La montée des phénomènes religieux dans les quartiers : sens, nature et réalité

LES TÉMOINS DE JÉHOVAH

Régis DERICQUEBOURG

sociologue, maître de conférence à l’Université Lille III

Pour le sociologue, le mouvement jéhoviste illustre bien le type de la secte et de son évolution (une sortie progressive de la logique sectaire) telle qu’elle a été décrite dans les classiques de la sociologie. Les témoins ne refusent pas que l’on qualifie leur organisation de secte. En revanche, ils réfutent l’usage polémique du mot secte qui sous-entend une supposée dangerosité.

Dans cet article, je définirai le jéhovisme à l’état de secte, je donnerai ensuite un aperçu sur son évolution récente et je décrirai enfin son implantation dans le bassin minier du nord de la France où il a beaucoup recruté. L’analyse des causes de son expansion dans cette région peut, mutatis mutandis, expliquer son recrutement actuel dans les banlieues défavorisées.

Une définition des témoins de Jéhovah

Les témoins de Jéhovah sont réunis dans une organisation qui s’appelle officiellement la Société de la Tour de Garde. Celle-ci est issue d’un schisme qui se produisit en 1918 à l’intérieur du mouvement des Étudiants de la Bible constitué légalement aux États-Unis par Charles Taze Russell (1852-1916), le fils d’un riche commerçant d’Allegheny élevé dans l’Eglise presbytérienne, puis converti à l’adventisme, qui fonda ensuite son propre groupe religieux. Son enseignement, consigné dans les six volumes des Études dans les Écritures, est essentiellement centré sur l’attente de la fin des temps, selon une conception originale : un conflit mondial entre le Travail et le Capital abolira tous les systèmes politiques et sociaux et débouchera sur le rétablissement du paradis terrestre.

Après le décès, en 1916, de son fondateur, le mouvement des Étudiants de la Bible fut dirigé par Joseph Franklin Rutherford (1869-1942). L’autoritarisme dont il fit preuve et les modifications qu’il apporta à l’enseignement de Russell furent à l’origine d’une scission. En 1931, il donna à ses suiveurs le nom de Témoins de Jéhovah. Son successeur, Nathan Henri Knorr (1905-1977), fit de la Société de la Tour de Garde une véritable entreprise de prédication et accrut de façon sensible le nombre de fidèles. L’avant-dernier président, Fréderick Franz, universitaire et longtemps doctrinaire du mouvement, dut quant à lui affronter des remous internes provoqués par les revirements doctrinaux des dirigeants[1].

D’un point de vue doctrinal, les Témoins de Jéhovah prennent à la lettre certains versets bibliques, mais ils font un usage métaphorique d’autres passages des Écritures. Ce ne sont pas des fondamentalistes. Ils rejettent la théorie de l’évolution, affirmant que le monde a été créé il y a six mille ans et que les premiers hommes furent Adam et Eve. Ils prétendent avoir trouvé le vrai nom de Dieu (Jéhovah). Selon eux, le Christ est le premier né de Dieu et a donc eu une existence antérieure à son incarnation. Il est le rédempteur. Il est identifié à l’archange Michel. Le culte marial est exclu. Jésus aurait été mis à mort le 14 de Nizan de l’an 33 de notre ère sur un poteau et non sur une croix. Les témoins de Jéhovah n’ acceptent donc pas le symbole de la croix, mais ils ne vénèrent pas non plus le « poteau» car il s’agit d’un instrument de supplice. Ils sont tous trinitaires.

Dans la théodicée jéhoviste, l’homme n’a pas d’âme, il est l’âme. Après la mort, il ne reste quasiment rien de lui et la résurrection est une seconde création. Au nom de l’identité entre l’âme, le sang et la vie, les témoins de Jéhovah refusent (depuis les années 1940) les transfusions sanguines et la consommation de viande non saignée.

L’association des témoins de Jéhovah estime être le seul canal utilisé par Dieu pour accorder aux hommes le salut. Toutes les autres religions sont considérées comme des erreurs et le catholicisme est la cible d’une agressivité particulière.

La vie religieuse jéhoviste est peu sacramentelle. Le baptême par immersion, à l’âge de raison, est une simple manifestation de la conversion. La Cène est commémorée le 14 de Nizan. Seuls ceux qui estiment en toute conscience faire partie des 144 000 élus qui iront siéger aux côtés de Dieu après leur mort prennent les emblèmes ce jour-là.

Les services religieux sont austères, axés sur l’acquisition de la doctrine et sur sa diffusion. Ils consistent en réunions d’études pendant lesquelles les fidèles écoutent des discours, lisent ensemble les publications du mouvement ou s’entraînent à la prédication.

Les témoins de Jéhovah refusent, par pacifisme, le service militaire. Ils considèrent le salut au drapeau comme une marque d’idôlatrie. Ils ne fument pas, afin de ne pas souiller le corps, mais peuvent consommer, modérément, des boissons alcoolisées.

La Société de la Tour de Garde apparaît comme une secte (au sens sociologique) protestataire, militante, élitiste, radicale sous certains aspects, volontaire, eschatologique, millénariste et utopique. Nous nous attarderons sur les trois dernières caractéristiques.

Le jéhovisme est un mouvement eschatologique. Les fidèles ont le regard fixé sur la fin des temps qu’ils tentent de dater en s’appuyant sur une chronologie biblique. La fin de ce monde a été annoncée plusieurs fois : sous la direction de Russell (1978, 1914)[2], puis pendant le mandat de ses successeurs (1918, 1925, 1975). Les attentes déçues entraînèrent quelques défections mais elles ne nuirent pas à l’expansion de l’organisation. L’embrasement du monde consécutif d’une lutte des travailleurs contre les capitalistes, prévu par C. T. Russell, a été remplacé par un catastrophisme plus classique (tremblements de terre, épidémies, famines…).

Les Témoins de Jéhovah se situent dans la veine millénariste : ils attendent la restauration du royaume de Dieu pour mille ans. À la fin de cette période, les hommes auront la possibilité de renier Dieu. Ceux qui le feront mourront définitivement. Le millénarisme est généralement considéré par les sociologues et les historiens comme un phénomène religieux qui toucherait les classes défavorisées ou statutairement dévalorisées ou encore des populations dont l’identité est mise en cause. Le millénarisme viendrait court-circuiter l’action politique susceptible de remédier à la condition de ces populations.

Les témoins ne font rien pour hâter la venue du royaume contrairement à d’autres mouvements millénaristes qui tentèrent d’embraser la société par des actions violentes; ils ont un millénarisme passif. Toutefois, l’attente eschatologique et millénariste a des conséquences sur leur style de vie. Ils ne cherchent pas à s’ enrichir, ils ne font pas de prévisions à long terme, pendant longtemps, ils n’ ont pas favorisé les études longues des enfants. Ils ne retiennent de l’actualité que les informations montrant une aggravation de la situation. Ils ne croient pas aux réformes politiques qui amélioreraient la situation du monde (par exemple, la création de la Société des nations puis de l’ONU). Ils ne souhaitent pas de vœux de nouvel an car la nouvelle année est censée être plus mauvaise que la précédente puisque la «tribulation» va s’accentuer. Ils ne fêtent pas les anniversaires qu’ils considèrent comme une manifestation d’idolâtrie.

