Communication faite au colloque consacré à l’étude de la notion de « Manipulation mentale » organisé par le Cesnur France (Centre d’Etudes des Nouvelles religions), le vendredi 25 avril 1997.

Par Régis Dericquebourg

Les associations d’opposants aux sectes ont rassemblé à l’origine des familles dont les enfants avaient renoncé aux études et qui ne donnaient plus de nouvelles parce qu’ils avaient adhéré à un groupe religieux minoritaire. Quand la rencontre était possible, la communication s’avérait difficile. On comprend l’inquiétude que cela suscitait. On comprend aussi qu’elles aient eu envie de se rassembler pour récupérer un des leurs. On comprend aussi que des personnes se soient inquiétées du sort des enfants dans certaines communautés. Rien, pas même une croyance, ne justifie la négligence de soins. Enfin, c’est la règle même d’une société démocratique : des associations peuvent se constituer pour défendre des intérêts légitimes ou pour susciter un débat, Ce fut le cas des libres-penseurs qui, dans le passé, se sont regroupés pour débattre à la fois de la religion et des sectes et mais qui, en défenseur du pluralisme des idées, dénoncent à l’occasion le harcèlement que subissent celles-ci (cf. Mouvements religieux n° 171 – juillet 1994).

Les mouvements d’opposants aux groupes religieux minoritaires auraient pu emprunter la voie du débat d’idées, de la négociation ou de la médiation. Nous saurons peut- être un jour s’ils l’ont tentée et si elle a échoué. L’hypothèse est possible. Nous constatons qu’ils ne le font pas.

Très rapidement, les mouvements d’opposition aux sectes et les groupes religieux minoritaires ont entretenu des relations conflictuelles. Très vite, les premiers ont tenté de comprendre le fait religieux minoritaire c’est-à-dire dans leur vocabulaire : le phénomène des sectes.

Les connaissances universitaires sur la question ont été écartées, peut-être à cause de la difficulté des écrits, peut-être aussi parce que les travaux des sociologues n’étaient pas à la mesure de leur indignation.

Depuis vingt ans on assiste à l’élaboration d’un savoir à propos des sectes sur la base de la condamnation. D’abord, balbutiante, la production semble avoir trouvé son rythme : de temps en temps paraît un ouvrage grand public, un récit autobiographique et maintenant des ouvrages à prétention scientifiques.

Parmi ces derniers, en France, nous trouvons : La manipulation mentale de Max Bouderlique (Lyon, ed. Chronique sociale) publié en 1990 et La mécanique des sectes de Jean Marie Abgrall publié en 1996.

Ces livres ont retenu notre attention car ils sont écrits par des personnes qui se situent à l’interface entre l’opposition aux sectes et des disciplines scientifiques (la psychopathologie et la psychiatrie).

Il est donc intéressant d’analyser un ouvrage de la seconde étape de l’opposition aux sectes : celle de la formalisation d’un discours à vocation scientifique. Nous examinerons quelques aspects du traité le plus récent celui de J. M. Abgrall.

La visée

Le livre est annoncé comme “une méthode clinique d’analyse du phénomène sectaire” (p.9).  L’auteur vise un triple but approcher les psychodynamiques sectaires, décrire quelques éléments de cette psychopathologie particulière, la “débarrasser de toutes les obscurités qui L‘entourent”. (p. 10).

L’auteur affirme qu’il a voulu “observer la plus grande rigueur et la plus grande technicité” (p.10).

La méthode

La rigueur axiologique revendiquée par J.M. Abgrall est d’emblée bousculée dans ces phrases : “esclavagistes par nature, elles (les sectes) méprisent les droits les plus élémentaires de la personne humaine” (p.9); “le phénomène sectaire est un fait criminologique type”. (p, 19) et aussi : “alors que la religion est un phénomène coextensif de la société globale, la secte représente à 1‘opposé un parasite du corps social (p. 15) La technicité revendiquée est du même type. Sur un ouvrage de trois cent-dix sept pages, l’auteur n’apporte que 6 observations relatées de manière laconique (4-5 lignes) et un cas de délire à thème de possession diabolique qui n’a rien à voir avec les sectes (p.95). Ce serait le fruit de quinze années de recherche. Ceci est étonnant car, selon la méthode clinique dont l’auteur se réclame, chaque affirmation devrait s’appuyer sur des analyses de cas ou sur des études statistiques. La méthode employée semble plutôt une généralisation à partir de quelques cas psychiatriques sommairement présentés.

L’ouvrage apparaît ainsi comme une série d’affirmations gratuites, une transcription des arguments antisectes dans un vocabulaire psychologique ou psychiatrique. L’auteur explique ainsi l’absence de preuves empiriques “Nous n’avons pas pu réaliser d’études statistiques, Il n’est pas toujours possible de recueillir l‘ensemble des éléments biographiques ou psychologiques d’un sujet. L‘intérêt majeur des données que nous avons recueillies est d’obtenir une structure transversale et longitudinale (p.120)

Invité à croire l’auteur sur parole, le lecteur trouve non pas une structure mais une liste de traits : les recrues sont issues des classes moyennes rarement des classes modestes, ils ont atteint un niveau scolaire primaire ou secondaire, ils ont connu des conflits sociaux ( ?) ou familiaux, ils ont des difficultés à atteindre le niveau d”adulte social (?), l’hyperémotivité et l’hypersensibilité du sujet sont des facteurs nettement favorisants, “les jeunes dépressifs vivant avec un sentiment d’inadéquation, voire de révolte sont des proies fréquemment désignées”… L’auteur ne dit pas sur quelle enquête il se fonde pour trouver cette description qui pourrait être celle de l’adolescent. Le facteur prédisposant à l’adhésion à une secte serait la personnalité schizoïde décrite par Krechtschmer. On se demande sur quelle base psychométrique il s’appuie et pourquoi il fait référence à une typologie surannée.

À défaut d’études empiriques précises de diverses populations, l’auteur fonde sa démonstration sur des Écrits publiés par les groupes religieux minoritaires. Certes, le recours aux Écrits est utile pour aborder un mouvement, mais il convient de voir le filtrage que les fidèles opèrent dans un ensemble scripturaire. Pour le savoir il faut les fréquenter. Par exemple, on ne peut pas restituer la pensée et la pratique du catholicisme en extrayant quelques phrases de l’Ancien et du Nouveau Testament, quelques paroles des saints, des extraits des manuels de l’inquisition ou de Vatican II selon les besoins. Avec une telle méthode, on prouve n’importe quoi, on assassine ou on glorifie n’importe quel groupe.

