Exposé au colloque : Dynamiques religieuses et groupes minoritaires en France. Les minorités à l’épreuve des normes : autocompréhension, marginalité, visibilité. 12-13 novembre 2012. Strasbourg (salle Alex Weill, 5ème étage, Faculté de droit de Strasbourg.

Chez le sociologue Henri Desroche (1914-1994), l’expression « religion de contrebande » désigne les mouvements religieux  porteurs d’une contestation  socioreligieuse qui les met en conflit avec la société globale ou avec des instances de domination de la société.[1]  Par cet aspect protestataire, ils se différencient des Eglises établies globalement attestataires selon un des  critères de distinction entre la secte et l’Eglise utilisé par Troeltsch. Henri Desroche l’évoque dans son ouvrage : Sociologies religieuses. [2]

Henri Desroche, également auteur d’une sociologie de l’espérance[3] consacré aux millénarismes  et des Shakers américains[4] est le pionnier français de l’étude des groupes religieux minoritaires. Il fut suivi en cela par Jean Séguy (auteur d’une thèse volumineuse sur les assemblées anabaptistes mennonites de France[5]) qui s’intéressa aux sectes tout en se consacrant à des questions de sociologie théorique (la typologie wébérienne, la définition de la modernité) et à certains aspects du catholicisme dont il était un bon connaisseur. Quelques élèves, peu nombreux souhaitant étudier les dites sectes l’ont sollicité pour une direction de thèse. Je citerai Louis Hourmant et l’auteur de ces lignes. Par la suite, des chercheurs venus d’autres horizons ont inscrit leur nom sur cette maigre liste. Je pense à Jean Pierre Laurant pour les mouvements ésotériques, à Anne-cécile Bégot (pour la Science Chrétienne et l’Antoinisme), à Véronique Altglass (pour les groupes hindouistes en France), à Bernadette Rigal-Cellard et son équipe de Bordeaux 3 pour le Mormonisme, à Fabrice Desplan (Structuration de l’action collective adventiste. Approche d’un groupe religieux minoritaire).  Enfin, il y eu des élèves de Jean Paul Willaime comme Christian Euvrard (Mormonisme), de Michel Maffesoli comme Philippe Barbey (Les Témoins de Jéhovah), de Danielle Hervieu-Léger comme Sophie Hélène Trigeaud (Mormonisme), de Régis Dericquebourg comme Laurie Larvent (Le Mouvement Missionnaire Laïque en France). Il y eut aussi des « étoiles filantes » c’est-à-dire ceux qui après avoir rédigé une thèse dans le champ religieux minoritaire sont passés à autre chose ou des universitaires attirés par le bruit médiatique sur les sectes s’en sont occupés quelque temps puis sont partis vers d’autres objets sociaux après avoir compris que l’on ne pouvait pas s’improviser « spécialiste des sectes ». Je pense ici à un politologue Lyonnais qui a commencé un jour à fréquenter les colloques sur les sectes. Il a mis en cause quelques chercheurs permanents du terrain religieux minoritaire puis il s’est évanoui dans la nature. Il a du laisser deux articles généralistes sur la question. Que ceux qui sont oubliés dans cette liste me pardonnent mais même avec leur noms la liste serait courte.

Une minorité qui reflète l’aspect minoritaire des l’objet « secte » ?

On pourrait affirmer que la faiblesse numérique des chercheurs est normale puisqu’elle ne fait que refléter la faiblesse numérique des sectes en France. Mais l’argument est une fausse évidence car  ce type de corrélation ne va pas de soi.  En effet,  des phénomènes minoritaires peuvent attirer de nombreux chercheurs et cela peut même aller jusqu’au trop plein. On l’a vu dans la décennie 1960-70 où le phénomène de l’adolescence délinquante a suscité beaucoup de recherches de sciences sociales aux Etats Unis alors qu’il était minoritaire. Toutefois il était suffisamment amplifié par les médias et révélait l’importance que prenaient les teenagers dans la société dans les débuts de la société de consommation. Dès que des acteurs sociaux significatifs affichent un  intérêt pour un phénomène social, les étudiants peuvent trouver valorisant d’y consacrer un mémoire, une thèse, une étude pouvant aboutir à un article ou à un livre. Il suffit qu’on perçoive une demande sociale explicite ou implicite à propos d’un phénomène collectif pour que celui-ci suscite un engouement dans la recherche. On a vu ainsi se multiplier les recherches autour des aspects sociaux du VIH ou de l’immigration ou encore de l’interculturalité. A l’opposé, bien qu’il ait été amplifié par les médias à la suite des affaires de Guyana, de Waco, de l’ordre du temple solaire, puis de l’attentat de Tokyo au gaz Sarin attribué à la secte Aoum  et qu’une panique sociale ait été créée à son propos grâce aux médias et à aux ouvrages de « sectologie [6]», le phénomène religieux minoritaire n’a pas incité les étudiants à y consacrer des mémoires ou des thèses.