Le caractère utopique est corrélatif de l’attente eschatologique. Les témoins conçoivent le paradis restauré comme une théocratie où la mort, la maladie, l’exploitation de l’homme par l’homme seront abolies. En dehors de ces caractéristiques, la Société de la Tour de Garde ne dit rien du futur paradis restauré, de son économie (système communautaire ou société hautement technicisée où les machines produiront seules pour laisser l’homme à ses loisirs ?). Dans les bulletins du mouvement, l’iconographie du paradis est plutôt bucolique. Toutes les ethnies confondues côtoient les animaux sauvages et des corbeilles de fruits. Toutefois, le paradis n’est pas totalement rejeté dans l’avenir. La bonne entente qui est censée régner dans leurs congrégations et le fonctionnement bureaucratique parfait de l’organisation prouve, à leurs yeux, que le mouvement jéhoviste représente déjà le royaume de Dieu à venir.

Le jéhovisme n’a pas échappé à la tentation monastique même s’il en refuse le principe. Nous avons montré ailleurs que les quartiers généraux du mouvement (les Bethels) présentaient des analogies flagrantes avec les ordres religieux à ceci près qu’ils ne sont pas conçus pour que des gens puissent atteindre à une perfection individuelle et qu’ils n’ont pas d’autonomie par rapport au mouvement. Il s’agirait d’une sorte d’ordre-curie, tel celui qui coiffe le bouddhisme tibétain.

Le jébovisme est un mouvement intéressant d’un point de vue sociologique. Il illustre certaines thèses weberiennes. Le fondateur apparaît comme un prophète éthique, un homme qui proclame une vision unitaire du monde, qui montre une voie de salut et fait connaître la volonté d’un Dieu éthique, personnel et transcendant. De son vivant, Russel rassemble autour de lui une communauté de laïcs (Les Étudiants de la Bible) qui s’organise peu à peu de façon rationnelle pour croître conformément au processus décrit par Max Weber. Après la crise de succession qui aboutit à la scission en deux branches dont l’une suit Rutherford pour devenir l’Association des témoins de Jéhovah, l’orientation gestionnaire, déjà présente sous la direction de Russell, s’accentue encore, et plus particulièrement la fonction administrative. La Watchtower Tract and Bible Society adopte un mode de fonctionnement et un style de vie de plus en plus rationnel, calqué sur le modèle des grandes entreprises de l’époque : hiérarchie pyramidale, souci du rendement, formation accrue du personnel (« les proclamateurs »). Le charisme du prophète fondateur ainsi que l’émotion religieuse initiale s’affaiblissent sous l’emprise de l’organisationnel. Les présidents suivants accentuent le caractère administratif en édictant des règles techniques de fonctionnement et en créant de multiples postes de responsables dont la compétence, décrite avec précision, est limitée. Ici, la rationalité vise des fins irrationnelles. Mais elle a des conséquences sur le style de vie des congrégations les rapports fonctionnels entre les adeptes et la primauté de l’organisationnel estompent l’émotion du groupe.

La naissance du jéhovisme illustre bien les thèses relatives à la naissance des millénarismes. Le Russellisme naît et se développe dans les soubresauts de l’expansion industrielle de l’Amérique. Le «Big Business» fera de celle-ci le premier producteur mondial grâce à l’utilisation d’une main-d’œuvre immigrée, concentrée dans les villes, et à Pittsburg même où habitait Russell. Un harmaguedon traduit en termes de lutte finale entre le Travail et le Capital débouchant sur le paradis restauré inspiré des thèses socialistes ne pouvait qu’y rencontrer un écho. Enfin, comme un défi aux sociologues qui prétendent qu’il ne peut naître de prophétismes dans la société industrielle, Russell apparaît comme un prophète de l’ère industrielle, qui gère son charisme comme un homme d’affaires.

Au-delà de cet aperçu non exhaustif, l’évolution future du jéhovisme sera sans doute fertile pour les sociologues des religions.

Logique sectaire et sortie de la logique sectaire

Au terme d’une étude sur la Société de la Tour de Garde réalisée entre 1973 et 1979, celle-ci m’apparaissait comme le type même de la secte au sens sociologique.

Je ne proposais pas de démontrer que le jéhovisme était une secte. Je voulais décrire la dynamique sociale d’un groupe qui me semblait étrange et analyser ses rapports à l’institution. Les questions de fonctionnement et d’insertion de croyants minoritaires dans la société m’importaient plus que les problèmes de classification. Toutefois, en rassemblant des conclusions partielles, je repérai un ensemble de caractéristiques qui rejoignaient le tableau du type idéal de la secte que dresse Bryan Wilson en commentant Troeltsch.

Pour le sociologue d’Oxford,

  1. la secte est un groupe auquel on adhère volontairement, et qui se réserve le droit de refuser les postulants;
  2. l’adepte doit mériter son appartenance au mouvement par sa conduite et son conformisme doctrinal ; le déviant peut être expulsé;
  3. la secte est exclusive car elle se considère comme un peuple à part;
  4. elle propose à ses fidèles un idéal de perfection personnelle;
  5. elle comporte toujours une forte proportion de laïcs;
  6. elle affiche une animosité ou du moins une indifférence à l’égard du système social global et de l’Etat;
  7. elle se considère comme un groupe élitiste et réclame de ses participants un engagement supérieur à celui exigé par les Églises;
  8. elle exerce une emprise totalitaire sur ses membres, tendant à les maintenir «hors du monde» tout en leur dictant la conduite à adopter envers «le monde ».

En me référant à la typologie comparative de Bryan Wilson fondée sur les attitudes du jéhovisme envers le monde, je classai celui-ci parmi les sectes révolutionnaires, c’est-à-dire comme une secte souhaitant la disparition des systèmes sociaux et politiques actuels, jugés mauvais et impossibles à améliorer par l’action humaine, et aspirant à une nouvelle dispensiation divine pour ceux qui ont admis « la vérité » et l’ont mise en pratique.

Vingt ans après cette étude, le jéhovisme a évolué. En France, ses effectifs ont doublé[3] (124 000 fidèles) et il semble s’éloigner du type secte. Le jéhovisme français sort-il de la logique sectaire?

Plusieurs caractéristiques apparentent le jéhovisme au type de la secte :

  • Un groupe enclavé

La Société de la Tour de Garde classe les individus en trois catégories : les profanes, ou « ennemis de la Vérité », les postulants, en cours d’instruction, appelés «amis de la Vérité », et les baptisés, dits «dans la Vérité ». Elle recommande formellement de réduire les contacts avec les premiers aux seules relations de travail et de prosélytisme, considérant qu’ils peuvent avoir une mauvaise influence. Elle recommande aux enfants de témoins de ne pas partager leurs jeux avec les autres, et elle incite les jeunes gens à choisir leur conjoint à l’intérieur de la secte. D’autre part’ les liens avec la parenté se distendent si celle-ci ne suit pas la même voie de salut. En conséquence, les témoins sont conduits à limiter leurs relations avec «le monde ». Ils forment un isolat social, un groupe à part dans la société.