L’usage de citations puisées dans les publications des groupes religieux minoritaires n’est pas toujours fait à bon escient. Par exemple, pour illustrer que “Le refus d’obéissance ou la déviance conduisent parfois les dirigeants à déclarer 1 ‘adepte atteint de folie” et que “les sectes (généralisation déjà abusive) utilisent là une pratique totalitaire bien connue sous toutes les dictatures”, il cite cette phrase du manuel des Témoins de Jéhovah “ S’il y aun doute concernant la santé mentale d’une personne baptisée qui a commis une action pour laquelle elle peut être exclue, un comité judiciaire doit examiner les faits. Évaluez les preuves et 1‘étendue de sa déficience mentale, puis décidez s’il faut ou non faire une communication ou bien s’il faut l’exclure. Bien qu’il puisse y avoir des raisons de faire preuve d’une considération et d’une patience plus qu’ordinaires, les anciens doivent protéger la pureté et la santé spirituelle de la congrégation CI Thess : 14) p. 151-152 .

Cette recommandation jéhoviste ne considère pas comme folle le fidèle qui commet une déviance. Elle traite d’une transgression commise par une personne à propos de laquelle il y a un doute sur la santé mentale, mais le cas n’est examiné que s’il y a transgression ou fait grave. Un Témoin de Jéhovah ne serait pas exclu sous le prétexte qu’il aurait été admis dans un hôpital psychiatrique. Plus loin, l’auteur considère les membres des sectes comme des délirants. En suivant son raisonnement, ils devraient tous être exclus.

D’autre part, l’auteur ne dit jamais pourquoi il classe un mouvement parmi les sectes. Les sectes dont il parle sont-elles des mouvements religieux ?

En quoi A.A.O. ? Ecoovie, Le Patriarche, la Nouvelle Acropole, les carbonaris sont-ils des mouvements religieux ?

L’auteur enferme le lecteur dans un raisonnement tautologique : il cherche des exemples dans des groupes ad hoc (par exemple la sexualité très libre chez A.A.O.) qu’il qualifie de sectes pour dire ensuite que les sectes possèdent leurs caractéristiques (1).

Nous trouvons p. 156 une des erreurs méthodologiques commises par l’auteur. Ce dernier reprend sans recul l’analyse des textes de Shri Mataji faite par des parents d’adeptes en conflit avec celle-ci. Cela donne : “les parents des Sahaja yogistes analysant les propos de Mataji, ont souligné les éléments du conditionnement dialectique (?). Par extrapolation ils ont proposé d’appliquer une méthodologie identique à 1‘identification du discours des groupes sectaire” et Abgrall de conclure : “un tel conditionnement dialectique n’est cependant pas suffisant pour soumettre les individus. Il s’inscrit dans la trame des techniques physiques et psychologiques dont il est à la fois un des éléments et le but ultime” (p..161). Il ne se demande pas pourquoi le discours des parents colle au discours anti-secte. Il ne s’interroge pas sur la validité des traits présentés. L’analyse des parents reprend le discours anti-secte et cela suffit à l’auteur.

L’absence de culture religieuse.

L’analyse du fonctionnement sectaire se dilue dans des considérations qui conduisent le lecteur à penser que toutes les Églises établies possèdent les caractéristiques d’une secte nocive ou ridicule (2). Voici quelques exemples.

1) L’auteur fustige l’époux mystique dans les sectes. Or, ce fut un des grands thèmes de la littérature mystique chrétienne occidentale.

2) Il se gausse “des accoutrements clownesques dont les adeptes du Mandarom sont la caricature la plus récemment médiatisée”. Selon lui, le”look fait d’eux une vitrine ambulante de la secte coercitive . Il donne pour exemple, les Mormons (le costume de ville est-il un accoutrement clownesque?) et les disciples de Krishna. Là encore, il passe sous silence les habits monastiques catholiques et tibétains. Il oublie que les ecclésiastiques ont troqué la soutane contre le costume de ville, depuis peu de temps. Il ne parle pas de la chasuble. N’a-t-il, jamais vu des juifs traditionalistes ? N’a-t-il jamais regardé le Pape ? Ne sait—il pas que les anticléricaux du XIX me siècle se moquaient du clergé catholique en affirmant que la soutane leur donnait l’aspect d’une femme ? Dans un autre domaine, n’a-t-il jamais regardé des photographies de francs-maçons portant leurs oripeaux ?

3) L’auteur affirme à propos d’un groupe qu’il, s’agit d ‘un “millénarisme classique” (p .36).

Il y a des millénarismes. Le qualificatif : classique donne l’illusion d’un savoir maîtrisé. Or, il existe des formes variées du millénarisme. Aucune n’est “c1assique” : retour réel du christ et début du millénium (pré- millénarisme), retour du Christ après une période de restauration de mille ans (post-milleniarisme) retour du christ sous une forme spirituelle ( comme chez les baptistes), actif (Mûnster) ou passif (attente passive). Il y a un millénarisme de la veine Joachimite selon lequel le millenium se produit au terme de périodes pré-déterminées (devenues le “divin plan de âges” chez Russell). Dans les faits, il existe autant de millénarismes que mouvements millénaristes (3).

4) Au plan de la définition de la secte, l’auteur est quelque peu embarrassé. A la différence de Bouderlique qui proposait une définition péjorative de “La Secte”, J.M. Abgrall écrit : “La secte est un groupe plus ou moi:ns évolué rassemblé autour d’un leader ou d’une idéologie religieuse ou non, fonctionnant selon un mode fermé et secret mais respectant l’‘identité et le libre arbitre de l‘adepte” (p.15). La référence au secret et au leader étonne mais globalement la définition n’est pas négative. L’auteur doit alors inventer un sous-type de ‘La secte : la “secte coercitive qui se qualifie par son caractère contraignant et par l ‘ « absence de liberté qui en résulte ». Mais comme tout se contredit, il précise : “Cette différence reste néanmoins aléatoire car la survie de toute secte passe par l‘application aux adeptes d’une discipline sans failles, inéluctable est l’évolution vers la coercition”. (p.15). La dernière phrase annule la première. S’il avait accepté la définition que propose B. Wil.son, l’auteur aurait su que la secte est toujours contraignante.

5) J.M. Abgrall reprend la thèse des mouvements anti-sectes sur le néo-langage et le métalangage. Le discours des sectes serait bourré de néologismes. N’a-t-il pas lu un dictionnaire de théologie pour savoir que le catholicisme a poussé très loin l’invention d’un vocabulaire peu accessible aux profanes ? N’a-t-il pas tu un dictionnaire maçonnique? Il fustige la pauvreté et l’aspect paralogique du discours des sectes. Il semble qu’il n’a jamais lu d’analyses linguistiques sur le discours des Églises Établies. Celles-ci montrent précisément la pauvreté du discours et leur aspect faussement rationnel.

