 établi selon l’article 202 du Nouveau code de procédure civile. Alors que certaines municipalités ont offert des séjours de vacances à des « sauvageons », (selon l’expression d’un politicien) pour les écarter des banlieues pendant l’été.

39Roger Ikor : Les sectes, un mal de civilisation, Paris Albin Michel, 1983. P. 61.
40Comment trouve-t-il cette statistique ?
41Voir aussi Danielle Hervieu-Léger : La Religion en miettes ou la question des sectes, Paris, Calmann-Levy, 2001 . PP.55-262
42auquel on peut opposer la formule de Marx : « La canaille n’est pas révolutionnaire », que la gauche devait connaître.
43Jean Marise, gardien de son frère, colloque Les psychanalystes dans la guerre : passé et présent, Bruxelles, Goethe-Institut, 27-28 janvier 1989.
44L’activisme anti-secte Lewiston, The Edwin Meilen Press, 1999.
45Avec des appels de ce type : « Parce que l’emprise destructrice sur les esprits, dans les entreprises, les associations est une réalité y compris dans le XXe arrondissement, la mairie du XXe organise ce soir une conférence-débat sur le thème des sectes » (Le Parisien, mercredi 19 janvier 2000). Dans le 20ème, mais aussi dans le 17ème, le 12ème arrondissement, à La Réunion, à Lille… Cf. les inquisiteurs « Il y a des sorcières dans ce village », et le bon peuple dénonçait des pauvresses puis payait les frais du bûcher
46Extrait de la transcription de la conférence de Digne du 8 décembre 1995, consignée par huissier, écoutée le Il février dans le Cabinet du Juge Fréry.
47Un maccarthysme à la française ?, Paris, Publications Ethique et Liberté, non daté.
48Dépêche AP. 12 mars 2003.
49Selon l’expression de David Martin-Castelnau Le Figaro, 9 janvier 2003).
50Dans le rapport d’activité de l’Adfi de 1984, nous lisons : « Les journalistes déjà bien informés, ne se contentent plus d’articles généraux sur le phénomène sectaire. Devenus plus exigeants, ils traitent avec nous de cas particuliers. Ils réussissent avec notre aide à mettre au grand jour tactiques et infiltrations multiples des adeptes des sectes. La presse écrite, radiophonique, télévisée, les médias au sens large (films et livres) vont tous dans ce sens ». L’Adfi cite comme journalistes travaillant avec elle : ceux du Canard Enchaîné, de la télévision belge, de T.F.1., d’Antenne 2, d’Europe 1, de France Inter, de Radio France et de plusieurs radios libres.
51Louis Pauwels et Ivan Rioufol ont dénoncé l’hystérie médiatique dans Le Figaro.
52ou dans les institutions fabriquer un collègue d’extrême-droite pour le persécuter et montrer que l’on n’était soi-même pas trop fasciste. Ceux qui avaient de telles pratiques s’accommodaient d’ailleurs très bien de l’extrême-droite, qui leur permettait de gagner les élections grâce aux triangulaires et à quelques reports de voix de l’extrême-droite.
53En revanche, nous n’avons rien trouvé de semblable dans les revues consacrées à la chasse !
54Un bêtisier de l’anti-secte est paru aux Editions Force L. Aumont, 1997.
55Événement du Jeudi, 2 au 8 février 1989. Michel Pollac.
56Nous ne croyons pas si bien dire : une troupe a joué le spectacle d’une secte, pour les élèves.

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