  • Une forte emprise sur les fidèles

De la même façon qu’ils restreignent les échanges avec le système social, les témoins doivent aussi éviter les médias dont l’influence peut être néfaste pour leur spiritualité et pour leur morale. De ce fait, beaucoup de témoins lisent peu de revues et de journaux en dehors des nombreuses publications de la Tour de Garde, ces dernières étant lues abondamment, sans esprit critique. Les mettre en question serait un «péché contre l’esprit», le pire ! Afin d’éviter que les éventuelles discussions religieuses n’ aboutissent à une critique de la doctrine, les dirigeants recommandent aux adeptes de ne jamais se réunir sans la présence d’un surveillant de congrégation.

D’autre part, la parole des fidèles est réduite à une répétition des écrits doctrinaux. Les études se font par questions et réponses. Un « surveillant » pose les questions écrites en bas de page, les réponses sont une phrase du texte. Il s’agit d’un apprentissage et non d’un débat. Un surveillant de la congrégation de Lille disait, en 1975 : «On ne vient pas chez nous pour apporter ses idées.» La discussion faisant appel à l’interprétation des écrits et des Écritures est donc en principe impossible. Les idées sont produites par le collège de direction de Brooklyn. Elles ont valeur de vérité.

Le mouvement entend par ailleurs régenter tous les aspects de la vie privée de ses croyants, et un aîné de congrégation peut rendre visite à l’improviste à un témoin pour s’assurer que le foyer vit conformément aux préceptes jéhovistes.

Ainsi, un témoin ne peut le demeurer qu’à condition d’être un sujet orthodoxe, c’est-à-dire un sujet qui « accepte et même demande que sa pensée, son langage et son comportement soient régulés par le groupe idéologique dont il fait partie et notamment par les appareils de pouvoir du groupe »[4]. La Société de la Tour de Garde est elle-même orthodoxe dans la mesure où elle considère ce type de régulation comme légitime.

Un exemple de cette emprise nous est fourni par les illusions entretenues chez les adeptes. Cela n’est certes pas spécifique au jéhovisme, puisque tout groupe est traversé par un imaginaire collectif et que beaucoup de groupes minoritaires se cimentent à partir de l’idée qu’ils sont persécutés. Mais, chez les témoins, cet état de fait apparaît de façon évidente.

En premier lieu, La Société de la Tour de Garde cultive l’illusion d’être persécutée. Bien entendu, les témoins le sont dans certains 37[5], et ils ont été victimes du nazisme. Toutefois, dans les nations où ils ne sont pas inquiétés par les gouvernants, ils interprètent tout geste d’indifférence ou d’inamitié comme une manifestation d’hostilité. Cette persécution supposée ou réelle prouve, dans leur esprit, qu’ils détiennent bien « la Vérité ». En second lieu, les témoins croient vivre dans une communauté chaleureuse alors qu’en réalité la gestion et l’expansion passent avant l’émotion du groupe, et la solidarité interne est faible. Enfin, bien que leur doctrine ait subi des changements dans un passé lointain et récent, ils pensent colporter une vérité immuable.

Illusion encore de gouverner ensemble la congrégation locale alors que pratiquement chaque détail de son fonctionnement est réglé par le quartier général de Brooklyn. Un témoin me disait que c’était de l’autogestion, il s’agit en fait d’une télégestion. Illusoire enfin est leur conviction de vivre dans un monde sans conflits (alors que les inimitiés et les rivalités existent); un monde qu’ ils se représentent comme une enveloppe maternelle rassurante, unitaire et féconde en nourritures spirituelles, et comme un corps dont chaque partie est indispensable au bon fonctionnement de l’ensemble. Ces deux dernières représentations contribuent à entretenir le sentiment que l’organisation est le déjà-là du paradis restauré. Cet imaginaire ne peut perdurer que grâce à l’emprise constante des dirigeants et à une déformation de la réalité par les adeptes pour la rendre conforme à leurs désirs. On reconnaît là un des mécanismes de l’aliénation sociale.

  • Un groupement volontaire

On ne naît pas témoin de Jéhovah, on le devient. Que l’on soit élevé dans une famille jéhoviste ou que l’on soit mis en contact avec l’association de la Tour de Garde par des proclamateurs, il faut demander personnellement le baptême. Celui-ci peut être refusé si le candidat n’a pas rendu sa vie conforme à certaines exigences, par exemple s’il vit en concubinage, s’il fume, s’il abuse de boissons alcoolisées ou s’il n’a pas acquis une connaissance suffisante de la doctrine.

  • Un groupement élitiste

La Société de la Tour de Garde prétend être l’unique organisation de salut voulue par Dieu et a la conviction d’être la seule à dispenser la vérité dans le domaine religieux. La conséquence est double :

1) seuls les fidèles seront sauvés lors de l’apocalypse ; cela implique d’exclure de ses rangs tous ceux dont les conduites ne sont pas conformes aux principes du mouvement;

2) le monde est divisé en deux parties les profanes, qu’il faut fréquenter le moins possible car ils sont sous l’influence de Satan, et les fidèles eux-mêmes.

L’élitisme se manifeste également sur le plan de la vie personnelle. « On est témoin de Jéhovah vingt-quatre heures sur vingt-quatre », disait un aîné de congrégation au pupitre. Cela signifie que la spiritualité ne doit jamais quitter le fidèle et que sa vie doit être en tous points exemplaire, c’est-à-dire conforme aux préceptes jéhovistes. Par conséquent, les cas de maltraitance, voire les délits, sont en nette diminution dans les quartiers où s’implantent les témoins de Jéhovah.

L’engagement religieux est supérieur à celui des Églises établies. Le témoin de Jéhovah ne peut être un «tiède ». Il est entièrement accaparé par sa pratique religieuse (plusieurs réunions de culte chaque semaine, assemblées, prosélytisme systématique de maison en maison, fonctions éventuelles dans la congrégation). Avec les activités professionnelles, il lui reste peu de temps à consacrer à sa famille et aux loisirs. Dans les faits, le problème de la coexistence entre la vie religieuse et la vie familiale a été résolu en considérant le foyer comme un prolongement de la congrégation. Il est conseillé d’étudier les écrits jéhovistes et de prier en famille, de prendre ses loisirs avec d’autres témoins sous la surveillance d’un aîné de congrégation, d’inviter les «pionniers spéciaux» (proclamateurs à temps plein) à sa table. Quand un adepte, en infraction avec les préceptes jéhovistes, passe devant un jury fraternel et est susceptible d’être écarté du groupe religieux, ses proches, s’ils appartiennent au mouvement, doivent éviter les discussions avec lui comme ils doivent le faire avec n’importe quel exclu. Ainsi conçue, la famille devient un appendice de l’organisation.