6) D’autre part, l’auteur s’en prend aux symboles (p.153) qui relèveraient de l’apprentissage du code et de la conduite. Selon lui, « La secte est le lieu privilégié de ce type de symbole. Le symbole est à la fois un facteur déclenchant de conduite qui préexiste à l ‘analyse et l ‘annihile » . De ce fait, il fustige la prosternation devant une image pieuse qui “escamote le signifié de l‘image et celui du geste”. Faut-il y voir une condamnation des dévotions populaires ? Faut-il y voir une condamnation de la symbolique maçonnique ?

7) L’auteur écrit p. 54 :“En 1984, dans un rapport adressé au Vatican, la conférence des évêques brésiliens dénonçait la mainmise de la CIA sur les sectes pentecôtistes et leur utilisation à des fins de manipulation mentale et politique, dont la CIA est friande”. Il ignore le débat qui a eu lieu sur les liens entre la C.I.A. et les sectes Pentecôtistes. Le rapport n’est qu’une prise de position des évêques. La réalité politique est plus complexe (cf les livres de Peter Hocken et de Harvey Cox). Ces études ont montré que les pasteurs pentecôtistes n’étaient pas propriétaires des suffrages de leurs ouailles. Certains ont tenté une carrière politique et n’ont pas reçu le soutien de leurs fidèles. D’autres ont échoué lorsqu’ils ont voulu infléchir les votes (Voir aussi Massimo Introvigne in actes du colloque de la Sorbonne : “Les mouvements anti- sectes aux États-Unis et en France”, note p.15).

Il y a un mépris à considérer que les gens sont manipulables à l’infini et qu’ils ne pensent plus ou se trompent de cible politique quand ils appartiennent à un groupe religieux minoritaire.

8) Les contradictions.

De nombreuses contradictions apparaissent dans l’ouvrage. Nous en présentons quelques unes.

a) L’auteur affirme que les sectes recrutent dans les classes moyennes (p. 43), qu’elles s’adressent “à des personnes disposant de hauts revenus” (p.43) pour dire plus loin que le niveau social est le plus souvent bas dans la Scientologie (Chômeur, RMIstes) (P..267 ) dont on ne cesse de dire qu’elle est coûteuse.

b) L’auteur parle de l’absence de définition juridique, sociologique, criminologique et a  fortiori psychiatrique de la secte (p. 10). Plus loin (p14) il reconnaît qu’une définition sociologique de la secte existe, qu’elle a été proposée par Troeltsch, Weber, et systématisée par Bryan Wilson.

c) A propos du conditionnement que l’auteur situe dans la psychologie clinique alors qu’il relève de ta psychologie générale, il écrit : “Si les techniques de conditionnement sont bien connues, leur efficacité laisse heureusement à désirer” pour dire ensuite que la secte est dangereuse car “Dans les sectes, le conditionnement envahit tous les champs de l’activité”. (P, 143). Ailleurs il écrit : “Si la persistance du message implanté lors d’un conditionnement n’a pu être réalisée, certains principes de la manipulation mentale ont été définis… “(p. 142). Mais les sectes l’utilisent… Le conditionnement ne permet pas d’implanter des idées mais les sectes l’emploient et cette fois ça marche ! Le raisonnement est curieux.

d) Nous lisons : “La manipulation mentale ou conditionnement psychique, ou encore lavage de cerveau (en anglais brainwashing)- est la base de Z ‘endoctrinement sectaire. Trois termes équivalents” (p. 20). Plus loin (p. 21), l’auteur écrit que l’on n’a pas réussi à provoquer de lavages de cerveau (donc de conditionnement mental, donc de conditionnement psychique, donc de manipulation mentale puisqu’ils sont équivalents) mais il dit que les sectes ont mis au point de manière empirique des protocoles de conditionnement mental. Ce sont des techniques imparfaites (p. .2l). Autrement dit : les sectes bricolent et ont des techniques « assez efficaces et dangereuses ». Tout est dans la nuance. D’autre part, l’auteur reprend Cameron pour dire que le conditionnement s’éteint et, heureusement pour sa démonstration, qu’il laisse des séquelles psychiatriques (lesquelles?). Ceci n’empêche pas l’auteur de dire que “le phénomène de conditionnement et d’assuétude sectaire procède par la conquête du champ du sacré personnel qui tend à se confondre avec le champ d’expression de la secte”. (P.164) sans définir ce curieux champ personnel sacré.

Nous lisons aussi :  « L ‘emploi des mantras est une technique les plus répandues dans les sectes. Son apparence caricaturale, sa banalisation masquent bien souvent des dangers véritables ». (p. 199). Y a t il emploi de mantras dans les sectes chrétiennes ?

9) Les approximations et les erreurs.

Les erreurs commises par l’auteur sont abondantes. Nous ne pouvons les recenser toutes.

a) L’auteur reprend la thèse de la secte-drogue (opium du peuple ?) qui consiste à faire de l’affiliation à un groupe religieux minoritaire une toxicomanie. La comparaison entre 1.a secte et la drogue mériterait à elle seule la confrontation de psychologues et psychopharmacologues. Il. est regrettable que l’auteur s’en tienne à une discussion aussi faible des bases physiologiques de la toxicomanie et ne se demande pas si l’addiction aux drogues n’est pas d’un autre ordre que l’attachement à un groupe ou à une croyance. Quelques analogies ne permettent pas d’ établir que deux phénomènes sont de même nature. L’auteur ne fait pas la contre-épreuve en présentant les dissemblances. Il faut se demander si l’usage de l’expression secte-drogue n’est pas métaphorique. Nous renvoyons l’auteur et le lecteur à psychopathologie des addictions, (J.L. Pedinielli, Georges Rouan, Pascale Bertagne, Parîs, P.U.F., Nodule, 1997)

b) L’auteur bouscule l’histoire de l’étude du conditionnement. Pour lui, l’essentiel des recherches sur le conditionnement a été mené aux Etats-Unis à partir des années 1940, suite à l’intérêt suscité par les confessions publiques lors des procès d’épuration organisés en URSS à partir de la grande purge de 1936. (p.140). En fait, le conditionnement du premier type est formalisé par Pavlov en 1927, celui du deuxième type par Miller et Konorski en 1928, Skinner y travaille en 1938. J.M. Abgrall confond peut-être les recherches sur le conditionnement avec les recherches sur le lavage de cerveau commandées pendant [a guerre froide.