A défaut d’en donner la cause, on peut faire  des hypothèses. En premier lieu, il y a un hiatus entre l’emballement médiatique sur les sectes et l’opinion publique française.  Quelques sondages ont révélé une relative indifférence à la question sectaire chez les Français. Cela se vérifie par la quasi-absence de dons de particuliers aux associations de lutte contre les sectes. Les comptes régulièrement publiés par l’association « Cap pour la liberté de conscience » (qui les demande aux associations de lutte antisectes elles-mêmes) le prouvent. Les associations antisectes sont financées essentiellement par les ministères, les Conseils régionaux, les Conseils départementaux  ou les mairies. Pourtant, les dons à l’une de ces associations  sont déductibles des impôts comme tout don philanthropique. En second lieu, il y a sans doute un phénomène de proximité. Certes, il y a eu Guyana, Waco, le massacre de l’Ordre du Temple Solaire, le suicide de membre de la communauté Heaven’s Gate,  mais les Témoins de Jéhovah de la congrégation proche, les fidèles de l’assemblée évangéliques de sa ville  ressemblent à leurs voisins et ils ne semblent menacer pour l’ordre public. En dehors de leurs activités religieuses, ils bricolent, ils jardinent, ils font des courses au supermarché, ils s’occupent de leurs enfants. Leur conduite de vie ne paraît pas inquiétante  dans le quartier. Quelques un de mes étudiants ont eu l’occasion de le vérifier en faisant des dossiers sur « l’image des sectes ». Naturellement, il faut en réduire la portée et on ne peut pas les exploiter à cause du caractère artisanal d’enquêtes faites dans le but d’apprendre la méthode du questionnaire d’enquête. Les étudiants furent surpris de constater qu’à la question d’entrée « quelle secte pouvez-vous citer ? » La réponse majoritaire était « La franc-maçonnerie » (dont ils ne connaissaient probablement aucun membre puisque l’appartenance est secrète). En revanche, les Témoins qui sonnent à la porte régulièrement ne furent pas cités. Enfin, il y a l’absence de valorisation d’un travail universitaire sur les groupes religieux minoritaires par rapport à un projet professionnel. Il faut une certaine foi en l’avenir pour mettre dans un CV un mémoire de master 2 sur une « secte » ou une thèse a fortiori si on n’y vérifie pas les descriptions répandues par les mouvements antisectes, les journalistes et les politiciens professionnels. Donc, les étudiants comprennent qu’il faut s’orienter vers des objets sociaux plus valorisants comme la vie de l’entreprise ou le système de soins.

La dévalorisation sociale des groupes religieux minoritaires et des chercheurs sur ce terrain.

On en arrive donc à la dévalorisation sociale. Les groupes religieux minoritaires sont dévalorisés par différents acteurs sociaux. D’abord par ceux qui détiennent la parole légitime (les politiciens professionnels) ; ensuite pas ceux qui usurpent la parole légitime au nom d’une lutte contre un danger pour la société et pour l’individu ; enfin, par les institutions de vérité qui croient avoir le « magister dixit » sur les sectes et l’interprétation du monde. Je citerai deux exemples : 1) les Eglises établies qui s’estiment menacées par la concurrence et qui agissent parfois par l’intermédiaire d’associations antisectes qu’elles ont contribuées à fonder et/ou qu’elles conseillent. 2) les obédiences maçonniques et leurs satellites. Ces deux types d’institution  sont en concurrence pour s’attribuer le monopole du sens de l’existence sur le marché des biens symboliques mais elles peuvent entrer dans une co-action antisecte. Pour ces acteurs sociaux, la dévalorisation passe par un retrait de la légitimité religieuse. L’expression « pseudo-religieux » que leur appliquent les associations antisectes liées aux Eglises et aux obédiences maçonniques, témoigne de la dévalorisation sociale des « sectes ». Des sectes étudiées comme exemple d’intensité religieuse ou de protestation religieuse par une lignée d’historiens et de sociologues depuis longue date sont devenues au début des années 1980  « pseudo-religieuses ». Dire que le Jéhovisme et le Protestantisme Evangélique sont des religions relèverait donc du « syndrome d’imposteur ». On le voit : la légitimité religieuse est retirée aux groupes religieux minoritaires. Ce ne sont plus des sectes religieuses, ni des minorités religieuses, ni des groupes religieux minoritaires, ce sont des associations créées pour rassembler des victimes d’un gourou dans un groupe non religieux sur la base d’une croyance non religieuse et pour ensemble  prier le Dieu des non-religions. Dès lors, le chercheur qui prétend que ces groupes sont religieux est aussi un imposteur. Il ne peut plus être un  sociologue des religions, il est un sociologue des pseudo-religions ou des imposteurs. Il ne peut qu’écrire des imitations du  « Traité des trois imposteurs » attribué au baron d’Holbach. Je peux l’illustrer par le refus de deux appellations. D’abord celle de Nouveaux mouvements religieux. Certes elle est contestable car des chercheurs l’ont appliquée à des groupes dont la nouveauté théologique n’est pas évidente et qui sont nés au 19 me siècle, ce qui oblige à s’interroger sur le sens  de la nouveauté. Mais, le refus de l’expression ne vient pas de là. Ce qui a été contesté c’est le fait de vouloir échapper au mot : secte, et surtout le fait de les appeler « religieux ». Jugeant cette expression peu significative, j’en ai proposé un autre : groupe religieux minoritaire. L’expression est peut être insuffisante mais elle recouvre une diversité religieuse en insistant sur l’aspect minoritaire  qui produit un type de conduite de vie. Une de mes collègues l’a contesté en disant que les catholiques proposaient : « mouvements controversés ». Là aussi, en se faisant la porte-parole de certains catholiques, elle déniait le qualificatif religieux  en préférant une appellation imprégnée de la polémique antisecte. Naturellement, le scientifique n’a pas à arbitrer par le choix des termes notionnels en faveur d’un acteur social qui lutte contre la concurrence. Weber l’a montré dans Le Judaïsme ancien où il se démarque d’expressions teintées de jugements de valeur  servant à qualifier les Juifs chez des historiens de son époque.