En outre, le témoin doit faire de la prédication occasionnelle sur son lieu de travail ou dans d’autres endroits publics. Ainsi, la frontière entre l’espace religieux et la vie privée ou publique est abolie.

  • Un groupe protestataire

Dans son histoire, la Société de la Tour de Garde apparaît protestataire à plusieurs titres.

Elle l’est d’abord comme analyseur social, c’est-à-dire comme groupe qui, par certaines prises de position envers les phénomènes sociaux (refus du service militaire, opposition à la théorie de l’évolution, refus des transfusions sanguines, refus de saluer les emblèmes nationaux), pousse les institutions à recourir à la répression (dévoilant ainsi leur caractère répressif), démasquant les aspects sur lesquels elles n’entendent pas transiger. Dans la typologie des analyseurs sociaux établie par Loureau, les témoins de Jéhovah pourraient être classés dans la catégorie des déviants idéologiques.

Trois exemples peuvent le montrer. Les témoins de Jéhovah sont insoumis à l’armée. Ils ont, jusqu’à une date récente, refusé le service civil de remplacement qui était offert. Emprisonnés, ils contribuent à démontrer le caractère militariste de certains pays. En deuxième lieu, le rejet des transfusions sanguines et l’obligation où ils se trouvent parfois d’y recourir contre leur gré dévoilent le monopole d’une médecine officielle sur le sens de la vie et de la mort. L’anti-évolutionnisme enfin conduit les témoins à dénoncer une théorie officielle imposée aux élèves et donc une forme d’oppression contre la liberté de penser.

D’autre part, la pratique sociale de la Société de la Tour de Garde présente des analogies avec le mouvement contre-culturel et protestataire des années 1960-70 en Occident mise en cause de l’idéologie du travail et de la réussite sociale dès que celle-là devance la passion religieuse; refus de la consommation ostentatoire avec, en corollaire, la condamnation du mercantilisme ; refus de s’aligner sur la vie sociale ambiante (non-participation aux fêtes traditionnelles et conviviales et refus de se situer dans l’histoire du monde).

On constate également que, dans leurs publications comme dans leurs conversations, les témoins tiennent un discours agressif envers les institutions qui n’a d’équivalent que le discours anarchiste. Nous avons constaté que les discours bibliques agressifs étalent applaudis. Les Églises établies sont qualifiées de «prostituées des États », les systèmes politiques sont jugés oppressifs, corrompus, militaristes. Des références bibliques (« Babylone la Grande ») appuient cette critique radicale. Les témoins aspirent à leur destruction. Toutefois, ils ne font rien qui puisse aller dans ce sens. Ce n’est pas leur affaire. Dans leurs vues, Dieu mettra fin à tout cela.

Enfin, les témoins dénoncent le système social présent en lui opposant l’utopie du royaume restauré. Celle-là accentue par contraste les défauts du monde présent. On trouve là le caractère protestataire de l’utopie qui en appelle au passé contre le présent, selon la formule de Jean Séguy pour qui l’utopie est «tout système idéologique total visant implicitement ou explicitement par l’appel à l’imaginaire seul (utopie écrite) ou par passage à la pratique (utopie pratiquée) à transformer radicalement les systèmes sociaux globaux existants ».

Dans notre thèse et dans nos articles sur le jéhovisme, nous avions insisté sur le caractère radical de sa protestation. Or, celle-là apparaît relative. Sur certains points, les témoins acceptent les pratiques sociales ambiantes. Par exemple, ils désapprouvent le concubinage dans leurs rangs et doivent se marier civilement. Il s’agit là d’un compromis avec la société. On pourrait imaginer que les témoins, par hostilité envers l’Etat, organisent des mariages religieux et évitent de passer devant un représentant local de la République. Sur ce point, la comparaison avec des radicaux politiques, les libertaires, s’impose. Les anarchistes n’officialisent pas leur union devant le maire car ils refusent de soumettre leurs affaires privées à l’État. Les témoins se situent en retrait par rapport aux plus radicaux.

De la même façon, les témoins ont toujours recouru à la justice humaine pour régler leurs différents avec la société alors que, dans leurs vues, seule la justice divine est légitime. Les procès qui jalonnent leur histoire montrent qu’ils sont même passés maîtres dans l’art de la procédure judiciaire. On aperçoit là les limites de leur radicalisme, celui-là étant défini en sociologie comme le refus de recourir aux instances établies de règlement des conflits. Un avocat témoin de Jéhovah a acquis une notoriété en assurant la défense des groupes religieux minoritaires «au nom de la liberté de pensée, de conscience et de culte ». Il est le seul à avoir choisi la voie d’une défense non exclusive mais il nous a affirmé que de nombreux témoins partagent ses vues libérales. Garry Botting a été autorisé par la Société de la Tour de Garde à faire des études juridiques en vue d’exercer la profession d’avocat. Une défiance totale et radicale obligerait les témoins de Jéhovah à s’abstenir de l’action juridique. Un exclusivisme rigoureux obligerait l’avocat jéhoviste à s’abstenir de défendre des fidèles soutenant des doctrines religieuses qui, du point de vue jéhoviste, sont sataniques.

Nous constatons aussi que les témoins de Jéhovah n’ont pas créé d’écoles confessionnelles. Aux États-Unis, il y eut pourtant une tentative en ce sens, sans succès. En France, les témoins s’accommodent donc de l’école publique alors que, dans les régions où ils sont nombreux, comme le Nord-Pas-de-Calais, ils pourraient créer des écoles confessionnelles pour soustraire leurs enfants aux «mauvaises influences ».

D’autre part, chez nos voisins belges, les témoins inscrivent leurs enfants au cours de morale laïque (un cours obligatoire de morale, dispensé par les grandes confessions, est donné dans les écoles belges. Ceux qui ne souhaitent pas bénéficier d’un cours de morale religieuse optent pour la morale laïque). On conçoit que les témoins de Jéhovah évitent les cours de morale fondées sur d’autres confessions. On comprend moins bien qu’ils permettent à leurs enfants de suivre des cours de morale laïque, étant donné l’animosité qu’ils ont manifesté envers les États, les pouvoirs politiques et leurs emblèmes. Et pourtant, les témoins de Jéhovah acceptent les cours de morale obligatoire. (« Nos enfants suivent le cours de morale. Mais cela dépend du choix de chaque parent. ») Certes, trois arrêts du Conseil d’État ont été rendus à la suite de recours de témoins demandant la dispense du cours de morale laïque. Toutefois, les responsables de la Société de la Tour de Garde ont minimisé eux-mêmes la portée de ces recours en précisant qu’il s’agissait de cas où la conviction religieuse avait été mise en cause et que «Si la morale reste dans le domaine acceptable, les parents ne voient pas pourquoi ils empêcheraient leurs enfants d’assister au cours. (…) Le cours de morale n’a pas été jeté tabou par les témoins de Jéhovah. C’est un cas précis qui a été utilisé et la décision du Conseil d’État n’est qu’un instrument de référence de façon à faire prévaloir un droit que nous estimons légal à partir du moment où l’État a reconnu qu’une telle politique agressait les enfants. (…) Notre but n’est pas d’imposer une règle mais de laisser le libre arbitre à chacun »[6]. Il est curieux de constater que plusieurs fois dans l’entretien et à propos d’autres sujets les responsables renvoient à la conscience des fidèles. Ils s’accommodent même de l’expression «libre-arbitre » chère à leurs interlocuteurs.