c) Nous lisons des affirmations hasardeuses comme celles-ci “L’éducation est un modèle de conditionnement doux, tout au moins dans nos démocraties occidentales”. (p. 139). L’auteur confond l’apprentissage et le conditionnement Il serait intéressant de savoir ce qu’en pensent les psychologues cognitivistes. Ou encore : “la plupart des sectes utilisent la méditation comme support à l ‘identification et à l ‘obéïssance au maître” (P.187). Lesquelles ? l’auteur ne le dit pas. En tout cas pas les plus importantes (Témoins de Jéhovah, Evangélistes, Mormons). La méditation est employée dans certains ordres religieux et dans les spiritualités d’origine asiatiques. La plupart ?

d) Nous lisons : “Tel malade mental se fera reconnaître comme maître à penser par ses disciples”. Celui qui a rencontré des délirants à thème religieux dans les hôpitaux psychiatrique sait bien que ceux-ci ne font pas école. Un fou est reconnu comme fou dans n’importe quel groupe.

e) Je passe sur la présentation erronée qu’il fait de l’enquête de profil réalisée chez les scientologues. Elle n’a pas été faite sur des “candidats scientologues” qui ne sont pas scientologues et a fortiori pas à partir de leurs fiches, Celles-ci ne sont pas à la disposition des enquêteurs. Dans un feuillet anti-secte, on a reproché à l’auteur de n’avoir interrogé que des scientologues “confirmés”.

f) L’auteur définit la “véritable religion” par rapport à la légalité : “Il n’existe pas de véritable pratique religieuse si celle-ci ne s’inscrit pas dans, et ne respecte pas le cadre légal de la société dans laquelle elle s’exprime, (p. 17). Les Eglises Etablies qui s’activent dans les pays où elles sont interdites ne seraient donc pas des religions au sens véritable? Il est curieux de retenir le cadre légal comme critère de religion véritable. Comment considère-t-il les groupes religieux minoritaires qui ont obtenu une reconnaissance religieuse dans des pays étrangers et qui sont considérées comme sectes en France ? D’autre part, nous aimerions savoir ce qu’est une “religion véritable”.

g) L’auteur écrit : “Ainsi toutes les sectes utilisent les statistiques de recrutement comme preuves de la fidélité et du dévouement de leurs membres”. (p.133). Ceci est une extrapolation abusive. Chez les antoinistes, par exemple, on ne compte pas le nombre de disciples. La Science Chrétienne interdit les statistiques.

10) Les références théoriques.

L’auteur prend appuie sur une quantité imposante de formalisations psychologiques pour tourner en dérision les groupes religieux minoritaires, pour prouver leur dangerosité ou pour étayer la thèse de la manipulation mentale. Le recours aux théories est éclectique et parfois contradictoire.
La psychanalyse voisine avec le DSM IV qui en est l’antithèse et dont l’utilisation ne correspond pas aux précautions exigées par les auteurs.

a) L’utilisation des thèses freudiennes pose problème. Selon lui, Les doctrines sectaires sont des contes de l’adulte.” (p.33). Soit, mais il oublie que Freud parle des “contes de fées de la religion” à propos des Eglises Etablies. Il oublie que Freud était un antireligieux radical qui voulait porter un coup décisif à la religion avec son ouvrage : Totem et Tabou en espérant que l’humanité abandonnera “le ciel aux anges et aux moineaux” selon la formule de H. Heine. Freud évoque “la plus extrême intolérance du christianisme envers les non-convertis” ( Malaise dans la civilisation p.68) et il mentionne les victimes de la Sainte inquisition. On ne peut donc en appeler à Freud et écrire “ La religion présuppose la liberté de pensée sans contrainte physique ou psychique”. (p.16).

Le recours à un extrait de Totem et Tabou illustre l’aspect faussement démonstratif du livre. J.M. Abgrall inclut le changement de nom dans les sectes (lesquelles ?) parmi les techniques psychiques de conditionnement. Selon lui, il exprimerait “une affirmation de la mort de la cellule familiale et de la reconnaissance de la secte comme nouveau groupe tribal” (p.173). Soit. Mais l’auteur accole cette citation freudienne : “ Une des plus bizarres, mais aussi des plus instructives coutumes du tabou se rapportant au deuil chez les primitifs, consiste dans 1 ‘interdiction de prononcer le nom du mort” (Totem et tabou, Paris, PBP, p. 67). Or Freud nous donne à la page 71 l’explication ethnologique de ce tabou : prononcer le nom du mort, “c’est user d’un exorcisme qui ne peut avoir pour effet que de rendre l’esprit présent et actuel”. Aussi les primitifs font—ils tout ce qu’ils peuvent pour éviter le nom du défunt. Ils ne le prononcent pas ou le déforment pour éviter le retour de son esprit jugé maléfique. Freud aboutit ensuite à des considérations sur le deuil. On le voit :  la citation de Freud ne prouve en rien l’affirmation de la mort familiale. Abgrall use d’un procédé rhétorique hasardeux.

L’utilisation du chapitre freudien sur l’inquiétante étrangeté des Essais de Psvchanalyse illustre le mode de démonstration de l’auteur. Celui-ci écrit : “Dès 1919, dans Imago, sous le titre “1 ‘inquiétante étrangeté”, Freud aborde la question de 1 ‘occultisme et de ce que I ‘on nomme aujourd’hui encore la parapsychologie, Il étudie la littérature démonologique et tente de trouver des explications à des phénomènes aussi variés que la possession, le spiritisme, les fantômes, les spectres ou les poltergeists (esprits frappeurs) S’il parvient à conclure à la nature hystérique et névrotiques des cas ce possession, il éprouve néanmoins quelque difficulté à théoriser sur un ensemble de faits qui dépasse 1 ‘entendement commun”.

La présentation de la conférence sur l’inquiétante étrangeté est étonnante. En effet, Freud la rapporte à l’esthétique. Il souhaite comprendre “ce sens essentiel qui fait que, dans l ‘angoissant lui-même, l ‘on discerne ce quelque chose qui est l ‘inquiétante étrangeté” (ed. Gallimard, 1952, p.164) comme Bergson tentait d’expliquer ce qui provoque le rire. Il admet que l’homme ressent l’inquiétante étrangeté dons ta vie quotidienne, en ces termes “L ‘inquiétante étrangeté sera cette sorte de l ‘effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières” (p.165). Toutefois, les références de Freud sont essentiellement littéraires C Hoffman, Shakespeare. j. Freud interprète l’inquiétante étrangeté par ici survivance de peurs infantiles. Il ne la situe pas dons le registre de la pathologie même si sa genèse est explicable par des mécanismes psychiques qui fonctionnent à l’excès chez les névrosés. La réapparition des morts, les spectres, les revenants sont évoqués par Freud pour les ramener à des formes religieuses anciennes et au spiritisme.