Le sociologue qui étudie les sectes en pensant qu’il travaille sur de la religion se trompe donc. Mieux, il trompe les gens car il accrédite une imposture. Il faut s’en méfier.

Le chercheur suspect.

Celui qui étudie les groupes religieux minoritaires en affirmant qu’il travaille sur de la religion est suspect. On considère qu’il est à la solde des sectes pour contribuer à l’imposture. Scientifiquement, on considère qu’une thèse sociologique ou historique sur les grandes confessions ne doit pas comporter de jugements de valeur Or, beaucoup de lecteurs de thèses sur les groupes religieux minoritaires reprochent l’absence de critiques. La prise de distance « ordinaire »  ne suffit pas. Il faut transgresser l’obligation de la neutralité axiologique. Parfois le reproche est fait par des personnes qui n’ont pas lu les thèses ou les articles. Ainsi, une collègue m’a interpelé un jour en disant : « Toi qui défends les Témoins de Jéhovah ». Elle n’a jamais lu une ligne de ma thèse sur le Jéhovisme. Mon jury de thèse a reproché ma sévérité envers ces fidèles. Mes articles sur le Jéhovisme ont toujours été jugés peu complaisants envers eux par les Témoins eux-mêmes et par les comités de lecture des revues mais ceux qui ne m’ont pas lu pensent que j’en fais l’apologie.

On se souvient de la thèse de madame Tessier unanimement critiquée par tous ceux qui ne l’ont pas lue. Jean Séguy lisait mes articles, il les corrigeait puisque je lui ai toujours soumis mes brouillons. Il ne les a jamais trouvés complaisants pas plus que les experts des Archives de Science sociale des Religions où j’ai publié la plupart des  articles sur le Jéhovisme. Les gens et même certains collègues ignorent que les articles et les livres passent devant un comité de lecture avant d’être publiés.

Cela a une incidence. Constituer un jury de thèse sur un groupe religieux minoritaire relève du parcours du combattant. D’emblée, le directeur de thèse est suspecté de faire passer un écrit apologétique écrit par un suppôt des sectes et il faut contrebalancer son influence néfaste par des membres de jury « incontestables ». J’éviterai de raconter l’organisation de la soutenance d’une thèse sur un mouvement religieux ultraminoritaire et en voie d’extinction basé principalement dans le nord de la France : le mouvement missionnaire intérieur laïque.

La suspicion est aussi institutionnelle. A l’université Charles De Gaulle-Lille3 où j’enseigne, je n’ai pas eu le droit de diriger des thèses. Les arguments employés pour rejeter les projets de thèse et de Philippe Barbey que j’ai donc orienté vers Michel Maffesoli) défient la sociologie. De plus la thèse en question ne porte qu’indirectement sur le Jéhovisme puisque ce chercheur devenu aujourd’hui universitaire s’interrogeait sur un possible charisme de la conversion. Les Témoins très prosélytes lui paraissait donc être un bon terrain pour tester son hypothèse. Dans un autre établissement, deux personnes de l’école doctorale ont tenté de contrer ma candidature en portant l’accusation diffamatoire d’appartenance à la scientologie qui est récurrente. Je me souviens aussi des difficultés rencontrées par l’ethnologue Maurice Duval après la publication de son livre[7]. Ayant décrit la communauté de vie, de travail et de méditation du Mandarom en utilisant la méthode de l’observation participante sans reprendre les rumeurs et les poncifs habituels, il a subi les foudres des journalistes puis celles de ses collègues qui n’ont pas renouvelé pour une seconde année sa délégation au CNRS, ce qui est rare.