De la même façon, les témoins paient leurs impôts en vertu de la formule «Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Interrogés sur cette concession à l’État, ils nous ont répondu qu’ils aimaient « rouler sur des routes bien faites », ce qui signifie qu’ils acceptent, en attendant la fin du monde, le contrat avec l’État. Or, on sait que des groupes religieux radicaux du XVIIe siècle anglais refusèrent de payer toute forme de taxes.

Cependant, malgré un certain conformisme social que l’on ne trouve pas chez les contre-culturels, ni dans d’autres groupes radicaux, et sous l’apparence d’individus de type « classe moyenne inférieure », il n’en reste pas moins vrai que le jéhovisme est un mouvement protestataire.

  • Un groupe de laïcs

La Société de la Tour de Garde n’a pas de clergé. Toutes les fonctions, remplies à tour de rôle par chacun, sont assurées par des fidèles élus au sein des congrégations puis dans la hiérarchie par des laïcs occupant des postes à plein temps. Il est très important pour des personnes de niveau de qualification peu élevé de se voir confier des responsabilités. C’est une des raisons pour lesquelles elles se sentent bien dans le groupe. Lorsque l’on est ouvrier mineur, il est extrêmement valorisant de se retrouver au pupille en train de faire le sermon devant une centaine de fidèles le dimanche, ou d’aller proposer, cartable à la main, une leçon à votre porte.

Le jéhovisme semble donc correspondre à la définition idéal-typique de la secte. Toutefois, son histoire récente montre une évolution. La Société de la Tour de Garde parait sortir de la logique sectaire.

La sortie d’une logique sectaire

Quelques indices invitent à penser que les témoins de Jéhovah ont évolué sur plusieurs plans.

  • Sur le plan de l’action humanitaire

Les témoins de Jéhovah étaient autrefois indifférents à l’entraide pour deux raisons :

1) le malheur est la conséquence du péché d’Adam;

2) les catastrophes font partie des vicissitudes de «la fin des temps» annoncées par les Écritures. Celles-là étant inéluctables, y remédier serait contraire aux desseins divins. Or, les témoins français ont à une date récente apporté une aide aux populations affligées par les inondations de Vaison-la-Romaine, de Nîmes et de Bollène, pendant l’hiver

1994-1995. Des Témoins de Jéhovah ont apporté leur contribution au sein de structures philanthropiques laïques comme les Restaurants du cœur. Les Bethels se sont mobilisés lors du génocide du Rwanda. Ils ont installé un hôpital en moins de vingt-quatre heures grâce à un mouvement de solidarité dans leurs rangs. M Paturel[7] m’a signalé que de jeunes Témoins emprisonnés pour insoumission à l’armée avaient proposé au ministère de la Défense de partir en mission humanitaire au Rwanda (pour des raisons diverses, l’opération n’a pas pu se concrétiser).

Sur un autre plan, les Témoins ne croient pas que l’on puisse améliorer la société par l’action politique et réformiste. Selon leurs vues, Dieu mettra fin aux problèmes que rencontre l’humanité lors de la fin du monde en apportant une nouvelle dispensiation. L’aggravation des problèmes sociaux est un signe des temps. D’autre part, celui qui attend la «fin du monde» n’a pas de temps à consacrer à la vie publique. Il préfère se préparer au rendez-vous avec Dieu. Pour ces raisons, les Témoins ne s’engagent pas dans la vie politique et ne participent pas aux élections. Pour prolonger leur abstentionnisme social, ils ne sont pas syndiqués. On trouve là une forme de grève sociale. Or, actuellement, des Témoins se syndiquent, ce qui semble indiquer qu’ils souhaitent dès maintenant améliorer leur sort et celui des salariés.

  • L ‘emprise bousculée par la question de la sexualité

La Société de la Tour de Garde, très puritaine, entendait régler la vie sexuelle des adeptes. Sous le mot «fornication », elle plaçait l’homosexualité et les pratiques sexuelles ne visant pas la procréation. En 1972-1973, une position officielle fut annoncée aux fidèles. Il s’ensuivit des dénonciations qui aboutirent à des exclusions. De nombreuses questions et des lettres de contestation firent adressées au collège central de Brooklyn. Incapable de statuer sur les cas présentés, celui-ci précisa le 15 décembre 1978 qu’ en l’absence d’indication claire dans la Bible, les couples mariés portaient la responsabilité de leurs actes devant Dieu. Une brèche s’ouvrait dans l’emprise puisque la conscience des fidèles se substituait à la régulation officielle de leur vie sexuelle.

  • L ‘insoumission à l’armée

Les Témoins refusent le service militaire en vertu d’une interprétation pacifiste de l’Évangile. Pendant la guerre d’Algérie, les peines d’emprisonnement pour insoumission ont été lourdes. Toutefois, quand le statut d’objecteur de conscience a été accordé par le générai de Gaulle, les Témoins n’ ont pas voulu en bénéficier et ont préféré l’insoumission car le statut ne garantissait pas, dans leur esprit, une rupture définitive avec l’armée. Nous l’avons vu, j’interprétais plus haut ce refus comme l’expression d’une attitude protestataire : volonté de maintenir une tension avec les systèmes sociaux, et volonté de jouer le rôle d’analyseurs sociaux.

En février 1995, les choses ont changé. Un service civil conforme aux dispositions religieuses des Témoins de Jéhovah a été accordé par François Léotard, alors ministre de la Défense. Selon les termes d’une circulaire ministérielle, les Témoins de Jéhovah qui en font la demande huit jours avant la date d’incorporation peuvent être affectés dans des associations ou des hôpitaux. Ils sont assurés de ne pas être rappelés dans des unités qui participeraient aux combats, même indirectement, en cas de guerre. Il est intéressant de constater que les Témoins ont accepté de négocier avec le ministère de la Défense alors qu’autrefois ils auraient affiché une indifférence à l’égard du <(monstre étatique» et auraient préféré en être les «martyrs ». Nous sommes curieux de voir s’ils seront candidats au service civil volontaire qui remplacera le service militaire. Il m’a été signalé un cas de témoin pompier volontaire dans sa ville. Il n’ en a pas été dissuadé par les responsables de sa congrégation.