Pour Freud “l ‘inquiétante étrangeté surgit souvent et aisément chaque fois où les limites entre l ‘imagination et la réalité s’effacent.,.” (p.199). Elle est une figure littéraire mais elle apparaît aussi dans la vie quotidienne. Conclure, comme le fait Abgrall, que ces expériences peuvent provoquer un glissement vers la folie ou la sagesse est abusif. Le voyage dans l’astral est-il comme le dit Abgrall une “inquiétante étrangeté” ou un fantasme ? Une outre conclusion que celle-ci : “ Mais plus encore que pour î ‘expérience mystique, il est difficile de faire la part de ï ‘illusion, du vécu réel et de Z ‘escroquerie” (p.258) s’imposait.

En fait, la question de la parapsychologie est abordée dans “Rêve et occultisme” paru dans Les nouvelles conférences (1932), la conversion religieuse est traitée dans “un événement de la vie religieuse” (1928). Freud n’y fait pas d’interprétation en termes de pathologie mentale. La folie diabolique est abordée dans “Une névrose démoniaque au XVII me siècle, (in Essais de psvchanalyse, Paris, Gallimard, 1952, p. 213-254). Jacques Maître y a consacré une étude.

Si Freud trouve des analogies entre des états de conscience et des moments psychotiques comme le “sentiment océanique”, il n’en demeure pas moins que des états étranges de conscience peuvent être cultivés par des non- psychotiques sans que cela les conduise à la folie. On s’en convaincra en lisant le livre de Jean-Pierre Valla : Les Etats Etranges de la conscience (Paris, PUF, 1992) pour se rendre compte qu’ils sont relativement fréquents dans la population (l’auteur s’appuie sur une enquête) et qu’ils n’appartiennent pas au registre de la pathologie.

L’auteur se réfère à une étude de Galanter qui ne démontre pas grand chose sur la nocivité des sectes en dehors du fait que les adeptes ne trouvent pas la solution à leurs problèmes chez les moonistes mais que le groupe permet de réinterpréter leurs symptômes. Il omet la quantité d’études conduites sur des fidèles par des psychiatres américains sur la base de tests cliniques. Ou il en ignore l’existence, ou elles lui paraissent trop favorables comme celle de Wolgang Kuner (Allemagne). Il camoufle les manques en affirmant : “ Si la pathologie sectaire a fait l ‘objet d ‘une réflexion sociologique globale, peu d ‘analyses systématiques ont été réalisées sur le terrain”. (P, 117).

b) Abgrall  passe rapidement sur 1a dissonance cognitive. Si celle-ci est un élément que l’on trouve chez les personnes qui ont attendu vainement la fin du monde, elle ne peut qu’être mentionnée. Elle ne démontre pas la présence d’une manipulation mentale car chacun fait l’expérience de la dissonance (pré-critique ou post-critique) lors d’un choix important. Elle n’a même pas besoin de la rationalisation d’un maître spirituel. Chacun peut la faire lui-même, dans certaines conditions (Voir le livre de Poitou : la dissonance cognitive qui expose clairement cette théorie).

D’autre part, les auteurs auxquels il fait référence ont eu affaire à des fidèles qui avaient fait des choix irréversibles (distribution de leurs biens, démission de leur travail), ce qui n’est plus le cas des Témoins de Jéhovah depuis 1942. La plupart des groupes apocalyptiques de la société occidentale ne recommandent pas de commettre des actes irréversibles. Bien qu’attendant, la fin du monde de plus en plus de Témoins envoient leurs enfants passer des diplômes pour l’avenir, Le plus jeune bachelière de France en 1996 était Témoin de Jéhovah. Une Témoin de Jéhovah a été classée première dans une discipline de l’agrégation. Les étudiants pentecôtistes qui considèrent l’effusion de l’esprit comme un signe de la fin des temps passent leurs diplômes. Des communautés millénaristes rurales se lancent dans l’agriculture biologique et réussissent parfois fort bien en attendant une fin du monde qui se fait attendre.

c) L’auteur utilise les expériences sur la soumission à l’autorité de Milgram pour étayer la thèse de la manipulation mentale dans les sectes. Toutefois, il ne dit jamais dans quel groupe religieux cela fonctionne réellement ainsi ou s’il l’a constaté ou s’il a constaté le contraire c’est-à-dire si des gens quittent les mouvements religieux minoritaires quand les demandes semblent inacceptables. Il faudrait se poser ces questions avant de conclure de manière péremptoire : “Transposées dans le milieu sectaire, les expériences de Milgram montrent bien la capacité du contrôle du gourou sur les adeptes”. L’état agentique remplaçant la conscience autonome est un des explications possibles mais il doit être prouvé cas par cas. Il reste à savoir si le sujet autonome n’est pas simplement un idéal phi1osophique L’étude de Milgram peut être prise à double sens. Ainsi Raêl la cite pour condamner l’obéissance “irresponsable” des citoyens aux autorités. (Acueillir les extraterrestres, P.113),

d) Nous ne pouvons pas citer toutes les théories appliquées sans discussion et sans preuves empiriques. Tout y passe. Le conditionnement, le cri primal, te behaviorisme, le bio-feedback, l’hypnose (“quasi abandonnée du point de vue thérapeutique, elle est récupérée par maintes sectes”. Lesquelles ?), la sophrologie, la psychanalyse, l’imitation, l’identification au maître, les rituels, la privation du nom, les règles d’hygiène, la scotomisation, “l’isolement par l’aberration”, l’analyse transactionnelle, le rebirth, la perception subliminale, la privation sensorielle seraient au service de la manipulation mentale dans les sectes ! L’hypnose n’est pas quasiment abandonnée, elle ressurgit avec l’hypnose Eriksonnienne,

Nous ne pouvons pas montrer toutes les applications inadéquates que fait l’auteur. Citons l’ exemple du cri primal. L’auteur consacre 26 lignes à l’exposé du cri primal pour conclure en quatre lignes : “Dans un article remarquable paru dans Science et vie, Michel Rouzé soulignait les similitudes étonnantes entre les techniques utilisées par la scientologie et le cri primal”. Il ne discute pas les analogies sur lesquelles se fonde M. Rouzé. Citons encore la perception subliminale, L’auteur la décrit et conclut : “Pour les sectes coercitives les techniques cathartiques présentent une efficacité nettement supérieure. Mais leur mise en place nécessite des conditions matériel les et psychologiques difficile les à mettre en oeuvre”.

e) Les affirmations psychiatriques ne sont pas discutées. Pour l’auteur, une quantité d’expériences religieuses conduisent à la psychose. Il ne se penche pas sur la distinction entre le normal et le pathologique qui est un passage obligé lorsqu’on veut classer des conduites dans la pathologie. Il ne discute jamais l’hypothèse de l’origine biologique ou génétique de la psychose (par exemple dans la mélancolie qui comporte des risques suicidaires).