Finalement, quand on travaille sur les groupes religieux minoritaires et qu’on y prend plaisir, on est sûr de ne pas avoir beaucoup d’amis. Il faut donc accepter l’isolement.

Une association objective de solitaires.

Comme on a intérêt à se trouver des points communs avec les plus grands pour flatter son narcissisme, je me reporterai à une lettre adressée par Freud à sa loge du B’nai B’rith  en mai 1926. Evoquant ses difficultés passées, il écrit : « Et, d’autre part, la communication de mes découvertes déplaisantes avait eu pour résultat de me faire perdre, à cette époque, la plupart de mes relations personnelles : je me sentais hors-la-loi, rejeté par tous. Cet isolement fit naître en moi le désir ardent de découvrir un cercle d’hommes choisis, d’esprit élevé et qui voulaient bien m’accueillir avec amitié en dépit de ma témérité. On me signala votre association comme étant l’endroit où je pourrais trouver de tels hommes. » [8].  Freud remercie ses frères Maçons de leur soutien et de leur tolérance envers ses travaux « controversés » et rejetés. Naturellement, les sociologues des groupes religieux minoritaires ne peuvent pas trouver un soutien fraternel dans une obédience maçonnique car les Francs maçons français sont les acteurs majeurs de la lutte antisecte. Il faut donc accepter l’isolement et considérer que finalement, si on n’est pas un bien grand sociologue, les gens qui critiquent notre orientation de recherche sont encore moins grands et que finalement, c’est un peu dans l’ordre des chose puisqu’on vit dans un pays qui a massacré des Protestants et qui a livré des Juifs aux nazis avec un zèle surprenant.

Conclusion

Cet exposé m’a permis d’évoquer l’isolement que produit le choix d’un objet de recherche et de me comparer à Freud, ce qui est à la fois prétentieux et flatteur. Il y a peut-être d’autres points de rencontre avec le grand homme. Celui de se situer dans une discipline de contrebande. Freud avait une pratique de contrebande. Elle n’était pas située dans la médecine, ni dans  la psychologie. Pour une majorité de ses confrères et pour les philosophes de la conscience, elle était illégitime et fausse. Certains n’y voyaient qu’un charlatanisme. Pour les religieux, la psychanalyse était scandaleuse. Cela ressemble à la sociologie des groupes religieux minoritaires. Considérer ces derniers comme des formes sociales prises par la religion et tenter d’en faire une approche neutre et bienveillante est scandaleux. Nous faisons sans doute l’expérience d’une forme d’hérésie. La métapsychologie freudienne était une hérésie scientifique et philosophique. Les sociologues du phénomène religieux minoritaire s’occupent d’hérétiques dans une branche de la sociologie qui est devenue  hérétique. Nous sommes mal considérés. On nous « fait une réputation ». Ce n’est pas étonnant. Les hérétiques ne sont plus brûlés, on les grille. Toutefois, pour terminer sur une constatation optimiste, je dirai qu’il arrive que des loups solitaires s’acoquinent pour faire un mauvais coup ensemble, par exemple une journée d’étude sur leurs thèmes de recherche.

Régis Dericquebourg

Université Charles De Gaulle Lille3

Observatoire européen des religions et de la laïcité.

Footnotes    (↵ returns to text)
  1.   Desroche Henri : Les religions de contrebande. Essai sur les phénomènes religieux en époque critique (Paris, Mame, 1974)
  2.  Desroche Henri : Sociologie religieuses, Paris, PUF, 1968, p.: 63-74).
  3.  Desroche, Henri : Sociologie de l’espérance, Paris, Calman-Levy, 1973)
  4.   Desroche Henri : Les Shakers américains , Paris, Minuit, 1955.
  5. Séguy Jean : Les assemblées anabaptistes-mennonites de France. Paris, Mouton, La Haye, 1977.
  6.  Qui est  selon moi la version contemporaine de la démonologie appliquée aux sectes.
  7.   Un ethnologue au Mandarom : Enquête à l’intérieur d’une « secte », Maurice Duval, Presses Universitaires de France, 2002.
  8. Jean Fourton : Freud Franc-maçon, Ed. Lucien Soulny, 2012, p.53
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