  • Le refus des transfusions sanguines

 Cette pratique fondée sur une interprétation des Écritures a provoqué des frictions entre les Témoins et la société. En principe, les Témoins refusent le recours aux transfusions à l’exception de quelques cas (principalement d’hémophiles) examinés par le collège de direction de Brooklyn. Or, depuis une dizaine d’années, les Témoins ont accepté d’en discuter officiellement avec les médecins. Une instance de dialogue a été créée en 1982. Une autre lui a succédé en 1988. Un Bureau d’information des hospitaliers est actif en France depuis 1990. Il se compose d’un médecin et de sept autres membres. Il est établi à Boulogne-Billancourt. Il dépend du Service d’ information hospitalier localisé au quartier général de Brooklyn. Celui-ci rayonne sur les bureaux d’information présents dans soixante-quatre pays. Les bureaux hospitaliers nationaux ont des ramifications dans huit cent soixante- quatre comités de liaison des hospitaliers situés dans les grandes métropoles.

Chaque comité comporte des ministres du culte et, quand cela est possible, un médecin. Il se charge de trouver des équipes médicales disposées à soigner les Témoins qui doivent être opérés en respectant leurs convictions. En 1993, vingt- sept mille médecins dans le monde avaient accepté de collaborer. Le Bureau des informations hospitalières gérait, au premier octobre 1993, un fonds de mille quatre cents documents. Il organise des séminaires de formation aux nouvelles techniques non sanguines à l’intention des membres des comités de liaison. En 1996, une rencontre avec des anesthésistes a été organisée. Le Bureau peut recevoir des appels sur une ligne ouverte le jour comme la nuit. Il dispose d’un réseau de télécopie qui peut diffuser rapidement les documents indispensables aux médecins qui souhaitent s’ informer. D’ autre part, en 1992, un contrat de groupe a été signé avec un assureur pour faciliter le transfert d’un patient d’un hôpital vers un établissement hospitalier qui utilise les procédés non sanguins. Le Bureau français signale qu’il rencontre peu de difficultés de traitement grâce à cette po1itiqu de prévention, mais que le seul problème, considéré comme «résiduel», est celui des urgences.

Il m’a aussi été rapporté que certains Témoins acceptent d’être déchus de l’autorité parentale le temps de l’opération d’un enfant. De cette façon, ils contourneraient la responsabilité d’un refus de transfuser l’enfant. L’information reste à vérifier. Pour M Paturel, témoin de Jéhovah lui-même, cette modalité est certainement exceptionnelle les parents se battent jusqu’au bout et se résignent à la transfusion forcée administrée en vertu de l’article 28 du décret de 1974 régissant les établissements hospitaliers qui contraint les médecins à une obligation de moyens et les autorise à passer outre la volonté des parents.

Il y après de vingt ans, je considérais ce refus comme une volonté de maintenir un conflit avec la société et de mettre en cause peut-être indirectement le monopole de la médecine officielle sur la vie. Au fond, le problème était celui de se soigner et de mourir comme on le souhaite. Le même problème est posé aujourd’hui par les opposants à la vaccination[8] et par les partisans de l’euthanasie; mais, sans renier leurs principes, les Témoins tendent la main aux médecins et leur spécificité est mieux prise en compte.

  • La discussion avec l’État

Les Témoins de Jéhovah acceptent maintenant de demander le statut d’association cultuelle (loi de 1905)[9]. En faisant cette démarche, ils négocient avec le ministère de l’Intérieur et avec des représentants des Églises établies (pour adhérer à la Caisse des cultes). Une démarche analogue, entreprise en Allemagne, a abouti. Il n’est pas impossible que la France suive la même voie.

Dans les négociations sur le service civil et sur le refus des transfusions, les Témoins ont accepté de faire un pas en direction de l’État et de la médecine officielle. Ces derniers ont fait un pas en direction des Témoins. Pour le service civil, la République a modifié l’application d’une loi qui a plus de trente ans. Autrefois très contraignant, le service civil avait été adouci pour les objecteurs et, en 1995, l’État a accepté de reconnaître la «petite différence» des Témoins. De leur côté, les médecins acceptent de reconsidérer la rationalité médicale à la lumière d’une croyance, de faire des recherches sur les thérapies non sanguines et, pour un certain nombre d’eux eux, d’adapter leur pratique aux convictions des croyants.

L’attitude des Témoins évolue. Ils font des « concessions » aux instances politiques et aux systèmes sociaux. Certains s’engagent dans l’action réformiste. Le jéhovisme lui-même, dans son ensemble, évolue. Les Témoins semblent s’installer dans le monde (la fin du monde est moins imminente). Le niveau de recrutement social s’élève. Cet embourgeoisement relatif provoque moins d’assiduité dans les opérations de démarchage prosélyte, voire certaines revendications pour disposer du dimanche hors de la congrégation. Les enfants de Témoins préparent leur avenir. L’un d’eux fut le plus jeune bachelier de France, une autre fut première à l’agrégation de gestion. Assiste-t-on à une évolution vers une «dénomination » qui s’installerait dans la société pour durer ? En tout cas, il se manifeste une évidente perte de radicalité du mouvement.

L ‘étude de l’implantation du jéhovisme dans le nord de la France

En France, le mouvement des Étudiants de la Bible dont sont issus les Témoins de Jéhovah (nom qu’ils ont adopté en 1931) débute en 1904 sous l’impulsion du Suisse Adolf Weber. Ce missionnaire fonde quelques groupes en Belgique avant de rejoindre le nord de la France où il recrute d’abord des Baptistes. De 1906 à 1909, le mouvement s’étend et, à partir des années 1920, il recrute dans la population émigrée polonaise au point que le jéhovisme fut appelé la « religion des Polonais ». En 1975, dans les assemblées de district, il y avait encore un programme en langue polonaise.

Pendant la période 1922-1975, les témoins de Jéhovah n’ ont cessé de consolider leurs positions en s’installant dans les petites villes du bassin minier, en s’implantant dans la métropole Lille-Roubaix-Tourcoing puis sur les zones industrielles de d’Outreau et de Dunkerque où ils ont recruté parmi les immigrés. En 1975, ils étaient quinze mille dans le nord de la France. Ils y perpétuent une prédication active.

Pourquoi cette implantation dans la population émigrée polonaise puis dans les populations immigrées qui ont suivi : Italiens, Espagnols et maintenant quelques personnes d’ origine maghrébine ? Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte deux aspects : l’émigration et la condition ouvrière (car des Français aussi ont adhéré au jéhovisme)[10].