Il ne discute jamais l’hypothèse dynamique d’une structure psychotique préalable au déclenchement des délires, Ne devient pas fou qui veut dirait un lacanien. Cela est à prendre en compte.

11) Les formules fortes.

Le livre n’est pas dénué de formules essentielles.

À propos de la communication l’auteur affirme “quant au message, il est indu dans le discours de la secte véhiculé par l‘émetteur”( p. 112).

A propos du gourou, l’auteur écrit “c’est le plus souvent à 1‘âge adulte que le messie ou le gourou proclame sa supranormalité” (p.58). À l’exception de Maharaj Ji…. Heureusement que les gourous ne sont pas tous des enfants.

Nous retrouvons une vieille formule de l’anti-sorcellerie : “Alors que les cérémonies orgiaques sont le fait de nombreuses sectes, le droit de cuissage reste le privilège de nombreux gourous” (P.171) Lesquelles et lesquels ? C’est bien connu, pour les démonologues, les sorciers et sorcières s’adonnaient à des orgies. Le diable copulait avec ses victimes, Et de prendre l’exemple d’une communauté reichienne A.A.O. (religieuse ?)

Nous avons droit à des formules fortes comme Les sectes existent depuis l’aube de l’humanité” ainsi qu’à des jugements forts comme celui-ci “tout le monde se dit aujourd’hui écologiste, sans pour autant se proclamer membre d’une secte. Cependant, ces deux tendances possédent aujourd’hui des points communs, tant dans leur mode de fonctionnement que dans leurs bases doctrinales”(p.34).

12) Des démonstrations difficiles à suivre.

P. 182-183, nous lisons cet exercice de statistique “Le pourcentage de sujets qui peuvent, selon Vogt, atteindre le niveau de transe profonde est d’environ 3% à 15% de la population (laquelle?), D’après les témoignages d’anciens adeptes, la scientologie assoit son pouvoir sur environ 3 à 5% de sujets qui ont accepté de se soumettre à des auditions. La corrélation des deux pourcentages montre que les adeptes qui persévèrent sont des sujets accessibles à l ‘hypnose sans que ces patients offrent nécessairement des troubles psychiques antérieurs.” Le docteur Abgrall ne fournit pas son mode de calcul, ni le coefficient de corrélation. En fait, l’affirmation semble reposer sur une mise en correspondance de deux analogies (ou presque car il y a une marge entre 5% et 15%) typique de la pensée ésotérique. D’autre part, peut-on se contenter de l’estimation d’anciens adeptes pour faire une comparaison scientifique ? Il faudrait faire passer une échelle de suggestibilité hypnotique dans une population de responsables de la scientologie et calculer le pourcentage de ceux qui atteignent des états profonds.

Nous éprouvons des difficultés à suivre ce type de raisonnement : “Alors que la société française revendique sa laïcité depuis 1905 (loi de séparation de l’Eglise et de 1 ‘Etat) et proclame sa non-intrusion dans le domaine de la foi, les seules personnes qui se sont réellement penchées sur le phénomène sectaire sont les représentants des Egljses ou encore certains universitaires convaincus de la religiosité du phénomène sectaire”. Il est évident que les sociologues des religions s’intéressent aux sectes en tant que phénomène religieux. Nous ne voyons pas en quoi la loi de 1905 est concernée par ceci.

S’agissant de la scientologie, J.M. Abgrall reprend ses expertises juridiques. Tout y est dangereux. L’audition menace la santé mentale. La course à pied et le sauna sont dangereux (P. 246), l’hypervitaminose est dangereuse, la purification aussi. Si l’on suit la démonstration de l’auteur, il n’y a pas de scientologues : ils ont été internés à la suite d’une audition, ils sont morts dans le sauna ou à la suite de jogging, ils sont morts d’une hypervitaminose, ils ont été déclarés suppressifs et abattus 0 A vouloir prouver à tout prix, on devient absurde.

13) L’ idéologie.

J.M. Abgrall reprend les thèses de groupes antisectes et les enrobe d’une métapsychologie buissonnante, Il. en reprend le vocabulaire. Dans la secte, tout est faux pseudo-gourou, pseudo-langage, pseudo-rationalité, faux syncrétisme, pseudo christianisme. Serait-il le seul à détenir la vérité et à pouvoir juger en toute chose du vrai et du faux ?

Abgrall soutient la thèse psychiatrique Pour l’auteur, les sectes et la religion sont des phénomènes qui relèvent de la pathologie. Par exemple, le gourou est paranoïaque (p. 249) et mégalomane. Son raisonnement est paralogique. On est surpris de constater que tout, ou à peu prés tout, rend fou dans les sectes. On ne voit pas pourquoi les 200 à 300 milles adeptes ne sont pas internés. Curieusement Abgrall ignore les hypothèses neurophysiologiques de la psychose ce qui serait la moindre des choses chez un psychiatre. Il ignore l’incompatibilité des structures. La description nosographique : “hystéro—paranoïaque” paraît un abus de langage.

L’interprétation psychopathologique des faits religieux n’est pas neuve. Elle a été appliquée au chamanisme mais les ethnologues ont affirmé que si certains aspects extérieurs particulièrement spectaculaires (comme les transes) peuvent amener à des comparaison avec des manifestations hystériques, paranoïaques, schizophréniques, réduire les chamanisme à un ensemble de syndromes psychologiques témoigne d’une consternante méconnaissance du fait chamanique lui-même (Cf. Michel Duquesnoy : Des chamanismes et des chamanes, DEA de sciences de religions et étude des phénomènes interculturels, Lille III, octobre 1996).  Du point de vue dynamique, on ne devient pas psychotique aussi facilement que cela. Ceux qui ont connu de grands malheurs ou l’internement dans les camps ne sont pas devenus fous même si c’était à “devenir fou”.

Quand il n’est pas fou, le gourou “n’est qu’un individu médiocre, et la mise au jour de sa trajectoire jetterait immédiatement Le discrédit sur sa personne et ses idées”. (p. 74). La notion de médiocrité est-elle scientifique ?

Pour l’auteur, les manipulations mentales n’engendrent pas uniquement des troubles psychotiques. Elles favorisent aussi la dépression, l’anxiété généralisée, les attaques paniques, l’état de stress permanent ou aigu, des conduites névrotiques : comme les phobies. Nous avons l’impression que l’auteur applique toute nosographie psychiatrique aux fidèles.

Non content de faire une lecture psychopathologique de l’adhésion aux sectes, l’auteur propose une pathologie groupale : catharsis de groupe pour purger les interdits (dans quel groupe religieux ?), hystérie collective, transe collective, délire collectif, suicide collectif.