Avant de présenter les causes présumées de l’implantation du jéhovisme dans le Nord, il faut préciser deux choses :

1) On constate que le mouvement s’est implanté en premier lieu dans un milieu baptiste et on peut qualifier ses débuts de «phénomène interne à la vie protestante », selon l’expression de Jean Séguy[11]. Le mouvement a ensuite recruté en milieu catholique;

2) Il nous semble que l’explication commune souvent avancée dans la région et selon laquelle les émigrants polonais seraient entrés massivement chez les Témoins pour se retrouver entre eux n’est pas satisfaisante. En effet, les Polonais disposaient de beaucoup d’associations pour répondre à leur «besoin de sociabilité », car, en arrivant en France, les ouvriers polonais fondèrent de nombreuses associations culturelles, artistiques et sportives, ainsi que des sociétés d’anciens combattants. Ils tentèrent même, mais sans succès, de créer une banque coopérative. Le but de ces associations était de résister à l’assimilation[12]. Par ailleurs, s’ils le souhaitaient, les catholiques pouvaient se rencontrer au sein de la mission catholique polonaise. Il ne leur était pas nécessaire d’entrer dans des congrégations locales de Témoins de Jéhovah pour se regrouper.

Ces précisions étant apportées, quatre facteurs psychosociologiques peuvent expliquer l’expansion des Témoins de Jéhovah dans le nord de la France.

Tout d’abord, nous constatons dans la population des émigrés polonais deux attentes déçues :

1) la première déception vient des circonstances de leur immigration. Les Polonais arrivent en France à partir de 1920. Les patrons des houillères font appel à eux pour remplacer les ouvriers disparus lors de la Première Guerre mondiale et remettre en état le bassin minier dévasté par la guerre. Les recruteurs présentaient la France aux Polonais comme un eldorado où ils pourraient gagner beaucoup d’argent. Dans les faits, en arrivant sur place, les Polonais n’obtinrent pas l’enrichissement promis bien qu’ils aient beaucoup travaillé (les ouvriers français les disaient « candidats à l’esclavage »). En effet, après l’armistice de 1918, les compagnies minières du nord de la France se trouvent dans un état désastreux : les puits de mine sont inondés et les ouvriers sont d’abord employés à les réparer. Dans ces conditions, en 1925, la production de charbon n’a pas encore rejoint celle de 1913 et les salaires sont peu élevés. De 1927 à 1930, la production des houillères atteint son maximum pour l’entre-deux-guerres, les salaires s’élèvent mais la promesse d’enrichissement ne se réalise pas. On peut donc parler de déception. De surcroît, dès 1931, la crise économique rend nécessaire une réduction d’activité dans les mines, le chômage s’installe, et avec lui le risque d’expulsion, créant donc un sentiment d’insécurité. De fait, entre 1933 et 1936, 18 000 Polonais furent rapatriés;

2) pendant le séjour en France, une seconde attente fut déçue celle du retour au pays d’origine. Au départ, les Polonais vivaient dans l’espoir de retourner au pays natal avec un capital suffisant pour y vivre bien. Mais peu à peu, l’assimilation se faisant, les chances de retour s’amenuisèrent. De plus, après la Seconde Guerre mondiale, l’instauration en Pologne d’un régime communiste à l’image négative ôte à la plupart le désir de rapatriement.

Nous faisons l’hypothèse que ces émigrés, deux fois déçus dans leurs attentes, ont pu être sensibles, à un niveau compensatoire, à l’utopie du «royaume» prêchée par les Témoins de Jéhovah et dans une certaine mesure pratiquée dans leur congrégation.

Un second facteur parait pertinent la crise de confiance envers l’Église catholique. Dans le pays minier, entre les deux guerres mondiales, la majorité des mineurs français n’était pas hostile à l’Église catholique, mais en était distante. La pratique religieuse ne dépassait pas 5 % chez les hommes comme chez les femmes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se renforça, mais redevint faible ensuite. Les compagnies minières prenaient en charge l’entretien du clergé, qui leur était dévoué. Elles confiaient aux prêtres la direction des écoles en vue de l’instruction des fils de mineurs, qui deviendraient mineurs à leur tour. Les syndicats CGT dénoncèrent la collusion clergé-patronat.

Quant aux émigrants polonais, ils étaient catholiques; d’un catholicisme aux couleurs nationales qui célébrait la vierge de Csestochova. La mission catholique polonaise les prenait en charge. Selon elle, le taux de pratique était élevé en arrivant en France puis aurait décliné jusqu’à l’indifférence. La mission catholique polonaise manquait de prêtres et était mal acceptée par le clergé français qui souhaitait l’intégration des Polonais dans ses propres paroisses. Face aux conflits qui éclataient parfois entre les deux clergés, les Polonais s’écartaient de l’Église «avec hostilité et mépris parfois », selon un enquêteur de l’époque. Le clergé polonais devint la cible de la CGT qui dénonçait la collusion entre celui-ci et le patronat.

On peut faire l’hypothèse que les ouvriers français comme les immigrants polonais aient été irrités par la collaboration entre le patronat et l’Eglise et qu’ils aient été sensibles au discours violemment anticatholique des Témoins de Jéhovah.

De plus, la mission catholique polonaise vantait des valeurs traditionnelles et nationalistes qui convenaient bien au projet de retour au pays, mais qui, d’une part, s’avéraient inadaptées à la société industrielle, et, d’autre part, perdaient de leur intérêt au fur et à mesure que la perspective du retour au pays s’estompait. Une distance vis-à-vis du catholicisme s’établissait et le croyant pouvait être tenté par la secte des Témoins de Jéhovah qui faisait du prosélytisme auprès d’eux dans leur langue maternelle. On a donné à ces premiers prédicateurs jéhovistes le nom polonais de « zloty wiek » (âge d’or).

Avec l’inadaptation de l’Église catholique polonaise aux conditions de vie réelles de l’immigrant, nous abordons un autre élément qui a favorisé la conversion au jéhovisme : le changement social. En effet, les Polonais du nord de la France constituent un groupe pris dans un processus de changement social et nous pensons que cette variable, proposée par Bryan Wilson pour expliquer l’émergence des phénomènes sectaires, est ici opératoire. La population dont nous nous occupons a connu une ou deux émigrations (dans le cas des PolonoWestphaliens). Par conséquent, elle a affronté de multiples changements passage d’une société rurale à un type de société industrielle, amélioration du niveau de vie par rapport au niveau initial (même si de nouvelles aspirations ne sont pas satisfaites), changement culturel également, bien que beaucoup d’entre eux aient tenté de préserver leur identité culturelle. Et si les conditions de vie furent meilleures pour eux, on peut aussi considérer qu’elles sont variables, parce que liées à la conjoncture économique. Nous constatons que les ouvriers français du bassin minier ont également connu ce processus de changement. En effet, la plupart étaient des ruraux originaires de Flandre ou de Picardie, ouvriers agricoles venus trouver du travail dans les mines.

Or, les Témoins de Jéhovah enserrent fortement l’individu dans un dogme idéologique et dans une régulation de la vie quotidienne qu’ils estiment invariables et qui peuvent protéger l’individu contre l’anxiété causée par le changement. De là est née la possibilité de recruter aussi des ouvriers français.

Le quatrième facteur qui, selon nous, a pesé dans le choix du jéhovisme est l’absence de pouvoir politique. En effet, les émigrés polonais ne sont pas naturalisés. De 1926 à 1946, le pourcentage de naturalisation parmi eux passe de 0,15 % à 7,4 %, ce qui est faible. Par conséquent, les Polonais n’effectuent pas leur service militaire, ne votent pas et ne sont pas éligibles. D’autre part, rares sont ceux qui se syndiquent au syndicat de gauche CGT, persuadés qu’en cas de chômage les syndiqués cégétistes seront les premiers expulsés. Ils écoutent les délégués exposer les revendications des mineurs mais ne militent pas pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail. Leur protestation ne pouvait pas non plus être prise en compte par les mouvements du catholicisme social, inexistant dans ce milieu. Il se créa bien une Société des ouvriers polonais, qui regroupa jusqu’à 20 000 ouvriers en 1936, mais celle-là, catholique et nationaliste, menait surtout des actions contre les syndicats français et visait plutôt à étouffer les revendications des émigrés et à les soustraire à l’influence des partis politiques de gauche.

L’impossibilité de participer à la vie politique et d’exprimer des revendications, la prise de conscience qu’ on voulait entretenir chez eux un esprit nationaliste et traditionaliste inadapté à leur nouvelle existence ont pu entraîner les Polonais à accepter le message anti-politicien et anti-nationaliste des Témoins de Jéhovah. La doctrine anti-nationaliste, anti-patriotique et anti-politicienne du mouvement de la Tour de Garde pouvait servir de support à une réaction contre l’assimilation à une nouvelle patrie (la France), contre la volonté du gouvernement polonais d’ entretenir chez eux des valeurs nationalistes et traditionnelles et contre leur impuissance politique. Par ailleurs, en devenant témoin de Jéhovah, l’immigré devenait détenteur d’un savoir qui lui donnait une autorité. Il pouvait même obtenir dans la congrégation une responsabilité. Autorité et responsabilité dans le groupe religieux compensaient le pouvoir qu’il n’avait pas dans la société.

Nous faisons donc l’hypothèse que le mouvement de la Tour de Garde est apparu comme un lieu institutionnel en retrait de la société qui procurait à ses membres une sécurité, une autorité, une compensation aux attentes déçues, une identité nouvelle à ceux qui perdaient une « pairie de remplacement ».

Quant aux ouvriers français convertis au jéhovisme, nous savons qu’ils ont partagé partiellement le destin des Polonais. Venus de la campagne, ils abordaient dans le dénuement la société industrielle. Leur travail était pénible et ils prenaient leurs distances vis-à-vis du christianisme. Toutefois, ils pouvaient canaliser leur revendication par Faction politique et syndicale et ils n’étaient pas l’enjeu d’un conflit de valeurs. Mais certains n’ont peut-être pas cru à l’action politique, d’autres ont pu être gênés par l’athéisme des partis de gauche. A ceux-là, la secte des Témoins de Jéhovah offrait la possibilité de condamner « le système» tout en restant croyants. Naturellement, des particularités individuelles ont pu jouer dans la conversion.

Conclusion

Malgré des défections après l’échec de l’annonce de la fin du monde pour 1975, le jéhovisme continue son expansion en France à un rythme de croissance de deux pour cent de fidèles par an. Il représente un mouvement qui a entretenu pendant longtemps des relations méfiantes et souvent hostiles avec les systèmes sociaux. Ses fidèles ne participaient pas aux affaires d’une société qu’ils pensaient condamnée à brève échéance du fait de l’imminence de la fin du monde. Il semble aujourd’hui que les Témoins de Jéhovah commencent à s’installer durablement dans le monde et qu’ils s’ouvrent à la modernité. Les différents mouvements millénaristes qui les ont précédés ont suivi la même évolution. Paradoxalement, c’est à un moment d’ouverture qu’ils subissent la vindicte. Comment évolueront- ils dans les prochaines décennies ? Nul ne le sait. Il peut y avoir des revirements et des révisionnismes. Il se peut aussi qu’ils deviennent une «dénomination », c’est- à-dire un mouvement qui préserve l’essentiel de sa doctrine tout en s’adaptant au monde.

D’un point de vue sociographique, il est regrettable que les sociologues ne consacrent pas plus d’études au jéhovisme qui s’implante dans les banlieues. On trouve certainement là un terrain qui d’une part permet de comprendre le fonctionnement d’un des plus importants groupes religieux minoritaires, mais aussi se trouve être un révélateur de la dynamique sociale des banlieues. Car le recrutement jéhoviste n’est pas le produit du hasard : l’exemple des Témoins du nord de la France montre qu’il se situe à l’entrecroisement de diverses variables.

Bibliographie

Nous nous sommes appuyés sur trois écrits une définition du jéhovisme parue dans l’Encyclopédie «Catholicisme» ; une contribution au colloque de l’Association française de sociologie des religions (février 1995 — à paraître dans les actes du colloque) ; un article que nous avons publié dans Social Compass, (XXIV/1, 1977) sous le titre : «Les Témoins de Jéhovah dans le nord de la France : implantation et expansion ».

Voir également le livre de B. Blandre : les Témoins de Jéhovah, un siècle d’histoire, Paris, Desclée de Brouwer, 1987.
















Footnotes    (↵ returns to text)
  1. F.Franz est décédé en 1992. Milton G.Henschel lui a succédé
  2. Russell a déclaré que le retour du Christ avait bien eu lieu mais sous une forme invisible.
  3. Contrairement à ce qui est parfois dit, les Témoins de Jéhovah publient tous leurs chiffres, même quand ils sont en régression. Ce sont les scientistes chrétiens qui ne publient pas leurs chiffres par principe.
  4. Deconchy : L’orthodoxie religieuse, Paris, Éditions Ouvrières, 1971.
  5. En France, depuis la publication du rapport d’enquête parlementaire, les témins sont victimes d’attaques. Quand ils veulent édifier un lieu de culte, il y a des manifestations d’opposants. Sur les murs d’une salle du Royaume de Villefontaire, on a pu lire l’inscription : « Jéhovah=juif=même combat ». Lors d’une réunion de parents d’élèves à Montélimar, un homme s’est écrié : « Il faut les tuer …les fours crématoires » (applaudissements de l’assistance). Quatre Témoins en cours de prédication ont été victimes de coups et blessures.
  6. Extrait d’un entretien paru dans une revue laïque belge.
  7. Avocat et témoin de Jéhovah.
  8. Les Témoins de Jéhovah acceptent les vaccinations. Ils sont plus réticents vis-à-vis des vaccins fait à partir de sang. Un bulletin du mouvement conseile aux adeptes de se faire vacciner surtout avant de voyager dans les pays à risque.
  9. Ils obtiennent de plus en plus fréquemment l’exonération des taxes foncières.
  10. Dans notre enquête, nous avons recouru à la mémoire des anciens car les archives sur le jéhovisme manquent.
  11. Jean Séguy, « Les sectes d’origine protestante et le monde ouvrier français au dix-neuvième siècle », in Archives de sociologie des religions, 1958, n°6, p.123.
  12. Au départ, les émigrés polonais pensaient retourner dans leur pays d’origine.
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