L’attitude de base est anti-religieuse. En lisant l’auteur, on constate que toutes les Églises Établies sont elles-mêmes ridicules ou dangereuses Pour lui : “Les religions aspirent dans la majorité des cas à faire partie intégrante de la société, voire à en devenir des éléments dominants (religion d’Etat). Risque d’hégémonie ? On pourrait lire cette phrase dans un bulletin de rationalistes. Il. prend ses exemples de dangerosité dans le bouddhisme, dans l’Hindouisme, Sa description des sectes dangereuses s’applique à l’Eglise catholique. Nous lisons (p.199) que te montra “Om” se retrouve dans le latin de messe (Pater noster sanctificetur nomem tuum…) et qu’un effet “similaire à celui de la méditation transcendantale est obtenu par la récitation de prières, de rosaires ou litanies diverses…” alors qu’il, fait du montra un phénomène les plus répandu dans les sectes qui “masque des dangers véritables” (p.l99) (Lesquels ?). Le catholicisme est donc dangereux. Le mantra doit-il être pratiqué sous la direction d’un “psychiatre chevronné”?

J.M. Abgrall écrit : « Les génuflexions, les salutations et les prosternations favorisent 1 ‘allégeance ». Le catholicisme est encore visé. De la même façon le : “le trépied de la persuasion coercitive : le miracle, le mystère et l ‘autorité” se retrouve dans l’Eglise catholique.

Le port d’un insigne comme objet transitionnel est le fait de sectes coercitives. Le chrétien qui porte une croix est-il dans une secte coercitive ?

Les critiques peuvent s’adresser à la Franc-maçonnerie. Nous lisons (p. 132) cette phrase applicable à cette organisation. Il faut que le recruté soit convaincu qu’il va désormais pouvoir compter sur l ‘appui de personnes qui déclarent éprouver de la sympathie pour lui.” Nous lisons à la suite de l’exposé d’un rituel proche de celui de la franc-maçonnerie : “le rituel (Le rite ?) cimente le groupe et hiérarchise les relations en implantant un mode de réflexion différent qui perdure au-delà de la cérémonie. Troublé par l’énoncé d’une “vérité non- conventionnelle, 1 ‘adepte entame un travail de décodage qui est la condition sine qua non de son conditionnement”. (p.205).

A son insu peut-être, l’auteur se montre très critique envers les pratiques maçonniques.

Il écrit : “Dans les sectes coercitives, la technique habituelle se trouve chargée d’une connotation initiatique : “tuer le vieil homme, pour retrouver l’homme nouveau” (p.178). N’est-ce pas le but de l’initiation maçonnique ?

Nous lisons aussi cette phrase applicable à la Franc- maçonnerie : “ ce langage (ésotérique) protège la secte d’une diffusion du “secret” à l ‘extérieur et sert de signe de reconnaissance entre les adeptes” (p.167).

J. M. Abgrall écrit : “Le sentiment d’appartenance au groupe se transmet lors de cérémonies au cours desquelles le nouveau recruté est accueilli et flatté devant tous, Il o l’illusion d’avoir été attendu, Le rituel d’initiation, où règne un climat d’entraide, répond à cette stratégie. Le nouvel arrivant doit acquérir le sentiment qu’il participe d’une énergie collective.”(p. 132). Cela s’adresse- t-il à la Franc-maçonnerie où l’énergie collective s’appelle l’égrégor, où l’on entre grâce à l’initiation et où règne un climat d’entraide. Situe-t-il ici Franc-maçonnerie parmi les sectes ?

L’idéologie de base de l’ouvrage est réactionnaire. L’auteur ne supporte pas les aspects anti-sociaux des groupes comme si la contestation ne trouvait sa place que dans la pathologie ou dans la déviance criminelle. Le meilleur des mondes ?

D’autre part, le puritanisme transparaît à divers endroits. La sexualité est—elle mauvaise en soi ? Doit- elle être écartée du religieux ?

14) Des considérations unilatérales.

L’auteur considère la création de néologismes comme l’indicateur d’une secte coercitive. Il prend comme exemple la compréhension qui chez les scientologues renvoie à “Affinité, Réalité et communication”. Il oublie que toutes les religions et que toutes les doctrines profanes possèdent leur vocabulaire. Nous le renvoyons au Dictionnaire de Théologie catholique N’a-t-il pas lu les Écrits de Lacan ? Est-ce absurde de renvoyer la description du monde en termes de “Symbolique réel imaginaire” N’a t il jamais ouvert un dictionnaire de philosophie ? En psychiatrie “le syndrome de Munchunhausen” n’est il pas un néologisme ? Dire : “autolyse” au lieu de suicide correspond-il à un effort de clarté ?

L’auteur dit que le serment répétitif de loyauté est exigé dans une secte coercitive. Selon lui, les lettres de succès des scientologues comme un serment4), Il ne dit pas dans quel autre groupe religieux on fait des serments répétés. Puis il dit que “le serment répétitif est utilisé à des degrés divers dans tous les mouvements, depuis l’équipe sportive jusqu‘aux groupes terroristes. Une seule chose selon lui spécifie la secte celui qui ne respecte pas le rituel est susceptible d’exclusion” (p.169). Ailleurs aussi.

L’auteur fait de la prohibition des préservatifs par certaines sectes une “règle aberrante, voire criminelle”. Pourquoi ne cite-t-il pas l’Eglise catholique ? A propos du refus des transfusions sanguines chez les Témoins de Jéhovah, pourquoi n’a-t-il pas mentionné toutes les précautions qui entourent ce refus ? Il prétend que la Famille d’amour refuse le recours à la médecine pour un enfant malade sur la base cette phrase “ Si un enfant couve une maladie, séparez le des autres et demandez sa guérison en prière selon la parole de Dieu”. La mauvaise foi est évidente : La famille consulte les médecins (comme l’ont montré les rapports d’enquête établis après le coup de filet de 1993), elle n’a pas de pratiques thérapeutiques. Prier pour un malade est une attitude religieuse commune dans le christianisme.

Nous relevons la phrase : les sectes n’aiment pas les psychiatres. A l’exception de l’Eglise de la Scientologie qui rejoint le courant anti-psychiatrique, nous l’ignorions. Dans l’étude de Marc Galanter, David Larson, Elisabeth Rubenstones “Psychiatrie chrétienne : l’influence de l’appartenance à l’évangélisme sur la pratique clinique”, American Journal of Psychiatry, 148 /janvier 1991, les auteurs ont interrogé 260 psychiatres appartenant à une association professionnelle religieuse minoritaire. Ceux-ci étaient-ils détestés par leur religion, laquelle est considérée dans le rapport Guyard-Gest comme une secte. Tous les psychiatres autorisés à enquêter sur les groupes religieux minoritaires américains n’ont apparemment pas été rejetés.

En revanche nous savons qu’elles n’aiment pas la psychanalyse. L’Eglise catholique ne l’a pas aimée non plus. Freud y a trouvé ses premiers ennemis.

L’auteur ne se demande pas si la crainte des psychiatres ne dépasse pas le cadre des sectes. Les médecins savent qu’il n’est pas simple de proposer à un patient de consulter un psychiatre.

Pour l’auteur, dans les sectes, 1il y a deux groupes d’individus : les manipulés inconscients et les manipulateurs conscients”. Il y aurait donc à la tête des sectes une camaria de personnes cyniques qui à la limite ne croiraient pas en la doctrine et qui exploiteraient les autres argument qu’on trouve fréquemment dans la littérature anticléricale. L’auteur n’examine pas une seconde interprétation selon laquelle les personnes à la tête d’une organisation religieuse peuvent aussi être convaincues et agir conformément à leurs croyances.

Conclusion
Nous ne pouvons pas relever toutes tes erreurs, ni toutes les incohérences puisque l’auteur mélange tout. Pour cela, il faudrait écrire un livre en réponse. Nous ne répondrons pas à propos de la manipulation mentale, Là n’est pas notre propos et cela a été fait de façon magistrale par Marie Reine Renard (Une fausse problématique la notion de secte dangereuse et les manipulations mentales” (In Mouvements religieux n° 167). Si l’on n’est pas convaincu, pourquoi ne pas confier aux laboratoires de psychologie le soin de vérifier ses bases scientifiques ?

Le livre de J.M. Abgrall est un pamphlet affligeant qui emballe les thèses des mouvements anti-sectes dans un vocabulaire psychologisant et psychiatrisant. Il ne possède aucune homogénéité théorique. C’est un bricolage qui se fonde sur une mosaïque de références où l’auteur fait feu de tout bois.

Le livre de J.M, Abgrall n’est pas une étude scientifique, ni une métapsychologie des sectes. Il ne discute pas les points de vue opposés. Il ignore la sociologie des groupes religieux minoritaires. Celle-ci est balayée d’un argument du type : “tous des ensectés”.

La démonstration est faible, les notions employées sont floues, les observations manquent. Les démonstrations sont aussi paralogiques que les discours des gourous qu’il cite. Elle procède par collage, par analogies, par généralisations abusives. Elle comporte de nombreuses contradictions. La bibliographie est faible : une douzaine de références concernent des auteurs scientifiques. Les autres références renvoient aux Écrits des groupes religieux, à des articles de presse ou à des ouvrages de bibliothèques de gare. Elles sont parfois allusives “les auteurs modernes…” (Lesquels?) (p.257). Il y a l’inévitable DSM IV cité sans précautions méthodologiques.

L’auteur lui-même pose problème. Au nom de quelle déontologie un psychiatre peut d’emblée considérer les croyances partagées par un groupe comme une pathologie ? La croyance n’échappe pas à l’examen psychologique mais n’est-elle pas une expression fantasmatique commune ou comme le dit Freud une oeuvre de civilisation qui agit en tant que “briseur de soucis”. Nous avons l’impression que tout prêtre qui tombe dans les mains de l’auteur serait classé comme un malade mental exploité par une organisation de manipulateurs. Nous sommes loin d’une morale marquée par le doute, le scrupule et le respect de l’autre.

Comme dans le livre de Max Bourderlique (Les manipulations mentales, Lyon, Ed. Chronique sociale, 1990.), on ne saisit pas la spécificité de la dynamique sectaire puisque l’auteur impute aux sectes des fonctionnements que l’on retrouve ailleurs. Il ne suffit pas de dire que ceux-ci s’appliquent plus particulièrement aux sectes. A quoi cela sert-il de dire que l’instrument de la coercition est la manipulation mentale “dont les sectes n’ont pas le monopole : la publicité et la politique, par exemple, utilisent elles aussi des techniques procédant de la manipulation mentale” en faisant remarquer de surcroît qu’elle existe dans les groupes religieux réguliers. Dans ce cas, on rate la question de la spécificité des sectes ? De même lorsqu’il écrit que secte coercitive va au devant de l’adepte. Que démontre-t-il puisque les Eglises établies ont des missionnaires ? Or, c’est bien la spécificité d’une réalité sociale qui doit être examinée.

D’autre part, J.M. Abgrall pose la question : le génocide juif n’a-t-il pas été précédé d’une campagne systématique contre la judaïté ? En effet. On a même vu au 19 me siècle des thèses sur la pathologisation du Juif comme celle de la pathologisation du fidèle des sectes aujourd’hui. Qu’est-ce cela prépare ?

En fermant le livre, on est tenté de lui appliquer la formule que  Abgrall applique au discours du gourou : « Toute la subtilité de son discours réside dans l‘équilibre entre des raisonnements invraisemblables, qui appellent tantôt le fou rire, tantôt une moue navrée, et une démonstration qui se veut irréfutable du bien fondé de ses thèses » (p.75).

Moins sérieusement, on se demande s’il ne faut pas maintenant revoir la traduction de Max Weber et remplacer des phrases comme celles-ci : “Par prophète, nous entendons ici un porteur de charisme purement personnels qui, en vertu de sa mission, proclame une doctrine religieuse ou un commandement divin (Économie et société, Paris, Plon, 1971, p. 464) par ceci : “Par pseudo—gourou, nous entendons ici une personnalité médiocre de type hystéroparanoïaque et perverse, un dangereux manipulateur libidineux et pervers qui en vertu de son délire proclame une croyance pseudo-rationnelle, pseudo-chrétienne, pseudoreligieuse et paralogique” et cette phrase : “ le prophète réunit autour de lui un cercle de disciples qui forment une communauté émotionnelle de laïcs”. (Max Weber, idem) par celle-ci : “ grâce à son “état prépsychotique” (mysticisme), à ses techniques de conditionnement et de manipulation mentale (prédication), le pseudo-gourou réunit autour de lui un groupe des “délirants notoires” (adeptes) qu’il exploite honteusement et qui formeront un jour une secte coercitive ou une religion hégémonique “,

L’ouvrage de J.M. Abgrall, celui de Bouderlique ainsi et la littérature anti-secte illustrent la fragilité rationnelle du discours des opposants aux sectes. Ceci explique sans doute leur praxis. Une forte régulation institutionnelle doit compenser la fragilité rationnelle de l’argumentation. Dès lors, le combat anti-secte devient un agir militant qui doit être relayé par les instances de la domination politique et juridique.

Régis Dericquebourg

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